Samedi 19 mai 2012 6 19 /05 /Mai /2012 12:09

Mohamed Ali Lagouader - Purnev Literary Magazine

Né à Mohammédia, Maroc, en 1966, Mohamed Ali Lagouader a fait ses études universitaires en anglais et en traduction. Il a publié en ligne trois romans en ...

Par Mohamed Ali LAGOUADER
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Mercredi 7 mars 2012 3 07 /03 /Mars /2012 11:03

Des mots

 

J’aurais aimé, 
 Ma chérie bien-aimée, 
 Te faire construire 
 Un Taj Mahal 
 J’aurais aimé, 
 Ma chérie bien-aimée, 
 T’offrir des jardins Agdal 
 Ou un Buckingham Palace 
 Ou encore une tente dans les étoiles 
 Ou un château à Dallas 
 Mais, tu sais, 
 Ma chérie bien-aimée, 
 Je n’ai ni or ni argent 
 Je n’ai que ce Français 
 Qui vole mes pensées 
 A l’oubli 
 Et en fait des vers 
 Bien jolis 
 Oui, chérie, 
 Je n’ai ni or ni argent 
 Je n’ai que des mots, 
 Des mots qu’aucun argent 
 Ne peut acheter! 
 Des mots que seule toi 
 Peux entendre de moi, 
 Des mots qui feront de toi 
 Une reine gâtée. 
 Toute la France entrerait en danse 
 -Et même en transe!- 
 Si jamais je disais ces mots 
 A toi, à haute voix! 
 Des mots qui valent de l’or 
 Et même plus! 
 Des mots que je te dirai encore et encore 
 Ne fût-ce 
 Que pour ces années éphémères! 
 Des mots tout ronds 
 Qui te rappelleront 
 L’Odyssée de l’Amour 
 Depuis toujours 
 Je te parlerai de ces rois 
 Qui ont subitement tout quitté 
 Dans leurs châteaux 
 Pour aller vivre dans les prairies 
 Avec leurs amours chéris. 
 Je te parlerai d’Alexandre et Roxane 
 Je te parlerai d’Abla et Antar, 
 De ces paysans et paysannes 
 Dont l’amour était art, 
 Et que les jeunes du désert 
 Chantent à la flûte sur la route 
 Des caravanes! 
 Je te parlerai de tes bijoux 
 Je te parlerai de tes cheveux 
 Je te parlerai de ton parfum préféré 
 Je te parlerai de ton peigne 
 Et de ton chapelet 
 Je te parlerai de tout 
 Ce qui te plaît 
 Je te parlerai de ton sac à main 
 Et de ton prie-Dieu. 
 Je te parlerai des lueurs de bonheur 
 Dans tes yeux 
 Je te parlerai de ton sourire 
 Je te parlerai de ton soupir 
 Je te parlerai de ton enfance 
 Que je ne connais pas 
 Je te parlerai de tes rêves 
 Que tu n’oublies pas. 
 Je te parlerai de tes larmes 
 Que je ne vois pas 
 Je te parlerai de tes mains 
 Qui ne me touchent pas 
 Je te parlerai du bébé 
 Dont tu rêves encore et encore. 
 Je ferai parler de toi 
 Tous les chanteurs 
 Et tous les rois 
 Je rendrai toutes les femmes 
 Jalouses de toi! 
 Je te dirai des mots encore et encore 
 Avant de te dire: 
 Maintenant, chérie, 
 Dors, je t’aime!

 

Mohamed  Ali Lagouader  -   Maroc

 

Par Mohamed Ali LAGOUADER
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Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /Jan /2010 17:24

Il était midi du troisième mardi de Ramadan lorsque le Qadi arriva à la rive sud de l’oued. Les cinq jeunes hommes s’attroupèrent autour de lui comme il se dirigeait lentement vers le térébinthe. L’arbre donna peu d’ombre à cette heure du jour, mais les jeunes hommes semblaient tellement inquiets qu’ils n’auraient pas hésité à s’asseoir sur un brasero.

 

     Les jeunes hommes se furent à peine assis en tailleur autour du Qadi que ce dernier regarda l’un d’eux. Bien que son regard ait été si innocent, il ne suscita que l’envie, la suspicion et l’anxiété. Mais cet homme-là que le Qadi vint de regarder –le charme lui sortait par tous les pores au point où même les chats et les chiens auraient été tenus sous son charme, sans parler d’un qadi sexagénaire plein d’égards pour autrui. En outre, en ce moment même, ce même jeune homme vint juste de cligner de l’œil pour chasser une larme.

 

     « Tu as l’air triste, » dit le Qadi à ce jeune homme, tout en souriant aux autres.

     « Nous sommes tous tristes, Qadi, » protesta l’un de ces derniers d’une voix chevrotante.

     « Je sais. Je sais, » dit le Qadi, qui sembla comme s’il avait fait une gaffe. « Je sais. C’est pourquoi je suis ici. Je veux vous aider. Je ne veux pas que vous soyez tristes. Je veux que vous soyez heureux. Mais, vous savez, il est difficile –voire impossible– de vous rendre tous heureux. Parce que vous voulez tous la même chose. Vous voulez tous la même femme, mais un et un seul d’entre vous peut l’épouser. Chacun de vous dit qu’il l’aime. Chacun de vous dit qu’il la mérite. Aucun d’entre vous n’est prêt à choisir une autre femme. Vous avez dit que vous sacrifierez vos vies pour elle si vous ne parvenez pas à l’épouser. Son père a menacé de la marier le même jour que toutes les autres jeunes femmes du village, et il ne reste plus que quelques mois à ce jour. J’ai réfléchi et pensé à votre problème. J’ai parlé à de nombreuses personnes sensées et ils ont tous répété que je ne devrais pas avoir accepté de vous aider. J’ai accepté et je ne le regrette pas, mais, s’il vous plaît, aidez-moi à vous aider. »

     «  Comment pouvons-nous vous aider ? » dit l’un des jeunes hommes avec mauvaise grâce.

     « Vous pouvez m’aider en étant un peu plus raisonnables, » dit le Qadi. « Je vais faire une suggestion, d’accord ? Réfléchissez-y. Si vous l’acceptez, nous allons pouvoir aller de l’avant. Sinon, je ne devrai pas être en mesure de vous aider. »

     Personne ne parla, mais tous les regards étaient sur les lèvres du Qadi.

     « Ma suggestion, » dit le Qadi en caressant sa barbe blanche, « est la suivante. Je vais donner la femme que vous convoitez tous à celui d’entre vous qui lui ressemblerait le plus dans sa bonté ou sa méchanceté. Si elle est une bonne femme, elle aura un homme bon ; si elle est une méchante femme, elle obtiendra un mauvais homme. »

     Il y eut un rire, après quoi l’un des jeunes hommes demanda, en levant les sourcils :

     «  Qui décidera qui d’entre nous est bon et qui est méchant ? »

     « Je vais trouver quatre hommes qui vous espionneront, » dit le Qadi d’un ton grave. « Ils vont épier chacun de vous sans que personne le sache. Et ils suivront de près celle que vous aimez en même temps. C’est eux qui vont décider qui devrait épouser la femme. Ils vont rendre leur décision dans les prochains mois. Maintenant, dites-moi ce que vous en pensez ? »

     « Et nos rencontres hebdomadaires avec les filles dans la vallée ? » demanda l’homme charmant. « Aurons-nous le droit de rencontrer Zina au cours de cette période d’attente ? »

     Le Qadi ne put s’empêcher de soupirer comme il se tourna vers cet homme, et dit avec un sourire entendu :

     « Vous pouvez la voir, pas de problème. Mais rappelle-toi, Tahar : seulement un et un seul homme épousera cette femme. »

     « …Et que  cet homme pourrait ne pas être moi, » dit Tahar d’une voix étouffée. « J’y suis ! »

     « Alors, permettez-moi de vous quitter maintenant, » dit le Qadi, se mettant debout. « A bientôt ! »

 

     Les jeunes hommes se regardèrent l’un l’autre. Chacun sembla utiliser les yeux de l’autre comme une glace pour savoir s’il était « bon » ou « méchant ».

 

     Soudain, Tahar tourna son regard vers la rive opposée. Il soupira. Puis, il baissa la tête et s’éloigna.

     « Où vas-tu ? » s’écria l’un des quatre autres.

     « Je rentre à la maison, » répondit Tahar simplement.

 

     A la maison, la mère de Tahar préparait un tajine, et pas très loin d’elle, sur le côté droit de la cour, sa belle-fille de vingt ans faisait du pain dans un four en terre. Entre eux se trouvait un arbre immense qui ombrageait l’ensemble du lieu. La hutte de terre qui servait de cuisine durant la saison des pluies se trouvait un peu plus loin et il n’en sortait pas de fumée en ce moment. Les poulets errant autour de la maison pouvaient ainsi entrer et sortir de la cuisine sans crainte d’être effrayé. Le seul embêtement pour les poulets fut, toutefois, le neveu de Tahar –un enfant  de trois ans– qui chercha la poule aux poussins. Tahar, qui était assis sur un tabouret de bois, de l’autre côté de la cour, le salua doucement et le petit garçon courut vers lui, virevolta et se tint debout entre ses genoux.

    « Que faisais-tu ? » dit Tahar, faisant en sorte que sa voix semblait provenir d’une grande distance.

    « Je jouais avec les poussins, » dit le petit garçon.

    « Non, Salem, ne fais pas ça ! Tu es un enfant, pas un poussin. Et les enfants jouent avec les enfants, et les poussins jouent avec les poussins… »

    Tahar parla sans discontinuer, d’abord avec son neveu, puis avec son frère aîné, puis avec son père, puis –au moment du foutour– avec tout le monde.

 

    Mais ce ne fut que sa langue qui parla avec tous ceux-là. Sa grande conversation fut avec lui-même, et ce fut en silence.

 

    Son cœur regorgeait de questions mais nulle part dans sa tête il ne put trouver de réponses, ou plutôt des réponses qui auraient pu éteindre le feu qui faisait rage dans son cœur.

    « Suis-je un homme bon ? » les questions continuèrent sans fin. « A quel point serais-je bon ? Suis-je un mauvais homme ? A quel point serais-je mauvais ? Il ne m’est jamais arrivé de me poser de telles questions. Mais maintenant je dois savoir. Le problème c’est que je ne sais pas ce que je devrais savoir. Devrais-je sortir et demander aux gens ce qu’ils pensent de moi ? « S’il vous plait, dites-moi : suis-je bon ? S’il vous plait, dites-moi : suis-je mauvais ? » Ou devrais-je rester là et compter toutes mes bonnes et mauvaises actions ? Je pourrais compter les bonnes actions, mais les mauvaises–c’est impossible de les compter ! Pour commencer je ne fais pas la prière. De temps en temps je bois avec les garçons. Je passe des heures à jouer du outar, et je continue à jouer même quand j’entends le muezzin appeler à la prière.

    « Mais Zina, est-elle tellement différente de moi ? Je ne crois pas qu’elle boit, mais je ne pense pas qu’elle fasse la prière, elle non plus. Je ne peux pas dire qu’elle est une femme facile, mais je ne peux pas dire non plus qu’elle est plus pieuse que ses copines.

    « Mais, Tahar, pourquoi penses-tu à Zina maintenant ? Non, non, non. J’aime Zina. Je ne peux pas supporter de la voir aller à quelqu’un d’autre. J’ai été le premier à lui parler, et je lui ai plu–même si elle ne m’a jamais dit qu’elle m’aime. Mais j’ai pu le sentir dans ses yeux, sur ses lèvres, sur ses mains. Tous ces garçons sont venus à nous tout simplement parce qu’ils étaient jaloux de moi. Ils savent que Zina est la plus belle fille. Ils ne veulent tout simplement pas que Zina devienne ma femme, et c’est tout !... Mais maintenant, Tahar, dis-moi : supposons que Zina soit une méchante femme, serais-tu prêt à–Non, non, non. Je ne peux pas–Je ne peux pas penser à cela. J’aime Zina. Arrête cette folie ! Sors d’ici !... »

 

     Il faisait noir quand Tahar quitta la maison. Il n’alla pas à la berraka, où les garçons du village se réunissaient pour prendre du thé et jouer aux cartes ou écouter l’outar. Il alla plutôt à la rive. Il s’assit sous le térébinthe et continua de songer jusqu’à ce qu’il fût temps pour le souhour.

 

    Deux jours après la fin du Ramadan deux inconnus vinrent à Tahar alors qu’il travaillait dans les champs de sa famille.

    « Salut, gamin ! » dit l’un des inconnus.

    Surpris par la soudaine chaleur de la salutation, Tahar laissa tomber la faucille, et marmotta :

    « Salut ! »

    Les trois hommes se serrèrent la main et échangèrent des mots, puis, brusquement, les inconnus se présentèrent :

    « Moi, je suis Issa. Cet homme est Moussa. Nous sommes venus te parler au sujet de Zina. »

    « Zina ? » murmura Tahar, les yeux pétillants.

    « Oui, » Issa s’empressa d’ajouter. « Mais pas ici et pas maintenant. Nous ne voulons pas que quelqu’un d’autre le sache. »

    « Si ce n’est pas ici, où alors ? Si ce n’est pas maintenant, quand ? »

    « Ecoute, » dit Moussa, serrant les mains de Tahar. « Nous allons t’attendre au Carrefour de Sidi Ali juste après l’aube de demain. Ne dis rien à personne. Maintenant, au revoir ! »

 

    Le lendemain à l’aube Tahar fut au Carrefour de Sidi Ali. Issa et Moussa se joignirent à lui au bout d’un certain temps. Ils l’emmenèrent à un vignoble tout près de là et lui servirent des dattes et des œufs à la coque.

    « Maintenant, qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Tahar avec impatience.

    Issa et Moussa échangèrent des coups d’œil comme si l’un attendait que l’autre parle le premier. Tahar était sur le point de répéter sa question lorsque Moussa déclara :

    « Calme-toi, mec ! Et écoute bien. Qadi Allal (tu le connais ?) –ben, il nous a demandé de te tenir à l’œil. Maintenant, je pense que tu connais le reste de l’histoire. Ce que tu ne sais pas, cependant, c’est que cette réunion pourrait se révéler décisive, et nous espérons sincèrement que tu ne rateras pas cette occasion en or. »

    « Dois-je comprendre que je dois faire quelque chose afin que vous disiez quelque chose en ma faveur ? »

    « Tu as deviné ! » s’exclama Issa avec enthousiasme.  

    « Quoi alors ? » dit Tahar, dont le visage commença de se crisper.

    Une fois de plus, Issa et Moussa se regardèrent avant que ce dernier ne dise avec un petit sourire :

    « Et bien, nous savons que tu aimes Zina, mais nous savons aussi que l’amour à lui seul ne suffit pas. Pourtant, nous pouvons t’aider. Mais tu dois d’abord nous payer. »

    « Vous payer ? Vous payer quoi ? »

    « Oui, tu dois nous payer. Donne-nous un veau d’un an ou trois moutons ou sept chèvres. C’est à toi de choisir ! » 

    Tahar se leva d’un bond et cria :

    « Vous m’avez amené ici pour vous soudoyer ! »

    « Chut ! Calme-toi ! Baisse ta voix ! Taie-toi ! Sors d’ici !... »

    Mais Tahar donna libre cours à sa fureur au point où les deux hommes durent se servir d’un bâton pour le chasser hors de la vigne.

 

    Sur le chemin du retour à la maison, Tahar fut plus confus que furieux. « Est-ce que cela faisait partie d’une machination ? » se demanda-t-il avec perplexité. « Ou est-ce qu’ils avaient vraiment l’intention de m’escroquer de l’argent ? Que dois-je faire maintenant ? Devrais-je aller au Qadi et lui dire ce qui vient de se passer ? Mais est-ce que le Qadi va me croire s’il fait confiance à ces hommes ? Et quel serait le résultat en fin de compte ? Pourrait-il me donner Zina ? Et les autres garçon, alors ? Non. Je dois attendre. Je dois attendre pour voir comment ils se comporteront dans les prochains jours.

    « Et si ces hommes-là étaient sincères ? Que serait-il passé si je les avais soudoyés pour obtenir Zina ? Les soudoyer ? Moi, je soudoierais quelqu’un ? Et surtout ces deux hommes-là ? Aurais-je dû les corrompre afin d’obtenir Zina ? Et que dire de l’amour qui a enflammé mon cœur ? Devrais-je l’aimer et, en plus de cela, soudoyer les gens pour l’épouser ? Si son père m’a   demandé une grande dot, je n’hésiterais pas à vendre tout ce que j’ai pour lui faire plaisir. Mais la corruption, non ! Non, non, ce serait une humiliation. J’aime Zina et je veux vraiment l’épouser. Mais si –Non, non, non… Je ne peux pas penser à cela. Arrête, s’il te plait. Attends ! Attends !... »

 

    Et puis vint le mercredi et les garçons et les filles des deux villages se réunirent de nouveau, après cinq semaines de séparation, en raison du Ramadan. Maintenant, ils furent en bas là-bas––fredonnant, chantonnant, hurlant de rire, battant des mains, chantant. Mais il n’y eut ni embrassades ni caresses––jamais. Cependant, quelques parents et jeunes garçons et filles –qui n’avaient pas encore rencontré de partenaires du village opposé– furent tous là-bas––assis en haut des pentes. Ils restèrent là-haut à regarder les autres en silence. Tahar, lui aussi, resta sous le térébinthe, juste à quelques mètres de la rive sud. Et de là il put voir Zina et les quatre autres amants.

 

    Zina souriait à tout le monde. Tahar soupira encore et encore. Zina écoutait les garçons, qui parlaient tous à la fois. Tahar les regarda en silence. Soudain, quelqu’un que Tahar n’avait pas vu venir, toussa en guise d’avertissement, puis il lui fit de l’ombre. Tahar se retourna sous l’effet de la surprise et se leva, en s’écriant avec un sourire attrayant :

    « Oh, quelle surprise, Qadi ! »

    Le Qadi sourit, lui aussi, et dit d’une voix pleine de bonté :

    « Tu as l’air triste, mon fils ! Pourquoi toute cette tristesse ? Ne t’en fais pas ! Ne te fais pas de souci ! »

    « Quoi ! Voulez-vous dire–» 

    « Je t’ai tout simplement dit de ne pas te faire de souci, » dit le Qadi en s’éloignant.

    « Où allez-vous, Qadi ? » dit Tahar d’une voix haletante.

    « Je vais descendre, » répondit le Qadi sans regarder en arrière. « Veux-tu venir avec moi ? »

    « Non, Monsieur, je vais rester ici. »

    Et il resta là, assis sous le térébinthe, et continua à regarder les autres en silence.

 

    Le soir il fut avec les garçons à la berraka. Il n’avait pas apporté avec lui son propre outar, mais quelqu’un lui servit un verre de thé et le poussa à jouer à l’outar qui était sur la natte. Tahar mit le verre de thé de côté, prit l’outar et commença à y jouer. Et pendant qu’il y jouait il lança de temps à autre un regard furtif à ses quatre rivaux, ceux qui lui disputaient le cœur de Zina.

    Curieusement, tous ceux-là le regardèrent avec des yeux étincelants. Ils se mirent tous à chanter, à taper des mains, à se balancer, et ils n’hésitèrent guère à bisser le joueur d’outar. Mais ce dernier, ayant vu à tel point ses rivaux étaient joyeux, commença à sentir un pincement au cœur. Il fut sur le point de lâcher l’outar. Mais avant que ses yeux eussent pu se remplir de larmes, il laissa tomber l’instrument brusquement et quitta la berraka.

    « Oh, mon Dieu ! » s’écria-t-il, levant les bras en l’air d’exaspération. Au-dessus de lui fut un ciel criblé d’étoiles, et devant lui un sombre chemin serpentant à travers les champs.

    « Qu’est-ce qu’il y a, Tahar ? » demanda un passant invisible.

    Tahar se calma, puis dit :

    « Moi, je vais tout à fait bien ! »

    « Mais je t’ai entendu dire : ‘Oh, mon Dieu !’ »  répliqua la voix, qui s’avéra  être celle d’un proche voisin de Tahar.

    « Oui, tu as raison ! » Tahar reconnut avec un sourire gêné. « Tu sais, il nous arrive tous de devenir fou, parfois, n’est-ce pas ? Où allais-tu ? »

    « J’allais à la berraka. »

    « Très bien. Au revoir ! Bonne nuit ! »

    « Bonne nuit à toi aussi ! »

 

    Cette nuit-là fut longue, longue et affreuse. « Pourquoi, mais pourquoi n’avais-je pas accepté de les soudoyer ? » pensa Tahar avec regret. « Tous les autres gars étaient de bonne humeur ce soir. Au moins un d’entre eux a dû le faire. Peut-être qu’ils ont tous offert des dons généreux. Et peut-être chacun pensait qu’il avait payé le prix le plus fort pour Zina. Zina, mon amour. Mais comment peut-elle être ton amour alors que tu as été avare de ton argent à son égard ? Au lieu d’abandonner un seul principe une seule fois, ce que tu as fait en fait c’est que tu as vidé ton amour de ta vie pour toujours. Il est trop tard maintenant ! C’était une muflerie ce que tu as fait, mon pauvre Tahar ! Oui, tu peux soupirer encore et encore, et tu peux pleurer ! Tes soupirs et tes larmes ne te serviront à rien maintenant… »

 

 

    Ce fut la distribution des prix. Tahar et ses quatre rivaux s'assirent en demi-cercle en face du Qadi sous le térébinthe. Tous les regards furent braqués sur les lèvres du Qadi, lequel parla pendant un certain temps d'amitié et de fraternité, du destin et du mariage. Ensuite, il dit:

    « Je suis désolé de vous dire que, à ce stade, en ce moment-là, l'un de vous va être éliminé. Les quatre autres devront être soumis à plus de tests. »

    Ensuite, le Qadi baissa les yeux et se tut. Le cœur de Tahar palpita. Mais personne n'osa parler au Qadi. Le silence fut insupportablement long. Et puis, il y eut un murmure. Les rivaux de Tahar regardaient à droite. Abasourdis, ils regardaient un troupeau de chameaux, de bovins, de moutons et de chèvres––le tout mené par quatre hommes, dont deux étaient facilement reconnaissables à Tahar. C'était  eux qui s'étaient identifiés comme étant Issa et Moussa.

 

    Lorsque le cortège se fut arrêté à quelques mètres de l'endroit où les quatre jeunes hommes étaient assis, regardant sans comprendre, le Qadi leva les yeux et regarda Tahar, puis dit:

    « Tahar, tu nous as rien donné, toi; tu n'auras donc rien à ton tour. Ton temps est fini! »

    Tahar jeta un regard perplexe à ceux qui étaient jusqu'alors ses concurrents et au cortège, et puis il prit congé. Ses jambes l'amenèrent en bas, au fond de la vallée, à travers laquelle coulait un ruisseau––comme il se trouvait parfois à ce moment de l'année. Il marcha en traînant les pieds en bordure du ruisseau. « …Alors je ne vais pas me marier avec Zina, » continua-t-il de dire à lui-même, comme un fou. « Zina va donc devenir la femme d'un membre de la bande… l'un des méchants." (Il éclata de rire.) « Alors, Zina est une méchante femme? Tous ceux-là sont des méchants hommes? J'ai donc été le seul homme bon? Si Zina est une méchante femme, qui est une bonne femme et où pourrais-je la trouver? » (Soudain, Tahar se déchaîna.) « Non! Je dois retourner et dire au Qadi que je suis tout aussi méchant que les autres, et que moi seul et personne d'autre aime Zina, et que je dois épouser Zina, sinon je vais tuer quelqu'un ou me tuer moi-même… »

    A ce moment-là, une voix le héla:

    « Tahar! Tahar! Attends! »

    Tahar se retourna. Son pouls se mit à battre plus fort.

    « Attends! » dit Issa en haletant. « Le Qadi m'a envoyé vers toi. Il veut te parler. »

    Tahar ne fut que regarder, muet, alors que Issa indiqua du doigt un palmier au-dessus de la rive sud de l'oued.

    « Qadi Allal sera là-bas dans un instant, » dit Issa. « Va attendre là-bas! »

 

    Tahar et le Qadi haletaient tous les deux lorsqu'ils s'assirent sous le palmier. Ce fut le Qadi qui prit le premier la parole.

    « Je croyais que tu étais un homme bon, » dit-il. « Je savais que tu étais vraiment accro à cette fille. Mais j'avais le sentiment que tu étais bon, quand même. Maintenant, je suis désabusé. »

    « Que voulez-vous de moi encore maintenant après que vous m’avez arraché mon amour? »

    « Voudrais-tu épouser une femme qui aime quelqu'un d'autre? »

    « Que voulez-vous dire? »

    « Et bien, Zina aimait chez toi ta beauté et ton charme, mais elle aimait un autre homme que toi. Je suis désolé de le dire. »

    « Que voulez-vous dire? »

    « Zina détestait  les hommes timides. »

    « Ça ce n'est surtout pas une première nouvelle pour moi! Je sais que je suis une personne timide, mais pourquoi ne voulez-vous pas me dire le nom de son amant? »

    « Tahar, tu n'étais pas son homme, et elle n'était pas ta femme. »

    « Mais mon cœur est plein d'elle! »

    « Elle ne te méritait pas. Elle ne te mérite pas. »

    « Qui me mérite, donc? Dites-moi! »

    « Quel âge as-tu, Tahar? »

    Tahar soupira et se calma un peu, puis murmura:

    « J'ai vingt-et-un ans. Pourquoi? »

    « Et bien, tu m'as posé une question, n'est-ce pas? Tu as dit: qui me mérite, donc? Alors– » 

    « Alors quoi? »

    Leurs regards se croisèrent. Le Qadi sourit. Tahar tressaillit.

    « Tahar, » dit le Qadi brusquement, « il existe une femme qui, je crois, mérite d'être ta femme. »

    « Où est-elle? »

    « Là-bas! » Le Qadi indiqua du doigt le village opposé.

    « Est-ce que vous vous moquez de moi? »

    « Non! »

    « Alors, qui est elle? »

    « Je ne peux pas te dire qui elle est. »

    « Qadi, vous savez, j'ai eu un tel choc lorsque vous m'avez éliminé, et maintenant vous êtes encore en train de me tourmenter– »

    Le Qadi rit, puis il dit:

    « Ecoute, Tahar. Je ne suis pas en train de me moquer de toi. Il y a, en fait, une femme qui, je crois, mérite d'être ta femme. Elle vit dans ce village. Je suis désolé, je ne peux pas te dire qui elle est. Mais si tu connais des chants religieux, tu n'as qu'à les chanter et la femme qui mérite ton amour apparaîtra! »

    « Mais d'où est-ce que cette femme va-t-elle sortir? »

    « J'ai dit: tu n'as qu'à venir ici, et quand tu viens, assieds-toi et chante des chants religieux et ton véritable amour surgira! Cette fois je ne plaisante pas. »

    « Mais moi je connais toutes les filles, toutes les jeunes femmes qui vivent dans ce village que vous indiquez. Je les ai vues toutes, et je n’ai jamais eu d’yeux que pour celle que vous m’avez arrachée avec votre jugement! »

    « C'est vrai, » dit le Qadi. « Tu les connais toutes––sauf une! »

    « Etes-vous sûr que celle-ci dont vous parlez vit dans ce village-là? »

    « Oui! Chante des chants religieux et elle apparaîtra et tu la verras de tes propres yeux! »

    « D'accord! » dit Tahar. « On verra. Je ne connais pas de chants religieux à présent, mais j'irai et j'apprendrai quelques uns et je reviendrai pour les chanter. »

    « C'est bon! » dit le Qadi en tapant Tahar sur l'épaule. « Mais si tu veux que ton amour t'entende, viens à cet arbre et chante tes chants. Mais, dis-moi, Tahar, où est-ce que tu vas apprendre ces chants religieux? »

    « Je ne sais pas, vraiment. Avez-vous une idée? »

    « Oui, va à Marrakech. Il y a un homme à la place Djemaâ El-Fna qui s'appelle Said El-Bahi. Il tient une librairie là-bas… »

 

 

    Deux semaines après, Said El-Bahi fut en train de démêler à Tahar les mystères de Marrakech. Leur voyage débuta à la place Djemaâ El-Fna, où ils errèrent parmi des charmeurs de serpents, des maîtres de singes, des conteurs, des musiciens, des danseurs acrobatiques. Et de là, ils allèrent à la mosquée de la Koutoubia.

    « Tu fais la prière ? » dit El-Bahi soudainement.

    « Oui, parfois. »

    Mais Tahar savait qu’il fut tout nouvellement arrivé dans ce monde. Il n’avait jamais effectué une prière dans une mosquée.

 

    Aussitôt les prières finies, les deux quittèrent la mosquée et El-Bahi annonça qu’ils avaient encore plus de choses à voir dans cette partie de la ville. Ils descendirent la rue Agnaou, ils jetèrent un regard sur Bab-Agnaou, ensuite ils se dirigèrent au sud vers la rue de la Kasba, qui les mena aux jardins d’Agdal. Et ce fut là que Tahar devint aphone un instant lorsque, d’un coup d’œil, il vit des oliviers, des figuiers, des poiriers, des grenadiers, des pommiers, des vignes ; et plein d’autres arbres qu’il vit pour la première fois dans sa vie. Jamais auparavant avait-il vu des orangers ou des pêchers. Maintenant, il les vit, et s’écria :

    « C’est le Paradis, n’est-ce pas ? »

    « Non, mon fils, » dit El-Bahi. « C’est un beau jardin. Mais le Paradis c’est tout autre chose. Maintenant, viens ! Avançons ! »

    « Où ? »

    « Passons à un autre jardin ! »

    Ce jardin-là était bien loin. « Maintenant, nous allons voir la Ménara, » dit El-Bahi en chemin faisant. « Mais, dis-moi, qu’est-ce qui t’a amené à Marrakech ? »

    « Je pense que je te l’ai dit, » répondit Tahar sous l’effet de la surprise.

    « Oh, oui, tu me l’as dit. Je suis désolé. Tu m’as dit que tu voulais apprendre quelques chants religieux, n’est-ce pas ? »

    « Oui, c’est ça. »

    « Es-tu un chanteur ? »

    « Non, je ne suis pas chanteur. Mais j’aime bien chanter. »

    « Quel genre de chansons chantes-tu ? »   

    « Et bien, vous le savez, je chante l’amour––ce genre de chose. »

    « Et maintenant tu veux chanter des chants religieux. Je ne vais pas te demander pourquoi, mais dis-moi : est-ce que tu connais un peu de coran ? »

    « Très peu, à vous dire la vérité. »

    « Est-ce que tu peux me réciter un peu de ce que tu connais du coran ? »

    « Non, pas vraiment. »

    « Alors, je suis désolé, je ne peux pas t’apprendre des chants religieux tant que tu n’as pas appris par cœur quelques sourates du Coran. »

    « Si seulement je pouvais ! Mais je ne sais ni lire ni écrire, vous savez. »

    « Ce n’est pas un problème. Je vais t’apprendre à lire et à écrire. Et je vais t’apprendre des sourates et des chants, c’est bien ? »

    « Merci ! C’est pourquoi je suis venu vers vous. Mais je ne suis ici que pour deux semaines, pas plus. »

    « Tu es le bienvenu. Regarde ! Maintenant, nous nous dirigeons tout droit vers la Ménara. Je pense qu’elle te plaira… »

 

    Quand Tahar s’est mis au lit cette nuit-là, il ne pensa ni aux jardins d’Agdal, ni à la Ménara, ni à la mosquée de la Koutoubia, mais aux jeunes filles qui, de derrière leurs voiles, l’avaient dévoré des yeux.

 

 

    Le voilà de retour dans son village. Il dit à sa famille qu’il avait appris à écrire son nom et à lire des sourates du Coran. Comme un écolier, il récita toutes les sourates qu’il avait apprises par cœur. Et sa mère lui servit un tajine mémorable.

 

    Ensuite, il alla à la mosquée. Il fit sa prière et bavarda avec l’imam. Puis il retourna  à la maison, prit son outar et se dirigea vers le palmier de la rive.

 

    Il s’assit, faisant face à la rivière. Il accorda son outar et aussitôt commença la musique.

 

    Tahar passa d’un air à un autre, parfois haussant la voix, parfois la baissant. Il sembla comme s’il chantait à un esprit, en espérant qu’il apparaîtrait pour l’exaucer. Mais ce qu’il vit à l’instant fut à ne pas y croire. Il regarda la jeune femme, les yeux voilés de larmes. La jeune femme dont le Qadi lui avait parlé sembla avoir été sortie au grand air comme par enchantement. Elle sembla avoir entendu au loin les flonflons d’une musique pleine d’allant. Elle sembla avoir entendu les chants excitants de Tahar –des chants chantant les louanges du Prophète Mohammed (pssl). Elle fut maintenant assise là-haut, sur le tronc d’un arbre couché le long de la ruelle. Tahar ne put pas voir son visage, parce qu’elle fut voilée. Mais il avait vu sa forme et sa démarche gracieuse avant qu’elle ne fut assise. Il eut envie de s’écrier : « Ô toi qui es assise là-bas, viens et assieds-toi à mes côtés ! » Mais tout ce qu’il put faire fut de chanter plus de chants et hausser sa voix suffisamment pour qu’elle eût pu sentir ses battements de cœur.

 

    Mais à l’instant la jeune femme se leva et commença à quitter les lieux. Tahar en resta tout interdit. Il laissa tomber son outar et se releva péniblement. Le muezzin appelait à la prière d’Al-Maghrib. Les oiseaux retournaient à leurs nids. La jeune femme disparut derrière un groupe de maisons. Trois jeunes hommes vinrent vers Tahar, et l’un d’eux dit :

    « Tahar, qu’est-ce qu’il y a ? »

    Tahar ne répondit pas, alors une autre voix dit :

    « Est-ce une autre histoire d’amour ? »

    « On pourrait le dire, » dit le troisième homme. « Je l’ai vu regarder la jeune femme en blanc qui était assise là-haut. »

    « Est-ce vrai, Tahar ? »

    « Je ne sais pas, » répondit Tahar en baissant les yeux. « Je suis désolé, mais je dois m’en aller. »

    « Non, pas avant que tu nous chantes quelque chose ! » dit l’un des trois.

    « Une autre fois ! » dit Tahar en ramassant son outar. « Je dois aller à la mosquée. »

    « Quoi ! »

    Tahar n’attendit pas pour s’expliquer. Il se précipita vers la mosquée. Il accrocha son outar à un arbre en chemin, et rejoignit les quelques fidèles qui vinrent pour la prière.

 

    La nuit tomba, mais, pour Tahar, ce ne fut qu’une continuation de la journée. La seule différence fut qu’il était maintenant dans le lit dans une pièce sombre. Cette fois encore il passerait une nuit blanche. Et s’il ne put dormir cette nuit encore ce ne fut que parce qu’il ne put s’arrêter de penser. Ceci lui était arrivé auparavant. Ce qui fut nouveau –et difficile à comprendre– ce fut qu’il pensait maintenant à une femme anonyme, sans traits distinctifs.

 

    Le lendemain, Tahar fit le travail de toute une journée en quelques heures seulement, et ce afin qu’il eût pu aller au milieu de l’après-midi au palmier de la rive et chanter ses nouveaux chants pour sortir son nouvel amour de sa cachette. Il se rendit là-bas et chanta de façon attendrissante mais son amour ne sembla pas l’avoir entendu cette fois-ci. Il revint à la même heure le lendemain et le jour d’après et chanta ses meilleures chansons à  pleins poumons, mais la femme qu’il voulait n’a pas refait surface.

 

    « Alors je me demande si le Qadi ne faisait que me bercer de promesses quand il m’a parlé de cette femme fantôme ? » Tahar pensa mélancoliquement en fin de cette journée-là. « Le Qadi lui-même a tout simplement quitté notre terre ! Mais quand il reviendra, je vais lui faire comprendre que je ne veux plus de cette femme fantôme !... »

 

    Lorsque Tahar a appris que le Qadi était quelque part par là, il laissa tout derrière lui et courut vers le Qadi.

    « Oh, Tahar, comment vas-tu ? » dit le Qadi.

    « Comme si ça vous faisait quelque chose ! » répondit Tahar en regardant le Qadi avec un regard méchant.

    « Oh, Tahar, est-ce la bonne manière de parler à un qadi ? La dernière fois je n’ai rien dit, mais essaie, quand même, d’être un peu plus poli. Alors, quel est le problème ? »

    « Le problème, » dit Tahar d’une voix entrecoupée, « c’est que vous m’avez endormi avec des promesses vagues. »

    « Tu l’aimes, alors ! » dit le Qadi, en frottant son cou. « Je m’attendais à cela, et peut-être qu’elle va bientôt être tout pour toi ! »

    « Je ne veux pas qu’elle devienne tout pour moi. »

    « Pourquoi ? »

    « Parce que je ne la connais pas. Je ne peux pas aimer un fantôme. »

    « Alors, que veux-tu maintenant ? »

    « Je veux la voir et la rencontrer chaque semaine comme je le faisais avec Zina. »

    « Je ne pense pas que ce soit possible, » dit le Qadi, secouant la tête. « Cette jeune femme n’est pas comme Zina, ni comme aucune autre femme que tu aies jamais vue. Mais si tu veux lui dire quelque chose, je serai heureux d’être votre pigeon voyageur. C’est tout ce que je peux faire pour vous. »

    Tahar s’adoucit soudainement.

    « Oui, Qadi, » dit-il d’un air penaud. « J’ai quelque chose à lui dire. Si tu penses, Qadi, qu’elle mérite mon amour, alors j’aimerais bien l’épouser. »

    « D’accord ! » dit le Qadi avec un sourire joyeux. « Je vais lui dire et t’apporter des nouvelles dès que je le pourrai. »

    « Merci, Qadi ! » répondit Tahar, se penchant en avant pour embrasser la main du Qadi.    

   

    Quelques heures plus tard, Tahar sembla avoir rentré en grâce. Son amour refit surface. Elle s’assit à l’endroit habituel et écouta patiemment pendant que Tahar lui chantait du fond du cœur.

 

    Au coucher du soleil, la jeune femme retourna chez elle et Tahar alla à la mosquée. Le mystère resta entier. Pour le résoudre, Tahar se mit en selle, deux jours plus tard, et alla au Qadi. Il le trouva dans un salon de thé dans un marché tout près de là.

    « Qadi, » dit-il avec une timidité feinte, « je suis préoccupé par quelque chose. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. »

    « Quel est le problème ? » dit le Qadi, en versant du thé dans des verres joliment disposés en cercle sur un plateau d’argent.

    « Qadi, avant que vous me disiez si elle a donné son assentiment ou non, je voudrais savoir deux choses. »

    « Premièrement ? »

    « Eh bien, je veux connaître son nom. »

    « Et deuxièment ? » 

    « Je veux également savoir si elle est belle, parce que, vous le savez, il serait difficile pour moi d’épouser une femme qui n’a rien d’une beauté. »

    Le Qadi soupira. Le cœur de Tahar se mit à palpiter.

    « Tahar, » dit le Qadi soudainement, « en venant vers moi maintenant tu m’as vraiment soulagé d’un fardeau, parce que, tu sais, je n’ai pu venir vers toi. Je suis désolé, mais je n’ai que de nouvelles déprimantes pour toi. »

    « Que voulez-vous dire ? »

    Le Qadi soupira de nouveau, et dit :

    « La jeune femme ne va pas se marier avec toi à moins que tu ne satisfasses à certaines exigences. »

    « Bien sûr, son père ne me la donnera pas pour rien, mais d’abord répondez à mes questions. Dites-moi son nom. »

    « Je ne peux pas te dire son nom. »

    « Est-ce qu’elle est belle ? »

    « Je ne peux pas répondre à ça, non plus. »

    « Pourquoi pas ? »

    « Eh bien, je doute que tu sois en mesure de répondre à ses exigences. En fait, j’allais te demander de tout oublier à son sujet. »

    Tahar eut à l’instant une lueur sauvage dans les yeux. Sa gorge se serra.

    « Vous m’avez déçu la dernière fois, » murmura-t-il, « et maintenant encore– »   

    Le Qadi coupa court aux protestations de Tahar.

    « Peux-tu satisfaire à ses conditions ? » lança-t-il d’un ton de défi.

    Tahar se calma, puis dit entre ses dents :

    « Que diable voudrait-elle ? »

    « Eh bien, elle te dit : ‘fais-moi deux robes : une dfina et une tahtiya. Fais-les-moi de tes propres mains et envoi-les-moi. Je vais les essayer, et si elles me conviennent merveilleusement, je vais encore te demander de m’en faire sept robes de plus, de sorte que je puisse avoir une robe à porter chaque jour de la semaine. Si tu fais cela, alors ce serait ma dot, et je pourrais donc t’épouser.’ » 

 

    Les paroles du Qadi eurent l’effet d’un sort sur Tahar, dont les yeux flambèrent de convoitise comme si c’était la jeune femme elle-même qui lui parla. Ayant remarqué cela, le Qadi continua de dissiper les soucis de Tahar comme par magie.

    « Laisse-moi te dire quelque chose, Tahar. Tu sais, même si tu lui offres tout ce que tu possèdes, tu ne parviendras jamais à épouser cette femme tant qu’elle n’a pas la certitude que tu es la bonne personne pour elle ! »

    Pendant un court moment, Tahar fut perdu dans les nuages. Puis, il revint à soi, et dit :

    « Pourquoi ne lui achèterais-je pas autant de bonnes robes qu’elle souhaiterait ? Je pourrais commander pour elle les meilleures robes chez les meilleurs tailleurs du pays ! Je ne suis pas tailleur, est-ce que tu te rends vraiment compte de cela ? Il me faudrait des années entières pour devenir tailleur. Aurait-elle la volonté et la capacité d’attendre jusqu’à ce que j’aie tout appris sur la couture et la confection de robes ? »

    « Je vais lui poser cette question et t’apporter la réponse, » dit le Qadi, portant un autre verre de thé à sa bouche.

 

    Tahar vit son amour deux fois depuis cette rencontre avec le Qadi. Elle vint à l’endroit habituel au bord de la rivière et écouta patiemment ce qu’il eut à lui chanter. Mais tout ce que Tahar put voir d’elle ne fut qu’une pièce de tissu blanc enroulé autour d’un corps humain. Elle resta encore une femme anonyme.

 

    « Le Qadi l’aurait-il choisie pour moi si elle n’avait pas un visage agréable ? » se demanda Tahar encore une fois lorsqu’il fut en train de dîner avec sa famille à la maison ce soir-là. « Mais quel que soit les traits de son visage, pense-t-elle à moi ? Est-ce qu’elle pense à moi comme je pense à elle ? Je l’ai vue hier et aujourd’hui. Est-ce que cela veut dire que je ne compte pas pour du beurre pour elle ?.... »  

 

 

    « Tahar, » dit le Qadi, à son retour dans le village deux jours plus tard, « j’ai posé ta question à ta bien-aimée. »

    « C’est vrai ? » répondit Tahar, en s’assoyant en face du Qadi sous l’ombre du térébinthe.

    « Et bien, elle te dit : ‘Fais les premières robes comme je t’ai dit. Si tu ne peux pas faire une dfina et une tahtiya à ce stade, alors fais-moi deux robes de ton choix, mais celles-ci doivent être vraiment ravissantes. J’attendrai jusqu’à ce que tu les aies faites. Je te fais cette promesse. Le Qadi, qui m'est tout particulièrement cher, en témoigne. Quant à mon nom, je m’appelle Ezzahia. Je n’ai que dix-huit ans. Donc je peux attendre jusqu’à ce que tu aies fait toutes les robes. Mais n’essaie surtout pas de me chercher avant. Si tu tentes de me chercher avant que je te demande, alors sois sûr et certain que tu ne me reverras jamais.’ C’est ce qu’elle a dit. »

    Tahar pencha la tête, plongé dans une rêverie.

    « Qu’en penses-tu ? » dit le Qadi soudainement.

    « Honnêtement, » répondit Tahar, en levant les yeux, « ça m’intrigue. Je suis comme ensorcelé. »

    « Que vas-tu faire maintenant ? »

    « Je ne sais pas vraiment. »

    « Tahar, tu n’as pas d’autre choix que de faire des robes pour ta bien-aimée. Tu vois, elle a déjà essayé de t’aider en te faisant une promesse. Et elle t’a dit, si tu ne peux pas faire une dfina et une tahtiya, fais-moi seulement de bonnes robes de ton choix. On ne peut guère en demander plus ! »        

    « Et si quelqu’un d’autre est venu pendant mon absence pour demander sa main, pourrait-elle résister ? »

    « Ecoute, tu peux dormir sur tes deux oreilles ! Tant que je vivrai personne sauf toi ne l’épousera si tu lui restes fidèle et tu fais toutes les robes qu’elle a demandées. »

    « Je les ferai ! » dit Tahar, en se mettant debout. « Que Dieu m’y aide ! Fais une prière pour moi, Qadi ! »

    Le Qadi pria pour lui, puis les deux marchèrent lentement le long de la rive, du térébinthe au palmier.


Mohamed Ali LAGOUADER
Maroc
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Par Mohamed Ali LAGOUADER
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Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /Jan /2010 17:24

Tahar devait encore attendre jusqu’au mercredi d’après. Il voulait rencontrer  Fatima, sa cousine de vingt ans.

 

    Et voilà que Fatima marcha lentement vers la berge, là où son amant, un jeune homme du village d’en face, l’attendait. Le lieu débordait déjà d’amants des deux villages.

    « Bonjour ! » dit Tahar, un peu timidement.

    « Bonjour ! » répondit Fatima, qui avait tenté de l’éviter.

    « Je suis désolé de t’avoir arrêtée, mais j’ai quelque chose à te dire. »

    « Oui ? » dit Fatima, dévoilant son visage.

    « Pourrais-tu me faire une faveur ? »

    « Oui ? »          

    « Eh bien, s’il te plait, dis à ma mère que je quitte le village cet après-midi. Je vais à Mogador. Je vais rester là-bas jusqu’à ce que Zina se soit mariée. Dis à ma mère que je ne vais pas me marier avec Zina. Le Qadi rencontrera mon père et lui expliquera tout. »

    « Qu’est-ce que tu vas faire à Mogador ? »

    « Je ne sais pas vraiment. Il suffit de dire à ma mère ce que je viens de te dire. Je n’ai pu lui en toucher un mot, car je sais qu’elle m’assaillerait de questions. Je ne veux plus parler de Zina, tu vois ? »

    « D’accord ! Je vais lui dire. Bon voyage ! »

    « Merci ! » 

 

    Sur le chemin de Mogador, Tahar rencontra les Laâbids, ces nomades noirs qui, parfois, passaient un mois ou deux dans son bled. Tahar fut soulagé de les voir là, car il savait que certains d’entre eux allaient aider son père et son frère pendant son absence. Les laâbids ne serait que trop heureux de travailler dans les champs de sa famille.

 

    Tahar quitta le camp des laâbids et reprit la route de Mogador. Dès son arrivée, il réserva une chambre dans un foundouq, une auberge bon marché. Il n’y avait ni lit, ni table, ni chaise dans la chambre. Il y avait seulement une natte en partie couverte d’un mince matelas avec un oreiller bas et une couverture de laine. Mais il n’y avait pas d’autre endroit où Tahar aurait pu être accueilli avec sa monture sous le même toit.   

 

    Ce ne fut pourtant pas le problème. Le problème fut que, une fois qu’il avait réservé cette chambre, Tahar ressenti l’envie de retourner dans son village, et plus précisément à ce palmier de la rive, d’où il avait pu voir sa bien-aimée, Ezzahia, ou du moins quelque chose d’elle.   

 

    Maintenant, il quitta le foundouq en direction de la mosquée, guidé par la voix du muezzin qui appela à la prière de la mi-après-midi. Chemin faisant, il vit deux femmes habillées en blanc et sa nostalgie d’Ezzahia devint plus pénible.

 

    Même pendant la prière il pensa à elle. Mais il ne pensa pas qu’à elle seule. Il pensa aussi à Zina. Il s’imagina assis avec Ezzahia à portée de voix de Zina.

    « Oui, j’ai bien pensé à elle, » songea-t-il, s’adressant à Ezzahia, « mais maintenant, elle n’est plus rien pour moi. Je ne suis pas impressionné par sa beauté, tu sais. Tu es bien plus belle qu’elle. Non, crois-moi ! Je dis la vérité !... »       

 

    Comme il quittait la mosquée, Tahar prit par erreur les chaussures de quelqu’un d’autre.

    « Excusez-moi, mon frère, » dit un beau jeune homme avec une physionomie berbère, « celles-ci sont mes chaussures. Voici les vôtres ! »     

    « Ah, désolé ! Vous avez raison. Ce sont en effet les miennes ! »

    « Pas de problème ! »

 

    A l’extérieur de la mosquée, Tahar se retrouva marchant dans la même ruelle que le jeune homme. Son cœur battait comme il se retourna et dit :

    « Dites-moi, mon frère, est-ce que vous allez dans la même direction que moi ? »

    « Où allez-vous ? »

    « Je suis à la recherche d’un tailleur. »

    « Vous n’êtes pas de cette ville, alors ? »

    « Non, je n’appartiens pas à cette ville. Je viens de… »

 

    Une heure plus tard, les deux étaient amis. Ils prirent du thé ensemble au foundouq.

    « Je suis heureux de t’avoir rencontré, Smaïl, » dit Tahar. « J’espère te revoir encore et encore. »

    « Moi aussi ! » répondit Smaïl. « Mais maintenant, allons-y ! Je vais te montrer un tailleur qui, je crois, va bientôt se prendre d’amitié pour toi. »

    « Oh, merci ! »  

 

    La boutique du tailleur donnait sur une rue animée. Le tailleur était un homme dans la cinquantaine, un peu gros, vêtu d’une djellaba de couleur beige. Il était assis à l’arrière de la petite boutique, penché sur un vêtement qu’il coudait pendant qu’un garçon, se tenant debout au bord de la rue, tirait les fils qu’il croisait en synchronisation avec la couture du tailleur. Le tailleur n’a pas bougé de sa place lorsque Smaïl se tint debout dans l’embrasure de la porte, et dit :

    « Salut, H’sein ! Comment vas-tu ? Puis-je te parler un peu ? »

    « Tu es le bienvenu ! » répondit H’sein. « Entre ! »

    « Il y a un ami avec moi, » dit Smaïl, en regardant en arrière.

    « Vous êtes les bienvenus tous les deux ! Venez vous asseoir auprès de moi. »

    « Merci ! Eh bien, je suis venu mettre cet homme en apprentissage chez toi, » dit Smaïl, en s’asseyant à la droite de H’sein, alors que Tahar s’assit sur sa gauche.

    H’sein leva les yeux pour regarder Tahar, puis dit :

    « Je n’ai jamais eu un apprenti de son âge ! »

    « Oui, c’est vrai, mais cet homme est prêt à apprendre et à payer son apprentissage. »

    « Bon ! » dit H’sein enfin, « je vais faire de mon mieux. »

    « Merci ! » dit Tahar timidement.

    « Maintenant, permettez-moi de vous montrer ce que je fais, d’accord ? » dit H’sein, en se levant et faisant signe à Tahar de prendre une chaise à l’intérieur de la boutique. Puis, il se mit debout à côté d’un vêtement accroché au mur, et dit, en regardant Tahar :

    « Ca c’est une takchita, tu vois ? Celle-ci est chère. » Il décrocha la takchita et commença à afficher ses parties intérieures et extérieures, en nommant chaque partie et en disant combien de temps il fallait pour la faire. Le cœur de Tahar battait plus vite comme le tailleur s’assit et poursuivit : « Regarde, je suis le mâallam, ou le tailleur-en-chef, si tu veux. Cela veut dire que je ne fais pas tout le travail tout seul. C’est pourquoi j’ai plusieurs personnes qui travaillent pour moi. Chacun d’eux a quelque chose à faire. L’un d’eux, par exemple, est le berram. Il tord le fil de soie pour en faire des trassens, ou tresses, qui sont utilisées avec la    sfifa. La sfifa c’est cette chose que tu vois ici sur cette dfina. Elle est ici autour du cou et elle descend le long du milieu de l’avant de la dfina. Les trassens sont ces trucs que tu vois sur la bordure de la sfifa. Les trassens sont également utilisées ici, juste au milieu de la sfifa, et ce pour fixer les âkadis, tu sais. Ces boutons-là sont les âkadis, tu vois ? Les sfifas et trassens et âkadis sont faites par deux personnes différentes. Celui qui fait les âkadis fait également la dfira, c’est ce que tu vois juste au milieu des trassens. Et puis il y a moi, je couds toutes les parties de la takchita. Et, enfin, vient le tour de celui qui met la dernière main au vêtement. Comme tu le sais probablement, une takchita est composée de deux pièces : une tahtiya, qui est la partie intérieure, et une dfina, qui est la partie extérieure. Tu pourrais aussi y ajouter la m’demma, ou la ceinture, qui en elle-même nécessite un travail spécial. Ah, j’ai oublié de te dire que le garçon là-bas m’aide au berchmane. Mon travail principal en tant que mâallam c’est comme suit : d’abord, je m’informe sur les mesures de la cliente. Ensuite, je conçois la robe, je taille le tissu, et puis je répartie le travail entre moi-même et mes partenaires et apprentis, qui sont dispersés au travers du quartier. Il y a aussi des femmes qui font la broderie pour moi dans leurs propres foyers. Maintenant, comment trouves-tu tout ça ? »

    Tahar n’ouvrit pas sa bouche. Il fut sidéré. Il n’aspira plus qu’à une chose : sortir prendre l’air. « Je dois retourner chez moi, » pensa-t-il. « Il me faudrait toute une vie pour faire cela ! »

    « Comment as-tu trouvé ça ? » répéta le tailleur.

    « Pardon ? » répondit Tahar entre ses dents. « Oh, merci ! Je vais essayer ! Je vais essayer ! Maintenant, je pense que nous devons partir. Merci encore une fois ! »

 

    En quittant la boutique, Tahar respira à fond.

    « Ne sois pas si pessimiste ! » dit Smaïl, en lui tapant sur l’épaule. « Ne t’inquiète pas ! Je vois que le tailleur t’a donné le vertige en te montrant tout ces trucs. Mais il ne faut pas se laisser décourager si facilement. »

    « Franchement, » dit Tahar, ayant enfin retrouvé sa voix, « j’ai été embrouillé. »

    « C’est tout à fait normal, mon frère. Ecoute, maintenant, tu vas te reposer pendant une heure ou deux. Et ne quitte pas ta chambre sauf pour la mosquée. Quant à moi, je dois aller à la maison. Ma femme ne sait pas où je suis. Je vais voir si elle a besoin de quelque chose, et après je viendrai te chercher, hein ? Tu dîneras avec moi ce soir, parce que je ne pourrai pas te revoir avant jeudi prochain. »

    « Pourquoi ? »

    « Tu sais, je travaille à présent en tant qu’enseignant pour une famille à l’extérieur de la ville. J’enseigne leurs enfants à domicile. Je suis également un médecin. J’ai donc très peu de temps à passer avec toi. »                  

    « Je suis heureux de t’avoir rencontré, de toute façon. Je ne sais pas ce que j’aurais pu faire sans toi. »

    « Tu sais quoi, tu me rappelles ma jeunesse ! »

    « Quel âge as-tu ? »

    « J’ai quarante et un ans. Et toi ? »

    « J’ai vingt-et-un ans. »

    « C’est ce que j’ai deviné ! Je sais que c’est un âge spécial. Très bien ! Te voici sur le chemin du foundouq. Prends soin de toi ! A bientôt ! »

    « Merci ! »

   

    Tahar acheta un gros gâteau dans une épicerie sur le chemin du foundouq. A l’intérieur du foundouq, la salle à manger était remplie de gens qui semblèrent n’être venus que pour parler. A quelque distance de là, de l’autre côté du mur, l’air s’emplit des braiments des ânes. Tahar regarda autour de lui cherchant une place pour s’asseoir, mais il finit par murmurer timidement au serveur qu’il préférait prendre un verre de thé dans sa chambre. « Je vais te l’amener tout de suite, » répondit le garçon.

 

    Tahar mangea le gâteau et but le thé puis se coucha sur son dos, mais juste après, il sauta sur son sac et en sortit son outar et le serra contre lui.    

 

     Il ne déposa l’outar qu’au moment où il dut faire la prière du coucher du soleil, et, une heure plus tard, celle du soir. Alors, quand Smaïl vint vers lui et se tint debout dans l’embrasure de la porte, Tahar pinçait encore les cordes de son outar.

    « Mais quelle bonne surprise pour moi ! » s’exclama Smaïl, en s’accroupissant devant Tahar.

    « Tu aimes ça ? » dit Tahar, en posant son outar.

    « Bien sûr ! Mais maintenant lève-toi ! Comme je t’ai dit, tu vas dîner avec moi ce soir. J’aurai un autre hôte pour le dîner ! »

    « Je t’en pris, je suis une personne timide, tu sais ! Je ne me sens pas à l’aise avec des étrangers. »

    « J’ai dit lève-toi ! » insista Smaïl, en tirant Tahar doucement par la manche. « Cet homme qui va dîner avec nous ce soir, c’est pas comme les autres. Tu vas voir ! Maintenant fais vite ! Allons, remue-toi ! »

 

    Ce « hôte spécial » fut un homme septuagénaire qui pouvait encore marcher sans canne. Il habitait non loin de la mosquée où Tahar et Smaïl s’étaient rencontrés pour la première fois. Sur le chemin de la maison de Smaïl, Tahar ne dit pas un seul mot. Au début, il pensa au vieil homme, se demandant dans quelle mesure il serait spécial pour lui. Mais ses pensées furent vite interrompues par une femme qui venait de l’apercevoir et puis s’était empressée de fermer à moitié sa fenêtre pour qu’elle eût pu lui jeter des coups d’œil furtifs de derrière les volets. Dans une autre ruelle éclairée par la lune, ce fut une femme beaucoup plus jeune qui le regarda de derrière la porte de sa maison. Tahar fut enchanté par ces gestes féminins, bien qu’embarrassé.

 

    Son embarras quasiment doubla quand il pénétra dans la maison de Smaïl. C’était une grande maison joliment peinte et carrelée. Tahar regarda droit devant lui, mais roula ses yeux à droite et à gauche cherchant la femme de Smaïl. Il voulut voir son visage. Il voulut voir si elle était belle. « Fais comme chez toi ! » lui disait Smaïl. « Tu n’as pas besoin d’être timide dans ma maison… »

    Dans la chambre d’hôtes, Smaïl raconta au vieil homme l’histoire de Tahar. De temps en temps, le vieil homme jeta un regard à Tahar pendant que Smaïl parlait.

    « Ne m’en dis pas plus ! » dit le vieil homme soudainement. « Tu veux que je pries pour lui ? C’est ce que je vais faire après que nous aurons dîné, inchallah. Ca sent le tajine, si je ne m’abuse ? »

    « Tu as raison, » dit Smail avec un grand sourire. « C’est un tajine. Il a été spécialement fait pour toi ! »

    « Oh, merci ! »

    Alors qu’ils mangèrent, Tahar pensa aux petites mains qui avaient préparé cet appétissant tajine. Mais une fois qu’ils eurent fini de manger, le vieil homme fit face à Tahar, et lui dit :

    « Avant que je ne prie pour toi, mon fils, récitons un peu de coran ! »

    Au grand soulagement de Tahar, le vieil homme commença par les plus courtes sourates que Tahar avait apprises à Marrakech.

    « Maintenant, quel est ton souhait ? » dit le vieil homme.

    « Je veux devenir tailleur, Monsieur, » répondit Tahar tout de suite.    

    « Ô Dieu… »

    Le vieil homme pria de bon cœur pour Tahar. Cependant, Tahar fut un peu sceptique. Il murmura à son ami Smaïl qu’il souhaitait savoir quand ces prières seraient exaucées. Smaïl en fit la remarque au vieil homme, lequel sourit et lui dit :

    « Quand est-ce que j’ai prié pour toi ? »

    « Tu as prié pour moi quand j’avais trente ans,» répondit Smaïl avec un sourire.

     (Tahar eut l’air atterré.)   

    « Et quand a-t-elle été exaucée ma prière pour toi ? »

    « Du point de vue argent, elle a été exaucée il y a deux ans. »

    « C'est-à-dire, quand tu avais trente-neuf ans ! »

    « Oui, Âmmy Abderrahmane, mais Tahar n’a que vingt et un ans. Il ne peut pas attendre aussi longtemps que moi. »

    « Laisse-moi lui demander, peux-tu attendre ? »

    « Je l’espère, » dit Tahar d’un ton lugubre. « Ce-ce-ce qui importe pour moi, c’est-c’est de savoir si tant est que la prière soit exaucée ! »

    « Il n’y a pas de doute possible à ce sujet, » dit Smaïl. « Si Âmmy Abderrahmane prie pour une personne, alors tu peux être sûr que la prière sera exaucée, tôt ou tard. Ce n’est qu’une question de temps ! »

    « Ton ami semble ne pas avoir encore compris, » dit le vieil homme. « Ecoute, mon fils, » poursuivit-il, en regardant Tahar. « Dieu ne te regarde pas tout seul. Dieu regarde bien au-delà de toi. Il regarde tout le monde autour de toi. Si Dieu te donne quelque chose maintenant, il se peut qu’il la donne à travers toi à l’un de tes enfants qui ne sont pas encore nés. Si Dieu veut que ton enfant grandisse dans une belle maison, alors il te fournira les moyens d’avoir une belle maison, même si tu ne la mérites pas toi-même. Si Dieu veut que ton enfant soit beau, alors il fera en sorte que tu épouses une belle femme, même si tu ne la mérites pas toi-même. Si Dieu te donne quelque chose de bien maintenant alors que tu ne la mérites pas, eh bien il se peut qu’il te réserve une mauvaise surprise à l'avenir. Et tu ne pourras pas savoir quand ni comment cette mauvaise surprise te frappera. Si tu ne vénères pas Dieu et pourtant tu as une grande usine ou de vastes champs fertiles, alors il se peut qu’il t’aie donné ça parce qu’il sait qu’une personne pieuse qui le vénère tout le temps va être très heureuse de trouver du travail, aussi modeste soit-il, dans ton usine ou dans tes champs et qu’il remerciera Dieu de cette faveur et consacrera toute sa vie à Dieu. N’imagine pas que Dieu décide à l'aveuglette ! »    

    « Comment pourrais-je savoir si je mérite cette faveur ou non ? » demanda Tahar timidement.

    « Tu le sauras en examinant ton propre comportement, » dit le vieil homme. « Regarde cet homme-là. Il ne fut pas moins beau que toi, sinon plus. Je connais des femmes qui désirèrent tellement l’épouser. Ces femmes-là se sont mariées avec d’autres hommes il y a bien longtemps, mais Smaïl resta célibataire jusqu’à il y a un peu plus d’un an. Il ne put se marier dans la vingtaine ou même la trentaine que pour la simple raison qu’il n’avait pas de sous. »       

    « Ce que moi j'ai aimé le plus chez lui c'est qu'il était bien conscient de ce qui lui arrivait. Tu pourrais en être surpris, étant donné ton âge, mais cet homme a toujours été clair avec lui-même. Il a péché, certes, mais il a eu le courage d'admettre qu'il était un pécheur. Il a toujours admis ses péchés et demandé le pardon de Dieu. Et c'est ce qui l'aida à supporter ses souffrances. Donc, si toi, Tahar, tu veux te marier pendant que tu es encore si jeune, si beau, sois prudent! Pense à Dieu comme étant constamment sur ta droite, et à Satan comme étant constamment sur ta gauche. Je sais que vous les jeunes n'aimez pas les prêches, mais je sais aussi que vous aimeriez bien être heureux. »

 

    Cette nuit-là, Tahar retourna au foundouq profondément frustré. Il avait souhaité voir la femme de Smaïl, mais il avait seulement entendu sa voix.

      

 

    Le lendemain matin, il fut à la boutique de H’sein.

    « As-tu pris ton petit déjeuner ? » demanda H’sein.

    « Oui, et vous ? »

    « Moi aussi j’ai pris mon petit déjeuner, mais un verre de thé maintenant ne me ferait que du bien, n’est-ce pas ? »

    « Je le paie ! » dit Tahar, plongeant sa main au fond de sa poche.

    En attendant le thé, H’sein commença à enseigner à Tahar ce qu’un maître tailleur enseignerait à un très jeune apprenti. A la surprise de Tahar, les mots de H’sein furent doux à son oreille. On aurait dit qu’il ne faisait qu’apprendre par coeur l’un des chants religieux de Saïd El-Bahi. H’sein aussi fut surpris lorsque Tahar lui dit :

    « Je voudrais faire une gandoura comme celle-ci. Je pense que c’est plus facile pour moi. »

    « D’accord ! » dit H’sein. « Je te donnerai tout le matériel nécessaire pour la faire. Mais prenons d’abord le thé ! »

    Tout se passa sans accroc cette première matinée. Dans l’après-midi, un homme parlant l’arabe avec un accent berbère vint vers H’sein, le salua, et lui dit : « Je veux ça, ceci et cela. » Il fut tout sourire comme il disait cela. Mais quand le moment de payer arriva, son dernier sourire se figea sur ses lèvres.

 

    « C’était un juif, » dit H’sein sournoisement. « Il est toujours comme ça. Mais il est un bon client. »

    « Est-ce qu’il vient très souvent ? » demanda Tahar, feignant l’intérêt.

    « Oui, il est l’un de mes clients depuis plus de cinq ans maintenant. Il habite Mogador. Il vient vers moi une fois par semaine. »

    « Vous voulez dire que c’est un commerçant ? »

    « Oui, il est commerçant. C’est un vendeur ambulant. Il sillonne toute la région autour. Il fait du porte-à-porte. Parfois, il va aussi loin que Marrakech. »

    « Je connais deux hommes juifs qui font presque la même chose que lui. Ils viennent souvent dans notre village. Mais je n’avais jamais vu celui-là. »

    « Maintenant, oublie tout à son sujet et concentre-toi sur ton travail. Attention, cette pièce de tissu est délicate. Mais je constate que tu fais bien ! Continue ! »

 

    Et il fit bien en effet. Il rendit à son maître la première robe toute faite sept jours plus tard.

    « Bravo ! » s’exclama H’sein, en manipulant la robe avec soin. « C’est vraiment une très belle robe ! Très bon ! »

    « Maintenant, je veux faire une takchita, » dit Tahar, encouragé par les compliments de H’sein.

    « Non, mon ami. Il est encore trop tôt pour toi de commencer le travail sur une takchita. »

    « Mais laissez-moi essayer au moins ! »

    « Fais-moi trois autres robes comme celle-ci et je te laisserai faire une takchita, d’accord ? »

    « D’accord ! » dit Tahar à contrecoeur.   

 

 

    Maintenant, du fait que de plus en plus de femmes apparurent ça et là, Tahar ne put s’empêcher de penser plus aux femmes qu’à d’autre chose. Et la femme à laquelle il pensa en ce temps-là ne fut autre que Zina. Il essaya de tout oublier à son sujet. Il eut beau essayé autant qu’il pût de penser plus sérieusement à Ezzahia. Mais Zina fut encore là, là dans son cœur. Il avait vu Zina. Il avait parlé à Zina. Il avait ri avec Zina. Il avait rêvé de Zina. Et maintenant, Zina allait se marier sous peu, peut-être dans quelques semaines, ou peu après l’Aïd el-Kebir.   

    Même quand il retournait au foundouq après le coucher du soleil, il ramasserait son outar et chanterait ses vieilles chansons, celles qu’il avait chantées à Zina.         Maintenant, il n’était plus désireux de faire des robes pour Ezzahia. Pour lui, la couture était devenue si facile –facile comme bonjour–, si terne, qu’il n’y pensait plus. Tout son travail était désormais ennuyeux, toute sa vie insipide.

    Et ce fut alors qu’un soir il courut vers le vieil homme qui avait prié pour lui.

    « Âmmy Abderrahmane, » lui dit-il, « je suis venu vous dire que votre prière semble avoir été exaucée. J’ai réussi à faire de bonnes robes qui ont plu au maître tailleur. »

    « Tant mieux pour toi ! » dit Abderrahmane, qui était assis sur un tabouret en compagnie d’autres vieils hommes près de la mosquée. « Maintenant, quel est le problème ? »

    « Ben, Monsieur, j’ai commencé à sentir la nostalgie. Je me sens seul. »

    « Que puis-je faire pour toi, alors ? »

    « Je me demande si vous connaissez une école ou tout autre endroit où je pourrais passer la soirée et apprendre quelque chose de bien. »

    « Voudrais-tu rejoindre une zaouia ? »

    « Cela me ferait plaisir ! »

    « Très bien ! Viens avec moi ! » 

 

    Tahar rejoignit la zaouia. Il fut heureux de s’asseoir parmi des dizaines d’hommes de tout âge dans une grande maison parfumée de musc mêlé d’ambre gris. Il ne lui fallut que très peu de courage pour surmonter sa timidité. Il reçu un livre, et entra ainsi dans le chant du mieux qu’il put.

    Mais une fois de retour dans sa chambre au foudouq, il se retrouva à penser à Zina une fois de plus. Le lendemain matin, il pensa toujours à elle. Il attendit qu’elle fût tombée malade à cause de lui et qu’elle aie refusé tout traitement jusqu’à ce que lui, Tahar, fût revenu à elle et lui aie dit qu’il l’aimait toujours et qu’il allait l’épouser.

 

    Finalement jeudi arriva, Smaïl aussi. Mais ce fut toujours la même histoire. Zina refusait obstinément de libérer Tahar de ses pensées.

 

    Les jours se succédèrent et se ressemblèrent jusqu’à un soir, quand un inconnu vint vers Tahar comme il demandait son dîner dans la salle à manger du foundouq.   

    « Puis-je vous parler ? » demanda l’inconnu.

    « Oui. »

    Tous deux s’assirent sur la natte et discutèrent en prenant un verre de thé.

    « Croyez-moi, » dit l’inconnu, « vous n’avez pas besoin d’apprendre plus que ce que vous avez déjà appris. En faisant seulement des robes comme celles que vous avez faites, vous ferez certainement fortune ! Le maître pour lequel vous travaillez va uniquement vous exploiter. Venez travailler avec moi et je vous paierai tout. Vous allez devenir riche en quelques mois… »

    L’inconnu s’en alla. Tahar passa cette nuit-là à penser. Le lendemain matin, il retourna à la boutique de H’sein. A peine dans la boutique, il dit à son maître :

    « Maître H’sein, je dois apprendre davantage. Je dois faire une dfina et une tahtiya maintenant. C’est absolument impératif pour moi. »

    « Non, non, mon ami ! Tu n’as pas besoin d’apprendre tout cela. Il suffit de continuer à faire les mêmes robes que celles que tu as faites jusqu’ici. »

    « J’en ai faites assez, et puis c’était moi qui vous payais. Vous ne m’avez jamais payé un sous ! »

    « Je vais te payer cette fois-ci. Je te le promets. »

    « Non, Maître ! Je dois absolument faire une dfina et une tahtiya. Je les amènerai à ma famille à la veille de l’aïd, et après je reviendrai travailler avec vous. Je ferais n’importe quelles robes que vous souhaiteriez. »

    « Non, mais… »

    Le maître finit par céder et Tahar commença aussitôt à travailler sur une dfina. Et peu à peu, il se retrouva à penser à Ezzahia. Et il pensa à elle plus encore quand il s’assit parmi les bons hommes dans la zaouia. Et il lui chanta lorsqu’il fut seul dans le foundouq.  

 

 

    Un mois plus tard, il fut à dos de cheval, sur le chemin de retour dans son village.

    « Voici deux robes que j’ai faites, » dit-il à sa famille, en se vantant.

    « Oh, comme elles sont belles ! » dit sa mère. « Mais est-ce que tu as gagné de l’argent ? »

    « Non, ma mère, pas encore. Je n’étais qu’un apprenti, tu sais. Mais la prochaine fois j’apporterai un peu d’argent avec moi. »

    « Nous n'avons pas besoin de ton argent, tu sais ça, » dit sa mère. « Mais si tu veux te marier et fonder une famille, tu auras à gagner ta vie en quelque sorte. »

    « Je sais, ma mère. Si je ne gagne pas assez d'argent en faisant des robes, je reviendrai pour travailler dans les champs. »

    « Heureusement pour moi, » dit son père, « les laâbids étaient là pendant ton absence. Je me demande ce que je vais faire quand ils s'en iront. »  

    « Je te trouverais alors un ouvrier à la tâche ou deux, » répondit Tahar. « Ne t'inquiète pas! »

    « Qu'est-ce qu'il y a dans ton sac? » demanda sa mère.

    « Y a seulement l'outar et des habits à moi, » dit Tahar en rougissant. « Je dois vous laisser maintenant. Je vais à Krémate souhaiter le bon aïd au Qadi. »

    « Attends! Attends un instant! »

    Mais Tahar ramassa son sac et se précipita vers la porte pour sortir. Il sauta en selle et se mit en route pour le village du Qadi.

    Le Qadi n'arriva que tard dans la soirée.

    « Que fais-tu ici? » dit-il, en regardant Tahar suspicieusement.

    Tahar, qui s’appuyait contre le tronc d'un arbre juste à l'extérieure du domicile du Qadi, prit son courage à deux mains et dit:

    « Je suis venu vous dire que les robes sont maintenant prêtes. »

    « De quelles robes parles-tu? »

    « Eh bien, regarde! » dit Tahar, en ouvrant son sac, les mains tremblantes. « Voici les robes. Je les ai faites.  Je les ai faites moi-même, avec l'aide du maître tailleur. Voici la dfina, et voilà la tahtiya. » 

    « Où les as-tu trouvées? »

    « J'ai dit que je les ai faites! Je le jure! »

    « Tu les as faites en moins de quarante jours? »

    « Laissez-moi vous expliquer, Qadi! A mon arrivée à Mogador, j'ai rencontré par hasard un jeune homme qui m'a présenté à un vieil homme, lequel a prié pour moi. J'ai moi-même été surpris lorsque j'ai senti que j'apprenais très vite. »

    « Qui est cet homme-là qui a prié pour toi? »

    « Tout ce que je sais c'est qu'il s'appelle Âmmy Abderrahmane. Je peux vous emmener chez lui, si vous voulez. »

    « Quand es-tu revenu de Mogador? »   

    « Je suis revenu toute à l'heure. »

    « As-tu vu Ezzahia? »

    « Non. »

    « Est-ce que tu veux la voir? »

    « Oui. »

    « Quand? »

    « Demain. »

    « Demain ce sera le jour du l'aïd. »

    « Je le sais. Mais je ne peux pas attendre. »

    « D'accord! Je vais essayer de venir dans votre village demain après-midi, et je t'emmènerai à sa demeure. Est-ce que ça te convient? »

    « Non, Monsieur! Je ne peux pas aller chez eux à l'heure actuelle. Je suis une personne timide, vous savez. Je ne veux pas paraître ridicule devant elle. »

    « D'accord! » dit le Qadi, en souriant. « Nous allons donc nous rencontrer quelque part autour de son domicile. »

    « Merci! Pourrais-je vous confier ces robes? Je ne veux pas que ma famille les voie. »

    « D'accord! » dit le Qadi, en éclatant de rire.

 

    Tahar fut tellement heureux qu’il ne put dormir cette nuit-là.

 

    Le lendemain matin, il évita tout le monde jusqu’à ce que sa mère eût commencé à faire un rôti de mouton dans la cour de leur maison aux environs de midi. Mais même en ce moment-là, les autres membres de sa famille, qui étaient assis tout autour, avaient tant de choses à se dire qu’il n’eut guère besoin de parler avec eux. Il se replia sur lui-même, et attendit patiemment l’après-midi.

 

    Le Qadi vint vers la fin de l’après-midi et trouva Tahar vêtu (non d’une djellaba de tous les jours, mais) d’un très beau tchamir blanc chatoyant autour du cou sous une djellaba blanche voyante, sur laquelle flottait un selham fin noir. Une âssaba de couleur jaune ornait sa tête et ses babouches jaunes étaient un régal pour les yeux. Bref, il portait tout ce qui lui allait le mieux et sa beauté naturelle lui conférait l’aura d’un prince.

 

    De l’autre côté de la rivière, Ezzahia attendait avec son père dans une oliveraie. Elle était habillée (non d’un haïk de tous les jours, mais) d’une takchita bleue et d’un foulard épais en jaune et blanc frangé de vieilles pièces de monnaie cliquetantes. Et elle était chaussée d’un très beau cherbil vert.

 

    Le Qadi fut le premier à lui parler. Il sembla l’avoir rencontrée avant d’aller chercher Tahar, mais même en ce moment-là Tahar sembla suspendu aux lèvres d’Ezzahia.

    « Viens ! » dit-elle soudainement.  

    Tahar marcha rapidement vers elle.

    « Assalamo Alaykom ! » dit-il d’une voix tremblotante.

    « Wa Alaykom Assalam ! » répondit-elle, en contemplant chaque trait de son visage rougeâtre.

    « As-tu aimé les robes ? » dit Tahar, en lançant un regard au Qadi et au père d’Ezzahia, qui s’éloignèrent d’un pas traînant vers une autre oliveraie.

    « Oui, j’ai aimé. »

    « Puis-je t’épouser maintenant ? »

    « Non. »

    « Pourquoi ? »

    « Tu ne peux pas entrer dans ma vie avant que je n’entre dans ton cœur. »

    « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

    « Eh bien, pour te dire la vérité, ces robes-là, ça ne m’intéresse pas. Ce que je voulais en fait c’est que tu sois allé loin de ce village et que tu sois resté là-bas loin de ces contrées un certain temps. Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina. » Plus de sang monta au visage de Tahar comme Ezzahia poursuivit : « Je ne m’attendais pas à ce que tu sois revenu si tôt. Maintenant, retourne à Mogador et reste là-bas jusqu’à ce que tu aies fait plus de robes pour moi. Ne retourne surtout pas à ce vieil homme pour prier pour toi afin que tu puisses faire les robes en trois jours. Je ne suis pas pressée. M’barek Îdek ! Salut ! »

    « Attends un instant ! »

    Ezzahia n’attendit pas un instant. Elle s’avança vers son père sans se presser. Et, chemin faisant, elle échangea quelques mots avec un jeune homme qui passait par là. Le Qadi vint vers Tahar, et lui murmura :

    « Maintenant, s’il te plait, pars, ne nous cause pas des ennuis ici ! »

    « Qui est cet homme à qui elle vient de parler ? »

    « Je t’ai dit va-t-en ! » dit le Qadi, en s’éloignant de lui.

    Tahar passa cette nuit-là sous les étoiles, parlant à lui-même et à la lune. Le lendemain matin, il mit son cheval au galop, sur le chemin de retour à Mogador.

 

    Une fois de plus, il réserva une chambre dans le foudouq, et alla travailler dans la boutique de H’sein.

 

    Le jeudi suivant, il demanda à prendre quelques heures de congé afin de pouvoir rencontrer Smaïl. Smaïl l’emmena à la Skala. Tous deux s’assirent sur l’un des canons orientés vers la mer.

    « Fais-tu confiance à ta femme ? » dit Tahar soudainement.

    « Nous parlions de la mer, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi me poses-tu cette question à propos de ma femme, hein ? »

    « Quelque chose dans mon cœur m’y a poussé. S’il te plait, dis-moi : est-ce que tu fais confiance à ta femme ? »

    « Eh bien, je fais comme si. »

    « Tu veux dire que tu ne t’en inquiètes pas ? »

    « Ecoute, Âmmy Abderrahmane a dit qu’on devrait faire attention, si tu te rappelles bien. Il voulait dire par là que tu devrais faire attention à ton propre comportement. Si tu te comportes bien ; si tu es un homme bon ; si tu fais tes prières régulièrement ; si tu ne te laisses pas corrompre ; si tu respectes le bien d’autrui ; si tu ne flirtes pas avec des femmes autres que ton épouse ; si tu as toujours l’impression que Dieu t’observe, alors tu ne devrais pas t’inquiéter ! Et puis si ta femme fait quelque chose de mal, ce serait alors ‘une mauvaise surprise pour toi’, comme l’a dit Âmmy Abderrahmane, c’est-à-dire, une punition pour toi –pour quelque chose que tu aurais faite dans le passé et que tu aurais oubliée. Mais même dans ce cas-là, si tu ne changes pas pour le pire, Dieu te donnerait certainement quelque chose de mieux. »

    « Tu veux dire une meilleure femme ? »

    « Pourquoi pas ? Ecoute, laisse-moi te dire une chose. Tu ne peux pas obtenir que ta femme te soit fidèle seulement en la battant ou en l’enfermant ou en l’épiant tout le temps ou en lui faisant subir épreuve après épreuve. Cela ne servirait à rien. Aime-la et reste-lui fidèle, et ne lui apporte que de la nourriture et des biens que tu as achetés avec de l’argent propre, de l’argent que tu as gagné à la sueur de ton front. Fais cela et après confie ta femme à Dieu. Si elle est une bonne épouse, elle va rester avec toi par la grâce de Dieu. Si, en revanche, elle s’avère être une méchante femme, Dieu va te trouver une solution. Et puis, laisse-moi conclure avec ce point : Tu sais quoi, j’ai été moi-même un pécheur. Beaucoup de gens avaient confiance en moi alors que j’étais loin d’être digne de confiance. J’espère que mes souffrances dans le passé étaient une punition pour cela. Maintenant, pour te dire la vérité, je ne m’inquiète pas pour ma femme, parce que j’ai bien l’impression que Dieu l’a choisie pour moi. Dieu merci ! »

    « As-tu aimé ta femme avant de l’épouser ? »

    « Maintenant, ça suffit ! S’il te plait, oublie tout au sujet de ma femme. Partons d’ici ! »

    « Je suis désolé, je n’avais pas l’intention de… »

 

    Tahar fut profondément blessé par la façon dont Smaïl l’avait réprimandé. Smaïl lui avait jeté un regard mauvais.

 

    Maintenant, il fut de retour au foundouq. Il se gava d’un gros gâteau et de trois grappes de raisin. Puis, il s’allongea sur le dos et ferma les yeux. Aussitôt après, le visage d’Ezzahia vint en visite éclair et se glissa dans son esprit. Les yeux bleus d’Ezzahia et son visage blond furent engageants, et ses chuchotements eurent quelque chose de rassurant.

 

    Le lendemain matin, Tahar quitta le foudouq plus tard que d’habitude. H’sein l’accueuilla d’un tiens voilà notre joli apprenti, et lui demanda : « Où as-tu été tout ce temps-là, fils de garce ? » Tahar le foudroya du regard, lui cracha à la figure, et retourna au foundouq. Il ramassa ses objets personnels, alla chercher son cheval et se mit en route pour son bled.

 

    Sa famille parla tant, mais il s’en ficha comme de sa première chemise. Il alla à la mosquée. Il fit ses prières et bavarda avec l’imam. Puis, il retourna à la maison, récupéra son outar et se dirigea au trot vers le palmier de la rive.

 

    Il chanta. Ezzahia sortit de sa cachette. Elle se tint debout loin de la rive et se contenta de regarder alors que Tahar grattait du outar. Un jeune homme vint vers Ezzahia et lui parla. Tahar cessa de chanter. Avant qu’il n’eût pu faire quoi que ce soit, Ezzahia disparut derrière les maisons. Le jeune homme qui lui avait parlé alla dans une autre direction. Tahar haleta et son cœur battit fort.

 

    Une heure plus tard, il fut à Krémate, le village du Qadi.

    « Que fais-tu ici ? » dit le Qadi, en regardant Tahar d’un air soupçonneux.

    « Qadi, j’ai vu un homme avec Ezzahia ! »

    « Où et quand ? » dit le Qadi, levant la voix.

    « Dans son village. Aujourd’hui. »

    « Ecoute ! J’ai essayé de t’aider parce que je croyais que tu étais mûr et sain d’esprit. Maintenant, ne reviens jamais vers moi, tu entends ? Eloigne-toi de la fille ! Si jamais tu l’harcèles, tu serais alors allé à ta ruine ! Je déposerais donc une plainte contre toi auprès du Qaïd ! »

    Le mot ‘qaïd’ donna à Tahar froid dans le dos. Alors il ne fit que baisser la tête et mena son cheval loin de la maison du Qadi.

 

    Il passa alors deux jours à errer de part les lieux, ne sachant pas quoi faire de lui-même. Le lendemain étant mercredi, il prit son outar et s’assit sous l’ombre du térébinthe et chanta à lui-même tandis que les amants des deux villages s’amusèrent dans la vallée.

    « Hé, toi là-bas ! » dit une voix inopinément.

    Tahar se retourna et regarda bouche bée. Ce fut l’un des démarcheurs juifs.

    « Tahar ? Pourquoi es-tu assis ici tout seul ? » dit le juif, s’approchant du térébinthe.

    « Salut, Âmmy Daoud ! » dit Tahar, en riant nerveusement. Puis, il se remit sur ses pieds, et dit : « Il me tardait de te voir ! »

    « Moi ? »

    « Oui ! »

    « Et pourquoi ? »

    « Je veux travailler avec toi. »

    « Travailler avec moi ? Comment ? »

    « Ben, je fais des robes et tu les vends et puis tu me donnes ma part des bénéfices. »

    « Mais, moi, je ne vends que de bonnes robes, comme celles que tu m’as achetées pour ta mère. Comment pourrais-tu faire de telles bonnes robes toi-même ? »

    « Je vais t’expliquer. J’ai été un apprenti chez Mâallam H’sein à Mogador, tu le connais ? »

    « Oh, bien sûr, je le connais ! Maintenant, qu’attends-tu de moi ? »

    « Eh bien, je vais te donner un peu d’argent pour m’acheter le matériel nécessaire. Je vais donc faire les robes et je te les donnerai pour les vendre, d’accord ? »

    « D’accord ! C’est une bonne idée ! » 

 

 

    Tahar se construisit une cabane non loin de la maison de ses parents et en fit sa boutique. Il trouva un apprenti. Et il se mit au travail.

 

    La nouvelle se répandit qu’il était devenu un tailleur. Les gens –hommes et femmes– vinrent lui demander de défaire un ourlet ou de recoudre une déchirure ou de coudre un bouton. Mais il les renvoya gentiment en leur disant qu’il ne faisait que de robes neuves à vendre ailleurs par Âmmy Daoud. Les oiseaux gazouillaient au-dessus de sa tête comme il travaillait. Sa mère lui apportait son déjeuner à midi. Et tout allait bien.

 

    Mais le jour que tout le monde attendait (ou appréhendait) arriva, le jour où le village fut infesté de chevaux, où l’air s’emplit de youyous, où les enfants caracolèrent ça et là, heureux de porter des habits dont ils avaient été privés même le jour du aïd.

 

    Ce fut le jour du mariage. Les amants des deux villages allèrent se marier maintenant, pour la plus grande joie de leurs familles. La famille de Tahar alla se joindre à la foule. Elle alla participer à la fête, elle alla se mettre de la partie, mais elle ne put prendre part à la joie des deux villages. Elle n’avait pas de jeune marié(e) à fêter.

 

    Aussi bien le père de Tahar que son frère allèrent prendre part à la fantasia. Ils avaient passé un certain temps à préparer leurs chevaux pour ce jour-là. Son frère avait même changé son fusil et acheté de la poudre neuve.

 

    Tahar lui-même avait toujours aimé la fantasia. Il aurait aimé mettre son cheval debout parmi les autres chevaux s’assemblant pour le départ et puis attendre impatiemment le signal du départ afin qu’il eût pu pousser son cheval en avant, en ligne avec les autres chevaux, jusqu’à ce que le Mqaddem leur ait donné le signal pour tirer, tandis que les femmes se tenant debout des deux côtés du champs réponderaient par des youyous.

 

    Mais ce jour-là fut différent. Tahar n’aurait pas eu le cœur de faire cela le jour où quelqu’un d’autre alla épouser Zina.

 

    Tahar ne quitta pas le village malgré tout. Il se rendit jusqu’au palmier de la rive et s’assit là-bas et chanta à lui-même à voix basse. Il n’avait pas apporté avec lui son outar. Il avait seulement apporté un panier de raisins.

 

    Et alors qu’il mangeait et chantait, une forme apparut de l’autre côté de la rivière. « C’est elle ! » s’écria une voix en lui. « C’est Ezzahia ! Je jure par Dieu que c’est elle ! Mais–  » Tahar ne put en croire ses yeux. Ezzahia marcha lentement vers la rivière. Elle sembla se diriger vers le village de Tahar. Mais elle s’arrêta une fois arrivée au bord de l’eau. Elle se baissa et s’aspergea le visage, puis se releva, jeta un coup d’œil vers Tahar et se tourna vers son village et s’en alla. Tahar la regarda, le cœur battant. Dès qu’il avait disparu, il se retourna et courut vers la mosquée, le visage rayonnant de joie. Il s’assit dans la mosquée et effectua le tayamoume, mais se rappela aussitôt qu’il n’était pas autorisé d’effectuer des prières naafilas à ce moment de la journée. Alors, il quitta la mosquée et retourna au palmier de la rive et y resta jusqu’au moment où le muezzin appela à la prière du coucher du soleil.

 

    Le lendemain, Tahar reprit son travail de tailleur. Et deux semaines après, de nouveaux amants en puissance commencèrent à se montrer dans la vallée. Au début, Tahar se contenta de rester assis sous l’ombre du térébinthe à regarder les autres. Mais voilà qu’une forme comme celle qu’il avait vue auparavant lui apparut de l’autre côté de la rivière. Ce fut la même forme, la même démarche. Mais maintenant ? Ici même ? Serait-ce elle ?

 

    Tahar se leva, et, en un rien de temps, il fut de l’autre côté. Un bon nombre de filles tournèrent leur regard vers lui, le faisant rougir. Tahar, lui, sembla chercher quelqu’un, et puis il se laissa tomber dans un tas d’herbe sèche non loin du groupe le plus éloigné à droite. Plusieurs filles regardèrent dans sa direction, mais ses yeux furent quelque part ailleurs. Il s’efforçait d’avoir l’air indifférent, même à l’égard d’Ezzahia, qui, elle, fut assise seule, à distance de tout le monde. Tahar fut brûlant d’aller lui parler. Ses pieds ne purent guère toucher le sol. Il se sentit plus léger que l’air. Mais il ne put tout simplement rien faire. Le Qadi avait menacé de déposer une plainte contre lui auprès du Qaïd. Mais, tout à coup, Ezzahia se mit debout. Le cœur de Tahar battit la chamade. Il se demanda quoi faire. Mais voilà qu’à sa grande surprise, il la vit qui s’approchait de lui petit à petit. Il la vit qui venait vers lui, mais puis, tout d’un coup, il fit comme s’il ne la voyait pas. Ezzahia ne regarda pas dans sa direction, non plus. Elle ne fit que passer devant lui la tête haute.

 

    Et puis chaque nuit dès lors Tahar se berça de rêves qu’Ezzahia referait ce qu’elle avait fait ce jour-là. Mais Ezzahia ne réapparut plus, et Tahar commença à s’en mordre les doigts.

 

    Il en eut assez d’aller s’asseoir sous l’ombre du palmier de la rive dans l’espoir de l’entr’apercevoir.

 

    Les gens commencèrent à labourer leurs terres. Le ciel devenait de plus en plus couvert. Et puis il n’a pas tardé à pleuvoir. Il n’y eut plus d’endroit où s’asseoir sur la berge. Tous les endroits furent humides, du moins aux yeux de Tahar. Et il y eut de plus en plus d’eau dans l’oued. Le ruisseau s’enfla petit à petit pour devenir un torrent, rendant impossible la rencontre hebdomadaire des amants pour les mois à venir.

 

    Ce fut le seul réconfort pour Tahar. Mais pour combien de temps ?


Mohamed Ali LAGOUADER
Maroc
Copyright ©2009 by Mohammed Lagouader
 

Par Mohamed Ali LAGOUADER
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Mardi 5 janvier 2010 2 05 /01 /Jan /2010 15:04

Un jour, un inconnu vint à Tahar, et lui dit : « Je viens d’une tribu appelée Lamnasra, près de Safi. Le fils du Qaïd de notre circonscription était à dos de cheval sur son chemin de retour chez lui lorsqu’il a rencontré par hasard Âmmy Daoud quelque part entre Chiadma et Âbda. Il a trouvé dans le panier de Âmmy Daoud trois robes qui l’ont vraiment éblouis. Âmmy Daoud a eu peur, car il savait que c’était le fils du Qaïd. Alors le fils du Qaïd lui a dit : ‘N’ai pas peur, Âmmy Daoud ! Je vais te payer pour ces robes. Mais tu dois me dire qui les a faites !’ Âmmy Daoud a refusé de dire un mot sur le tailleur. Le fils du Qaïd l'a payé pour les robes malgré tout. Et il a ramené ces robes à sa femme. Et alors toutes les femmes dans sa famille l’ont supplié d’envoyer quelqu’un chercher le tailleur qui a fait ces robes-là, quitte à parcourir tout le pays. Et c’est alors que le fils du Qaïd m’a dit : ‘Tu dois retrouver ce tailleur inconnu. Je le veux à mes côtés et je lui donnerai tout ce qu’il voudra.’ Il m’a fallu tout un mois pour arriver auprès de toi. Maintenant, si tu veux vraiment être heureux, gagner plus d’argent et avoir une belle femme, alors c’est le grand moment pour toi ! »

 

    Tahar ne discuta rien du tout. Il ne chicana sur rien du tout. Il se rendit chez les parents de son apprenti et s’excusa auprès d’eux. Il leur offrit trois poules et un coq et donna au garçon une pièce de monnaie, puis il rejoignit l’inconnu.

 

    Le fils du Qaïd les accueilla à bras ouverts.

    « Je suis heureux que tu sois venu ! » dit-il à Tahar, en resserrant son selham contre lui.

    « Moi aussi, » répondit Tahar timidement.

    « Nous sommes enchantés de te voir chez nous ! Maintenant, S’îd va te donner quelque chose à manger et te faire entrer dans ta chambre, d’accord ? »

    « Merci, nâamass ! »

    Alors S’îd mena Tahar dans une petite pièce donnant sur la cour dans un grand bâtiment. « Attends un instant ! » dit S’îd, faisant signe à Tahar d’attendre à la porte. « Laisse-moi ranger la chambre pour toi ! » Tahar ne dit pas un seul mot. Il se retourna et jeta un coup d’œil à la femme qui était en train de balancer une baratte dans un coin de la cour, et à l’autre femme qui était assise à ses côtés, et qui moulait quelque chose dans un moulin à bras, et aux deux hommes qui, dans un autre coin de la cour, faisaient des paniers en roseau, et puis il était en train de regarder les poules qui furent partout dans la cour quand S’îd sortit de la pièce, et lui dit : « Voilà, la chambre est maintenant prête. Repose-toi bien ! Je vais t’apporter de quoi manger. » 

 

    Une heure plus tard, S’îd revint et cria à Tahar de sortir. Tahar ouvrit la bouche toute grande comme il sortait de sa pièce. Il vit deux chameaux surchargés de maïs non décortiqué. « Viens nous aider à décharger ça ! » dit S’îd. Et puis tous ceux qui étaient dans la cour –hommes et femmes– se précipitèrent vers les chameaux. Tahar se joignit à eux comme ils descendaient la cargaison. Ensuite, S’îd mena les chameaux en dehors de la cour et revint pour se joindre à ceux qui s’étaient déjà mis au travail. Tahar débordait de questions quant à l’origine de ce maïs et la raison pour laquelle il n’avait pas été décortiqué avant…, mais il s’efforça de rester bouche cousue.

 

    Le fils du Qaïd, lui, revint quelque temps plus tard et se tint debout derrière Tahar, lui tapa sur l’épaule, et lui dit : « Viens ! » Tahar sauta sur ses pieds et suivit le fils du Qaïd qui sortait du bâtiment. Puis, le fils du Qaïd se mit en selle et s’éloigna au petit galop sans regarder en arrière. Ne sachant pas quoi faire, Tahar courut après lui. Le fils du Qaïd s’arrêta devant la porte d’une belle grande maison entourée d’un jardin. « Viens ! » dit-il, en descendant de cheval. Tahar se précipita à ses côtés, essoufflé. Et puis, debout au milieu de la cour furent quatre femmes : deux blanches et deux brunes. Le fils du Qaïd saisit Tahar par la nuque et le fit avancer en le poussant vers les femmes, qui souriaient et regardaient Tahar en silence, émerveillées. « Voici le tailleur, » dit le fils du Qaïd, en regardant l’une des femmes brunes. « Dites-lui ce que vous voulez et renvoyez-le au douar. Quant à moi, je vais en ville. » Les femmes ne lui répondirent pas un mot. Elles attendirent jusqu’à ce qu’il fusse parti, et puis la femme brune à qui le fils du Qaïd avait parlé regarda en arrière, et dit : « Passons dans l’ombre ! » Comme elles allaient vers l’ombre, les femmes se chamaillèrent, chacune voulant se placer près de Tahar. Finalement, elles s’alignèrent comme quatre gamines devant lui.

    « Je suis la femme du fils du Qaïd, » dit l’une des deux femmes brunes. Tahar s’inclina légèrement, et marmonna une salutation tandis que cette femme poursuivit : « Et c’est ma belle-mère. » (Elle indiqua du doigt une grande femme blanche dans la quarantaine.) « Celle-ci est ma sœur. » (Elle indiqua l’autre femme brune.) « Celle-là est la cousine de mon mari. » (Elle indiqua l’autre femme blanche.) « Maintenant, dis-nous, quel genre de robe fais-tu ? »   

    « Je fais des gandouras, » dit Tahar d’une voix un peu chevrotante.

    « Tu ne fais pas de takchitas ? » dit la femme du fils du Qaïd.

    « Je peux les faire. Mais j’aurai besoin de l’aide de quelqu’un d’autre. Et j’aurai aussi besoin de beaucoup de matériels prêts à l’usage. »

    « Tu veux dire que tu auras besoin d’un apprenti ? »

    « Peut-être que j’aurai besoin d’un apprenti et d’un homme adulte aussi. »

    « Eh bien, je vais le dire à mon mari. Maintenant, retourne au douar. Nous t’enverrons Mouéna pour te dire ce que nous voulons, d’accord ? »

    « Entendu, Madame ! »

    « Attends un instant ! » dit la femme du Qaïd.

    « Je t’ai dit va-t-en ! » rétorqua sa belle-fille promptement, fixant Tahar du regard.

    Tahar salua pour prendre congé et retourna au douar d’un pas pressé. Il rejoignit ceux qui décortiquaient le maïs et ne bougea pas de sa place jusqu’à ce qu’il en ait reçu l’ordre.

 

    Quand il fut seul dans son lit la nuit, il pensa à Mouéna. L’épouse du fils du Qaïd avait dit qu’elle lui enverrait Mouéna. Contrairement à la grosse bonne femme brune avec laquelle le fils du Qaïd s’était marié, Mouéna avait un visage plutôt agréable. Mais Tahar ne s’intéressait pas à son visage maintenant. Peut-être qu’elle était mariée, étant donné son âge. Elle avait au moins vingt-quatre ans. Et, en plus, elle était la cousine du fils du Qaïd. Ce que Tahar voulait maintenant c’était une personne –n’importe quelle personne– avec qui il pourrait épancher son cœur. Il se sentit profondément humilié. « J’ai quitté Mogador parce que Smaïl m’avait jeté un regard mauvais, » pensa-t-il avec regret. « Et H’sein m’a injurié. Je me suis mis en colère. Mais maintenant le fils du Qaïd a fait de moi un esclave. Il m’a fait courir après lui alors qu’il était à dos de cheval. Je me demande ce qui m’est réservé encore si c’était ça ce qui m’est arrivé au premier jour de mon arrivée ici ! S’agit-il d’une ‘mauvaise surprise’, comme l’a prédit Âmmy Daoud ? » Il soupira. « Si seulement je pouvais aller lui demander de prier pour moi une fois encore ! Mais –hélas ! – je suis à présent un esclave. Je ne peux rien faire. Mais, si ! Tu peux faire quelque chose ! Pourquoi ne pries-tu pas Dieu de te délivrer de tout ce mal ! Ô Dieu ! Je n’ai d’autre Dieu que toi, délivre-moi de ce mal ! Je t’implore !... » Tahar continua de prier jusqu’à ce qu’il eût les larmes aux yeux.

 

    Puis, soudain, il se souvint de sa famille. « Je ne leur ai rien dit, » pensa-t-il. « J’avais la naïveté de croire que je serais heureux ici. Qu’adviendrait-il de mon père et de ma mère si je ne revenais pas dans un avenir proche ? »

 

    Au premier chant du coq Tahar fut éveillé. Mais il ne put sortir de sa chambre jusqu’à ce qu’il ait entendu des voix. Le jour se pointait déjà. Les deux hommes que Tahar avait vu faire des paniers en roseau à son arrivée au douar étaient maintenant assis à côté du tas de maïs. Tahar marcha vers eux avec une certaine timidité et les salua avec un sourire. Dès qu’il fut assis, l’un des deux hommes lui dit :

    « Tu ne vas pas te laver le visage ? »

    « Je ne sais pas où je pourrais le faire, » dit Tahar, ressentant un grand soulagement.

    « Eh bien, il y a un puits juste à l’extérieur du douar. »

    « Je ne l’ai pas vu. »

    « Je vais te le montrer. Tu peux alors puiser de l’eau et boire et te laver à souhait. Le fils du Qaïd ne te dira rien du tout. Si tu veux te soulager, tu peux aller au tas de fumier. C’est derrière le douar. »

    « Puis-je aller maintenant ? »

    « Bien sûr ! Viens ! Je vais te l’indiquer. »

         

    Tahar se soulagea, se désaltéra, se lava et fit ses prières. Puis, il rejoignit les hommes qui décortiquaient le mais, et il attendit Mouéna.

 

    Mouéna vint en fin de matinée. Elle fut accompagnée d’un jeune garçon portant un petit panier dans chaque main.

    « Où est ta chambre ? » dit Mouéna, regardant Tahar de haut, lui qui était en train de décortiquer le maïs.

    « C’est là-bas ! » répondit-il, indiquant de la main la porte de la pièce.

    « Allons-y ! » dit Mouéna, un peu timidement.

     

    Ce fut le garçon qui entra le premier et déposa les paniers avant de sortir. Mouéna le suivit et s’assit sur le lit, tandis que Tahar s’assit sur le sol.

    « L’épouse du fils du Qaïd t’a envoyé des œufs à la coque et du pain dans ce panier, » dit Mouéna, tout en dévorant Tahar de ses yeux noirs.

    « Merci ! »

    « Et dans cet autre panier-là il y a deux pièces de tissu. Fais une gandoura pour la femme du fils du Qaïd ! »

    « Inchallah. Mais, vous savez, j’ai besoin d’un apprenti. »

    « Le garçon qui est à la porte va être ton apprenti. »

    « D’accord ! Mais j’ai encore besoin de quelques autres matériels, tels que le panier à coudre, le fil de coton, le fil de soie, le dé à coudre, etc. »

    « Je le sais. Tu auras tout cela, mais maintenant, je voudrais te poser une question, si c’est possible. Parle-moi un peu de toi. »

    « De moi ? Que voulez-vous savoir de moi ? »

    « Comment appelles-tu ? D’où viens-tu ? Es-tu marié ? As-tu des enfants ? Si tu n’es pas marié, es-tu amoureux de quelqu’une ? Qui est ta bien-aimée ? Pourquoi ne serais-tu pas encore marié ? »

    Surpris de cette soudaine avalanche de questions, Tahar regarda en arrière, et dit :

    « J’ai peur que le fils du Qaïd ne rentre et nous entende. »

    « Le fils du Qaïd est en ville en ce moment. D’ailleurs, il n’y a rien de honteux à ce que je t’ai demandé. »

    « Eh bien, je m’appelle Tahar… » Et il répondit ainsi à toutes les questions, puis il posa la sienne.

    « Et vous ? » dit-il timidement.

    « Eh bien, je t’avais seulement posé une question. Tu n’étais pas obligé d’y répondre. Salut ! »

    Mouéna laissa Tahar bouillir de rage. Elle l’avait bafoué, et il n’eut qu’à l’encaisser. Il ne put laisser voir sa colère. Il n’eut pas le temps de penser à lui-même. Le garçon attendait toujours à la porte. Tahar composa son visage et l’appela.

    « Salut mon vieux ! Comment t’appelles-tu ? » dit Tahar avec un sourire forcé.

    « Je m’appelle Lârbi. »

    « Où habites-tu ? »

    « J’habite dans un douar près d’ici. »

    « Maintenant, tu vas être mon apprenti, n’est-ce pas ? »

    « Oui. »

    « Très bien ! Mais, tu vois, je n’ai que ces pièces de tissu. Comme je l’ai dit à Mouéna, j’ai besoin d’autres matériels. Alors, tu peux partir maintenant. Mouéna va me te renvoyer plus tard, hein ? Au revoir ! »

    Le garçon partit. Tahar s’allongea sur le lit et commença à penser à ce qu’il devrait dire à Mouéna quand elle reviendrait.

    Et il se trouva ainsi à l’attendre impatiemment. Il ne put pas oublier le premier regard qu’elle lui avait jeté. Il ne put oublier qu’elle était entrée dans sa chambre et s’était assise sur son lit et qu’elle lui avait parlé comme un amant et l’avait écouté comme un amant et qu’elle l’avait regardé avec les yeux d’une femme pleine de jalousie. Peut-être que c’était la raison pour laquelle elle l’avait bafoué. Peut-être qu’elle était devenue jalouse d’Ezzahia.

 

    « Je me demande ce qu’Ezzahia ferait si elle savait que tu étais là, » dit Mouéna quand elle revint trois jours plus tard.

    « Etes-vous jalouse d’elle ? » dit Tahar, sans lever les yeux.

    « Oui, » répondit Mouéna, en fixant Tahar du regard.

    Tahar, très surpris, leva les yeux.

    « Pourquoi ? » dit-il.

    « Je n’aime pas que l’on parle d’autres femmes en ma présence. »

    « Mais vous êtes mariée, qu’est-ce que cela vous fait ? »

    « Qui t’as dit que je suis mariée ? »

    Tahar ne trouva pas ses mots. Il ne fit que contempler le visage enjoué de Mouéna qui le regardait tendrement.

    « Qu’est-ce que tu as ? » dit Mouéna soudainement.

    « Je ne sais pas, » marmonna Tahar, en baissant la tête.

    « Bon, je suis venue aujourd’hui parce que je veux que tu me fasses une robe. Voici le tissu. »

    « D’accord, » dit Tahar distraitement.

    A ce moment-là, la main de Mouéna toucha celle de Tahar, et il sentit qu’elle pressait sa main contre la sienne.

    « Le garçon est dehors depuis un certain temps maintenant, » dit-il avec embarras. « Va-t-en, je t’en prie ! Au revoir ! »

    « Entendu ! Au revoir ! »

    Cette fois-ci Mouéna laissa Tahar brûler de désir. Dès qu’elle fut sortie, il attendit son retour, bouillant d’impatience. Mais le jeune garçon ne remarqua rien de tout cela.

 

    Lorsque Tahar fut seul cette nuit-là, les mots d’Ezzahia lui remuèrent le cœur. Ezzahia lui avait dit : « Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina. » Que lui dirait-elle maintenant si elle savait qu’il était tombé amoureux de Mouéna ?

 

    Et ce fut ainsi que Tahar travailla sur la robe de Mouéna, se donnant à son travail corps et âme. Et si jamais Ezzahia lui apparaissait ou hasardait une remarque ou une menace, il ne ferait que la chasser d’un coup d’émouchoir, comme il faisait aux mouches qui vrombissaient dans sa chambre.

 

    Et Mouéna revint s’enquérir de sa robe.

    « Où en es-tu des robes ? » dit-elle, en s’asseyant sur le lit et faisant signe au jeune garçon de quitter la chambre.

    « Eh bien, la gandoura de l’épouse de ton cousin est presque finie, » répondit Tahar, « mais je travaille encore sur ta propre robe. »

    « Fais-moi voir la gandoura. »

    « Oh, bien sûr ! La voilà ! »

    Tahar ramassa la gandoura, l’étendit et la tint des deux mains de façon à ce qu’elle ait ressemblé à un rideau les cachant lui et Mouéna des yeux de tout intrus inopiné. Mouéna sembla aimer cela. « Regarde comme elle est belle ! » dit Tahar, en jetant un coup d’œil sur les lèvres rouges de Mouéna. Celle-là lança un regard aux lèvres frissonnantes de Tahar, puis à ses yeux marrons, et lui dit : « T’es un lâche. » Tahar laissa tomber la gandoura. Il regarda en arrière vers la porte, puis tourna son regard vers Mouéna, et marmonna : « Pourquoi donc ? » « Tiens la gandoura comme tu l’as fait il y a un instant ! » répondit Mouéna. Les mains tremblantes, Tahar fit comme elle voulait. Puis, il s’approcha un peu plus d’elle, alors qu’elle le regardait d’une manière tentante. Sa bouche fut juste devant les joues de Mouéna. Il tenta de voler un baiser, mais il ne put tout simplement pas. « Eloigne-toi de moi ! » lui dit Mouéna abruptement. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il passa un bras autour de la taille de Mouéna et posa l’autre main sur sa cuisse. Elle sourit. Il caressa son dos tandis qu’elle le regardait tendrement.

    « Quand va-t-elle être prête ma robe ? » dit Mouéna d’un ton plutôt grave maintenant.

    Tahar alors ôta son bras du dos de Mouéna, se redressa, puis dit :

    « Je pense qu’elle sera finie d’ici deux ou trois jours. »

    « Très bien, » dit-elle, en se levant. « Maintenant, donne-moi la gandoura. Je reviens dans trois jours. »

    « Tiens ! Mais, je peux te poser une question, s’il te plait ? Qui va me payer pour les robes que je vous fais ? »

    « Je ne sais pas. Demande à Balîd ! »

    « C’est qui Balîd ? »

    « C’est le fils du Qaïd ! » dit Mouéna avec un sourire attrayant.

    « D’accord ! »

 

    Tahar se félicita du fond du cœur de voir Mouéna agir envers lui de cette manière, avec une telle gentillesse inespérée. Ses sourires ne le quittèrent pas un instant toute la journée. Mais une fois la nuit tombée, Ezzahia le tourmenta. Elle refusa tout simplement de le lâcher. « Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina, » continua-t-elle de lui rappeler––même après que Mouéna fut devenue sa nouvelle bien-aimée.

 

    Il y eut de l’orage dans l’air lorsque Mouéna revint. Il tombait quelques gouttes de pluie comme elle se tint debout dans l’embrasure de la porte de la chambre. Elle eut l’air troublé. « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit Tahar, s’élançant en avant pour l’accueillir. « Balîd est dans les parages, » murmura-t-elle d’un ton abattu. Tahar lui-même fut à l’instant démoralisé. « Bon, j’ai fini ta robe, » bredouilla-t-il. « Donne-la-moi ! » lui répondit-elle. Comme Tahar se retournait pour ramasser la robe de Mouéna, la voix de Balîd lui donna la chair de poule.

    « Que se passe-t-il ici ? » dit Balîd d’un ton bourru.

    « Rien, nâamass, » répondit Mouéna avant que Tahar n’eût pu virevolter et répéter ce qu’elle avait dit.

    « As-tu déjà fait des robes ? » dit Balîd d’un air rébarbatif.

    « Oui, nâamass. »

    « Bien. »

    Comme Balîd se retournait pour s’en aller, Tahar s’avisa de dire :

    « Excusez-moi, nâamass ! »

    « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit Balîd, toujours avec le même regard noir.

    « Qu’en est-il de ma paie, nâamass ? »

    « Ta paie ? Quelle paie te devons-nous, hein ? Nous t’avons donné un endroit pour dormir. Nous te donnons à manger. Que veux-tu de plus ? »   

    Mouéna sortit sournoisement de la chambre le moment où Tahar répondit d’une voix à peine audible :

    « Nâamass, je croyais que vous alliez me payer. Mais ça fait rien. »

    « Puisque ça fait rien, taie-toi ! »

    Le flamboiement dans les yeux de Balîd le contraignit au silence. Il détourna ses yeux et baissa la tête en attendant que Balîd fût parti. Aussitôt que Balîd quitta la chambre, Tahar se traîna à quatre pattes jusqu’à son lit. Il s’y assit et tint sa tête dans ses mains. « Tu ne me connais pas, » marmotta-t-il. « Je ne suis pas le genre d’homme qui digérerait un affront. Je ne supporte pas d’être humilié par un voleur comme toi. »

 

    Tahar pensa à la vengeance, mais comment ? Il pensa jour et nuit, puisqu’il n’eut rien d’autre à faire. Mouéna n’avait pas pris sa robe ; ce fut seulement le garçon qui la lui avait ramenée. Et elle ne fut pas revenue, à cause de la pluie.

 

    Et il se trouvait que Tahar était allongé sur son lit, en train de penser à sa famille et à Ezzahia, lorsque Mouéna apparut à la porte. « Bonjour ! » dit-elle, en réprimant une envie d’éternuer. « Bonjour ! » répondit Tahar, en se redressant. Il s’assit sur le lit et la regarda. Elle avança de quelques pas et s’assit à ses côtés.

    « Es-tu fâché ? » dit-elle, en se mouchant.

    « Je ne suis pas de bonne humeur, en tout cas. »

    « Comment pourrais-je te mettre de bonne humeur ? »

    « En m’apportant un peu de vin. »

    « Un peu de quoi ? »

    « De vin. »

    « Comment ? »

    « Envoie-le-moi avec le garçon. »

    « Mais je dois d’abord voir comment te trouver du vin. Et après, tu devras choisir entre le lait et le vin. Je ne peux pas t’envoyer les deux dans le même panier. »

    « Fais de ton mieux ! J’ai besoin du vin de toute urgence. »

    « Et tu me feras une takchita ? »

    « Je te ferai une takchita. »

    « La feras-tu ? »

    A ce moment-là, Tahar se tourna vers Mouéna et plongea son regard dans ses yeux. Il caressa ses lèvres brûlantes avec son pouce frissonnant. Puis, il baisa son pouce.

    « Je suis enrhumée, » dit Mouéna.

    « Ne me passe pas ton rhume ! »

    « Je te plais ? »

    « Je t’aime. »

    « Maintenant, écoute, » dit Mouéna, en se détournant de lui soudainement. « Je t’ai apporté des pièces de tissu pour nous faire trois takchitas : une pour la femme de Balîd, une pour sa mère et une pour moi. »

    Tahar, qui caressait sa cuisse pendant qu’elle parlait, ôta sa main brusquement et tint les pièces de tissu, les examina, et dit :

    « Mais ces pièces suffiraient à peine pour faire une takchita ample pour la femme de Balîd. Elle est grosse, tu sais ! »

    « Si ça ne suffit pas, je t’en apporterai davantage la prochaine fois. Pas de problème ! »

    « Il y a pourtant un autre problème, Mouéna. Pour faire une takchita, tu sais, j’ai besoin de fil de soie, de boutons, de sfifa et même de dfira, si vous le souhaitez. Tu ne m’as apporté que le tissu. »

    « Je t’apporterai tout cela la prochaine fois. »

    « Il y a encore un autre problème, Mouéna. Une takchita, ça me prend du temps, tu sais. »

    « Je le sais. »

    Et puis Tahar cessa de faire des demandes. Il mit les pièces de tissu de côté et se tourna à nouveau vers Mouéna. Elle lui fit face, elle aussi, et lui dit :

    « Je ne savais pas que tu étais un buveur. »

    Tahar sourit nerveusement alors qu’il portait sa main au sein droit de Mouéna, sans le toucher.

    « Qu’est-ce que tu fais ? » dit Mouéna avec un sourire gêné.

    A ce moment-là, le garçon regarda par la porte et écarquilla les yeux devant ce qu’il vit, puis disparut derrière la porte.

    « On est fichus, t’as vu ? T’es content maintenant ? » dit Mouéna, le visage rouge d’embarras.

    « Je n’ai rien fait, » dit Tahar pour s’excuser.

    « Mais pour le garçon tu semblais caresser mon sein ! »

    « Je n’ai pas touché à ton sein ! »

    « Au revoir ! Commence le travail sur les takchitas maintenant ! »

    « Bien sûr ! »

    « Et ne dis rien au garçon ! Je vais lui en dire deux mots tout de suite. »

     

    Une heure plus tard, Tahar travaillait déjà sur la takchita de Mouéna. Le garçon l’assistait en silence.

 

    La nuit, il se démena pour comprendre un peu ce qu’il lui arrivait. Mouéna sembla avoir acheté le silence du garçon. « Elle n’a pas froncé les sourcils quand je lui ai dit que je voulais du vin, » pensa Tahar confusément. « J’aurais pu empoigner son sein, et même l’embrasser à pleine bouche si le garçon n’avait pas regardé à l’intérieur. Quel genre de femme est-elle ? Est-ce la femme que tu souhaiterais épouser ?... »

 

    Tahar ne put dormir cette nuit-là, et, au premier chant du coq, il se sentit écrasé de soucis. Il ne put rester au lit. Il quitta la chambre et commença à descendre et remonter la cour nonchalamment. Un des quelques hommes qui travaillaient habituellement dans la cour ouvrit la porte d’entrée, que l’on fermait toujours à clef de l’extérieur. Cet homme-là fut consterné de voir Tahar en train de flâner dans la cour à l’aube naissante.

    « Qu’est-ce que tu fais là ? » dit-il, frappé de stupeur.

    « Ne t’inquiète pas, Âmmy Saleh ! » répondit Tahar avec un sourire incertain. « Je faisais seulement de la marche. »

    « Maintenant, écoute ! La dernière fois je t’ai conseillé de ne pas t’enfuir. »

    « Je ne cherchais pas à m’enfuir. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de m’enfuir. Bien loin de moi cette pensée! »

    « Très bien, je suis ravi que tu aies écouté mon conseil. Mais avant que toute autre personne ne vienne, laisse-moi te donner un autre avertissement. »

    « A propos de quoi cette fois-ci ? »

    « A propos de Mouéna. »

    « Quoi ! Qu’est-ce qu’elle a Mouéna, alors ? »

    « Ecoute, cette femme avait un mari. Ils étaient mariés pendant six ans. Mais, malheureusement pour eux, ils n’ont pas eu d’enfants. Alors son mari a décidé d’aller à la Mecque pour prier Dieu de lui donner un enfant. Et avant de partir, il avait dû divorcer d’avec  elle, comme le veut la coutume. Si tout va bien, il pourrait revenir dans les mois qui viennent et il se remariera avec elle. Et laisse-moi te dire une chose, le père de cet homme-là n’était rien moins que le Qaïd de cette circonscription avant le père de Sy Balîd. Je te préviens encore une fois : ne joue pas avec le cœur de la jeune femme ! »   

    « Merci de m’avoir averti ! » marmonna Tahar, en retournant vers sa chambre d’un pas traînant. Ebranlé, il se jeta au lit. « C’est incroyable ! » murmura-t-il pour lui-même. « Ca va me rendre fou, vraiment. Je n’arrive pas à croire cela. Je ne veux pas le croire. Mouéna est dans mon cœur. Je ne peux pas me la sortir de la tête. Mais tu t’as sorti Zina de la tête. Et tu t’as sorti Ezzahia de la tête. Non, Mouéna c’est autre chose. Mouéna est– » (Il se tint droit.) « Et si c’était vrai ? Qu’est-ce qui est vrai ? Ca m’est égal ! Quelque soit la vérité, Mouéna est là. Elle est dans mon cœur… »

    Tahar était encore aux prises avec ses pensées lorsque le garçon arriva. « Bonjour, Maître ! » dit le garçon, en déposant le panier aux pieds de Tahar. Tahar lui rendit son salut, puis, les mains tremblantes, prit le panier et le mit sur le lit. Il prit le pot et regarda dedans. Ce fut du vin, comme l’avait promis Mouéna. «Que devrais-je faire maintenant ? » pensa Tahar d’un air perplexe. « Je n’ai aucune chance d’échapper. Je dois boire ça, sinon tout le monde le saura. » Il hésita, tout de même, comme s’il n’avait jamais bu de vin avant. Mais voilà qu’il porta le pot de vin à sa bouche, et dans un mouvement de colère, il s’écria soudainement : « Pour qui elle me prend ? » Le garçon le regarda d’un air effaré comme il le fixait d’un regard furieux avant de lui glapir : « Rapporte-lui ce machin et dis-lui que je veux du lait et non pas du vin ! Lève-toi ! Tiens ! Vas-y ! »

    Tahar tremblait de tous ses membres lorsque le garçon remit le pot dans le panier et sortit de la chambre. Saleh entra aussitôt après.

    « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit-il.

    Tahar le regarda, les yeux larmoyants, et dit :

    « Je ne sais pas. Soudain, je suis transi de colère lorsque je trouve du vin au lieu du lait dans le pot. »

    « Où est-ce que tu as envoyé le garçon ? »

    « Je l’ai renvoyé à Mouéna. »

    « Pour quoi faire ? »

    « Pour m’apporter du lait. »

    « Tu te trompes si tu penses que tu peux bluffer les gens ici. Tu prépares toi-même ta propre ruine, fiston ! »

    Saleh ne fut pas plus tôt sorti que Balîd lui-même  fit irruption dans la chambre, tenant la main du garçon.

    « Qu'est-ce que tu faisais dans cette chambre, espèce de crapule? » dit Balîd avec hargne.

    « Rien, nâamass! »

    « Parle! » dit Balîd, se tournant vers le garçon.

    « Je l'ai surpris en train de caresser le sein de Mouéna, nâamass, » répondit le garçon, en tremblant de peur.

    « Tu vois? Tu estimes que ça c'est rien? »

    « Je jure devant Dieu que je ne l'ai pas fait! »

    Tahar vit trente-six chandelles lorsque Balîd se rua sur lui, l'emmena de force hors de la chambre en le traînant par les pieds, et quand Tahar tenta de se relever, Balîd le jeta à terre et commença à botter son derrière avec les deux pieds. Et sans attendre un signal, les hommes et les femmes qui étaient alors dans la cour se mirent de la partie. Certains d'entre eux donnèrent des claques dans le dos au pauvre Tahar, d'autres le giflèrent ou lui donnèrent une fessée. Et après avoir bien rossé Tahar, Balîd jeta un coup d'œil autour de lui et cria, écumant de rage:

    « Laissez-le ici! Retournez à votre travail et ne lui donnez ni eau ni nourriture. Il ne le mérite pas. »

    « Entendu, nâamass! » répondirent-ils tous ensemble.

    Les travailleurs saluèrent bas et retournèrent à leur travail. Balîd donna un dernier coup de pied à Tahar et s'en alla.   

     

    Deux jours durant, Tahar n’eut rien à manger ni à boire. Il ne fut pas autorisé à aller près du puits. Et il commença à manger des feuilles d’arbre.

 

    Il ne vit pas le garçon au cours de ces deux jours-là. Personne ne lui parla et il ne put se résoudre à parler à quiconque. Il ressentait une telle honte qu’il ne put même pas se parler à lui-même.

 

    Mais Mouéna revint et le trouva en train de manger des feuilles d’arbre. Le garçon aussi fut avec elle, et il le vit en train de manger des feuilles d’arbre.

    « Pourquoi t’es-tu exposé au ridicule ? » dit Mouéna, en refoulant ses larmes.

    Tahar fut trop ému pour parler. Il fut à bout de souffle. Il regarda le panier que le garçon tenait encore dans sa main. Mouéna se tourna vers le garçon et lui dit : « Donne à ton maître son petit déjeuner ! »

    Les deux regardèrent d’un air incrédule le visage de Tahar, qui fut un peu rongé par la faim. Tahar prit une gorgée de lait, et dit : « Merci ! » « Mange ton pain ! » dit Mouéna, en le lui tendant. Il prit le morceau de pain et commença à le manger en silence. Puis, brusquement, il regarda Mouéna bien en face, et lui dit, plutôt tristement :

    « Puis-je t’épouser ? »

    Mouéna et le garçon furent tous les deux abasourdis.

    « Tu ne veux pas de moi ? » dit Tahar encore, comme s’il avait depuis longtemps réfléchi et décidé de brûler ses vaisseaux.

    « Je suis désolée, je ne peux épouser personne maintenant, » répondit Mouéna avec gêne.

    « Pourquoi ? »

    « Eh bien, tout le monde sait qu’un membre de ma famille est aux Lieux Saints en ce moment, ou peut-être qu’il est sur le chemin du retour. Je ne peux pas me marier en son absence. Je dois attendre qu’il revienne. Ma famille aussi attend son retour. »

    Cette réponse donna à Tahar envie de rentrer sous terre. Il fuit le regard de Mouéna, puis il marmonna d’une voix respectueuse et intimidée :

    « Je suis désolé. »

    « Tu es absolument charmant, Tahar ! » dit Mouéna d’un ton apaisant. « Dieu va certainement t’accorder le bonheur d’avoir la femme de tes rêves ! »

    « J’ai soif, » dit Tahar, en tournant son regard vers Mouéna.

    « Lève-toi ! Dépêche-toi ! » dit Mouéna au garçon. « Apporte de l’eau à ton maître, et sans flâner ! »

    Le garçon sortit de la chambre comme un éclair. Etonnamment, Tahar avança les bras vers Mouéna comme pour l’étreindre, mais elle eut un mouvement de recul, et dit :

    « Non, s’il te plait ! Arrête ça ! »

    Tahar fut atterré par son geste.

    « Mais tu sais que je t’aime ? » murmura-t-il, le souffle coupé par le choc.

    Mouéna ne répondit pas. Elle détourna les yeux et fixa le vide. Et lorsque le garçon revint avec de l’eau, Mouéna fit face à Tahar, et dit :

    « As-tu déjà fini l’une des takchitas ? »

    « Non, » répondit Tahar laconiquement.

    « Bon ! » dit-elle, en se levant. « Nous allons te donner un peu plus de temps. »

        

    Durant une bonne heure, Tahar resta allongé sur son lit tandis que le garçon fut affalé sur le sol.

 

    Quand Tahar reprit le travail sur la takchita de Mouéna il se sentit redevenu homme libre. Un sourire erra sur ses lèvres. Et il gazouilla de joie. Le garçon le regarda avec appréhension. « Tu crois que je suis devenu fou ? » dit Tahar, sentant la confusion chez le garçon. « N’aie pas peur ! Je vais tout à fait bien ! »

 

    Mouéna aussi n’en crut pas ses yeux lorsqu’elle revint trois jours plus tard et le trouva en train de chanter des chants religieux––des chants qu’il avait chantés pour Ezzahia.

    « As-tu déjà fini ma takchita ? » dit-elle avec un sourire sensuel.

    « Elle sera terminée dans trois semaines, » répondit Tahar d’une voix hésitante, sans lever les yeux.

    « Pourquoi tu ne me regardes pas ? » dit Mouéna d’un ton aguichant.

    Un désir soudain de lui rouvrir tout grand son cœur s’empara de Tahar, mais il se décarcassa pour ne pas se laisser succomber à la tentation––surtout que le vérité lui avait déjà crevé les yeux. Alors, il dit simplement :

    « J’ai dit que votre takchita serait prête dans trois semaines, inchallah. »

    « D’accord ! » répondit-elle avec une note de frustration dans la voix.

    Elle quitta la chambre. Tahar releva la tête brusquement. Son cœur battit fort. Le garçon le regarda avec curiosité.

 

    Cet après-midi-là, Tahar et le garçon regardèrent tous les deux, les yeux agrandis de frayeur, comme Balîd entrait par la porte. Mais Balîd leur faisait des sourires. Il eut l’air d’un amant malheureux feignant le bonheur. La peur de Tahar se transforma soudainement en un sentiment d’avoir été flatté dans sa vanité. Balîd le regardait avec les yeux d’un guerrier vaincu.

    « Bonjour ! » dit Balîd enfin, faisant deux pas dans la direction de Tahar.

    « Bonjour, nâamass ! » répondit Tahar d’une voix tremblante.

    « Viens ! » dit Balîd d’un ton amical.

    Tahar suivit Balîd hors de la cour. Les deux allèrent vers le puits.

    « Tu as une autre djellaba ? » dit Balîd, chemin faisant.

    « Oui, nâamass, » répondit Tahar, en essayant de comprendre ce à quoi Balîd visait au juste.

    « Bien ! Je veux que tu te laves et que tu mettes ton autre djellaba, d’accord ? Ce soir, tu iras avec moi à une réception. Il y aura des hommes et des femmes. Essaie d’être respectueux. Si tout va bien, je te rendrai ton cheval et je te paierai pour les robes que tu as faites, hein ? »

    « Entendu, nâamass ! » dit Tahar, piqué au vif par l’étrange promesse de Balîd de lui restituer son cheval.

    « Maintenant, retourne à ton travail ! »

 

    Le désir de vengeance renaquit dans le cœur de Tahar, mais il le réprima. Il eut peur. Il avait remarqué que Balîd n’était plus dans son assiette, et que cela pourrait l’amener à commettre le pire des crimes.

 

    Ce soir-là, Balîd fut un jeune homme  de vingt-sept ans enjoué, plein d’entrain. A le regarder dans sa djellaba et son selham impeccables et son cheval doré, on aurait dit qu’il allait à une réception royale. Et à Tahar il ne dit que de paroles mielleuses. Il lui donna un âne noir, et lui dit jovialement : « Allons-y ! »


Mohamed Ali LAGOUADER
Maroc
Copyright ©2009 by Mohammed Lagouader
 

Par Mohamed Ali LAGOUADER
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