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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 17:24

Version originale : 

LAGOUADER'S SPACE

 


Il était midi du troisième mardi de Ramadan lorsque le Qadi arriva à la rive sud de l’oued. Les cinq jeunes hommes s’attroupèrent autour de lui comme il se dirigeait lentement vers le térébinthe. L’arbre donna peu d’ombre à cette heure du jour, mais les jeunes hommes semblaient tellement inquiets qu’ils n’auraient pas hésité à s’asseoir sur un brasero.

 

     Les jeunes hommes se furent à peine assis en tailleur autour du Qadi que ce dernier regarda l’un d’eux. Bien que son regard ait été si innocent, il ne suscita que l’envie, la suspicion et l’anxiété. Mais cet homme-là que le Qadi vint de regarder –le charme lui sortait par tous les pores au point où même les chats et les chiens auraient été tenus sous son charme, sans parler d’un qadi sexagénaire plein d’égards pour autrui. En outre, en ce moment même, ce même jeune homme vint juste de cligner de l’œil pour chasser une larme.

 

     « Tu as l’air triste, » dit le Qadi à ce jeune homme, tout en souriant aux autres.

     « Nous sommes tous tristes, Qadi, » protesta l’un de ces derniers d’une voix chevrotante.

     « Je sais. Je sais, » dit le Qadi, qui sembla comme s’il avait fait une gaffe. « Je sais. C’est pourquoi je suis ici. Je veux vous aider. Je ne veux pas que vous soyez tristes. Je veux que vous soyez heureux. Mais, vous savez, il est difficile –voire impossible– de vous rendre tous heureux. Parce que vous voulez tous la même chose. Vous voulez tous la même femme, mais un et un seul d’entre vous peut l’épouser. Chacun de vous dit qu’il l’aime. Chacun de vous dit qu’il la mérite. Aucun d’entre vous n’est prêt à choisir une autre femme. Vous avez dit que vous sacrifierez vos vies pour elle si vous ne parvenez pas à l’épouser. Son père a menacé de la marier le même jour que toutes les autres jeunes femmes du village, et il ne reste plus que quelques mois à ce jour. J’ai réfléchi et pensé à votre problème. J’ai parlé à de nombreuses personnes sensées et ils ont tous répété que je ne devrais pas avoir accepté de vous aider. J’ai accepté et je ne le regrette pas, mais, s’il vous plaît, aidez-moi à vous aider. »

     «  Comment pouvons-nous vous aider ? » dit l’un des jeunes hommes avec mauvaise grâce.

     « Vous pouvez m’aider en étant un peu plus raisonnables, » dit le Qadi. « Je vais faire une suggestion, d’accord ? Réfléchissez-y. Si vous l’acceptez, nous allons pouvoir aller de l’avant. Sinon, je ne devrai pas être en mesure de vous aider. »

     Personne ne parla, mais tous les regards étaient sur les lèvres du Qadi.

     « Ma suggestion, » dit le Qadi en caressant sa barbe blanche, « est la suivante. Je vais donner la femme que vous convoitez tous à celui d’entre vous qui lui ressemblerait le plus dans sa bonté ou sa méchanceté. Si elle est une bonne femme, elle aura un homme bon ; si elle est une méchante femme, elle obtiendra un mauvais homme. »

     Il y eut un rire, après quoi l’un des jeunes hommes demanda, en levant les sourcils :

     «  Qui décidera qui d’entre nous est bon et qui est méchant ? »

     « Je vais trouver quatre hommes qui vous espionneront, » dit le Qadi d’un ton grave. « Ils vont épier chacun de vous sans que personne le sache. Et ils suivront de près celle que vous aimez en même temps. C’est eux qui vont décider qui devrait épouser la femme. Ils vont rendre leur décision dans les prochains mois. Maintenant, dites-moi ce que vous en pensez ? »

     « Et nos rencontres hebdomadaires avec les filles dans la vallée ? » demanda l’homme charmant. « Aurons-nous le droit de rencontrer Zina au cours de cette période d’attente ? »

     Le Qadi ne put s’empêcher de soupirer comme il se tourna vers cet homme, et dit avec un sourire entendu :

     « Vous pouvez la voir, pas de problème. Mais rappelle-toi, Tahar : seulement un et un seul homme épousera cette femme. »

     « …Et que  cet homme pourrait ne pas être moi, » dit Tahar d’une voix étouffée. « J’y suis ! »

     « Alors, permettez-moi de vous quitter maintenant, » dit le Qadi, se mettant debout. « A bientôt ! »

 

     Les jeunes hommes se regardèrent l’un l’autre. Chacun sembla utiliser les yeux de l’autre comme une glace pour savoir s’il était « bon » ou « méchant ».

 

     Soudain, Tahar tourna son regard vers la rive opposée. Il soupira. Puis, il baissa la tête et s’éloigna.

     « Où vas-tu ? » s’écria l’un des quatre autres.

     « Je rentre à la maison, » répondit Tahar simplement.

 

     A la maison, la mère de Tahar préparait un tajine, et pas très loin d’elle, sur le côté droit de la cour, sa belle-fille de vingt ans faisait du pain dans un four en terre. Entre eux se trouvait un arbre immense qui ombrageait l’ensemble du lieu. La hutte de terre qui servait de cuisine durant la saison des pluies se trouvait un peu plus loin et il n’en sortait pas de fumée en ce moment. Les poulets errant autour de la maison pouvaient ainsi entrer et sortir de la cuisine sans crainte d’être effrayé. Le seul embêtement pour les poulets fut, toutefois, le neveu de Tahar –un enfant  de trois ans– qui chercha la poule aux poussins. Tahar, qui était assis sur un tabouret de bois, de l’autre côté de la cour, le salua doucement et le petit garçon courut vers lui, virevolta et se tint debout entre ses genoux.

    « Que faisais-tu ? » dit Tahar, faisant en sorte que sa voix semblait provenir d’une grande distance.

    « Je jouais avec les poussins, » dit le petit garçon.

    « Non, Salem, ne fais pas ça ! Tu es un enfant, pas un poussin. Et les enfants jouent avec les enfants, et les poussins jouent avec les poussins… »

    Tahar parla sans discontinuer, d’abord avec son neveu, puis avec son frère aîné, puis avec son père, puis –au moment du foutour– avec tout le monde.

 

    Mais ce ne fut que sa langue qui parla avec tous ceux-là. Sa grande conversation fut avec lui-même, et ce fut en silence.

 

    Son cœur regorgeait de questions mais nulle part dans sa tête il ne put trouver de réponses, ou plutôt des réponses qui auraient pu éteindre le feu qui faisait rage dans son cœur.

    « Suis-je un homme bon ? » les questions continuèrent sans fin. « A quel point serais-je bon ? Suis-je un mauvais homme ? A quel point serais-je mauvais ? Il ne m’est jamais arrivé de me poser de telles questions. Mais maintenant je dois savoir. Le problème c’est que je ne sais pas ce que je devrais savoir. Devrais-je sortir et demander aux gens ce qu’ils pensent de moi ? « S’il vous plait, dites-moi : suis-je bon ? S’il vous plait, dites-moi : suis-je mauvais ? » Ou devrais-je rester là et compter toutes mes bonnes et mauvaises actions ? Je pourrais compter les bonnes actions, mais les mauvaises–c’est impossible de les compter ! Pour commencer je ne fais pas la prière. De temps en temps je bois avec les garçons. Je passe des heures à jouer du outar, et je continue à jouer même quand j’entends le muezzin appeler à la prière.

    « Mais Zina, est-elle tellement différente de moi ? Je ne crois pas qu’elle boit, mais je ne pense pas qu’elle fasse la prière, elle non plus. Je ne peux pas dire qu’elle est une femme facile, mais je ne peux pas dire non plus qu’elle est plus pieuse que ses copines.

    « Mais, Tahar, pourquoi penses-tu à Zina maintenant ? Non, non, non. J’aime Zina. Je ne peux pas supporter de la voir aller à quelqu’un d’autre. J’ai été le premier à lui parler, et je lui ai plu–même si elle ne m’a jamais dit qu’elle m’aime. Mais j’ai pu le sentir dans ses yeux, sur ses lèvres, sur ses mains. Tous ces garçons sont venus à nous tout simplement parce qu’ils étaient jaloux de moi. Ils savent que Zina est la plus belle fille. Ils ne veulent tout simplement pas que Zina devienne ma femme, et c’est tout !... Mais maintenant, Tahar, dis-moi : supposons que Zina soit une méchante femme, serais-tu prêt à–Non, non, non. Je ne peux pas–Je ne peux pas penser à cela. J’aime Zina. Arrête cette folie ! Sors d’ici !... »

 

     Il faisait noir quand Tahar quitta la maison. Il n’alla pas à la berraka, où les garçons du village se réunissaient pour prendre du thé et jouer aux cartes ou écouter l’outar. Il alla plutôt à la rive. Il s’assit sous le térébinthe et continua de songer jusqu’à ce qu’il fût temps pour le souhour.

 

    Deux jours après la fin du Ramadan deux inconnus vinrent à Tahar alors qu’il travaillait dans les champs de sa famille.

    « Salut, gamin ! » dit l’un des inconnus.

    Surpris par la soudaine chaleur de la salutation, Tahar laissa tomber la faucille, et marmotta :

    « Salut ! »

    Les trois hommes se serrèrent la main et échangèrent des mots, puis, brusquement, les inconnus se présentèrent :

    « Moi, je suis Issa. Cet homme est Moussa. Nous sommes venus te parler au sujet de Zina. »

    « Zina ? » murmura Tahar, les yeux pétillants.

    « Oui, » Issa s’empressa d’ajouter. « Mais pas ici et pas maintenant. Nous ne voulons pas que quelqu’un d’autre le sache. »

    « Si ce n’est pas ici, où alors ? Si ce n’est pas maintenant, quand ? »

    « Ecoute, » dit Moussa, serrant les mains de Tahar. « Nous allons t’attendre au Carrefour de Sidi Ali juste après l’aube de demain. Ne dis rien à personne. Maintenant, au revoir ! »

 

    Le lendemain à l’aube Tahar fut au Carrefour de Sidi Ali. Issa et Moussa se joignirent à lui au bout d’un certain temps. Ils l’emmenèrent à un vignoble tout près de là et lui servirent des dattes et des œufs à la coque.

    « Maintenant, qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Tahar avec impatience.

    Issa et Moussa échangèrent des coups d’œil comme si l’un attendait que l’autre parle le premier. Tahar était sur le point de répéter sa question lorsque Moussa déclara :

    « Calme-toi, mec ! Et écoute bien. Qadi Allal (tu le connais ?) –ben, il nous a demandé de te tenir à l’œil. Maintenant, je pense que tu connais le reste de l’histoire. Ce que tu ne sais pas, cependant, c’est que cette réunion pourrait se révéler décisive, et nous espérons sincèrement que tu ne rateras pas cette occasion en or. »

    « Dois-je comprendre que je dois faire quelque chose afin que vous disiez quelque chose en ma faveur ? »

    « Tu as deviné ! » s’exclama Issa avec enthousiasme.  

    « Quoi alors ? » dit Tahar, dont le visage commença de se crisper.

    Une fois de plus, Issa et Moussa se regardèrent avant que ce dernier ne dise avec un petit sourire :

    « Et bien, nous savons que tu aimes Zina, mais nous savons aussi que l’amour à lui seul ne suffit pas. Pourtant, nous pouvons t’aider. Mais tu dois d’abord nous payer. »

    « Vous payer ? Vous payer quoi ? »

    « Oui, tu dois nous payer. Donne-nous un veau d’un an ou trois moutons ou sept chèvres. C’est à toi de choisir ! » 

    Tahar se leva d’un bond et cria :

    « Vous m’avez amené ici pour vous soudoyer ! »

    « Chut ! Calme-toi ! Baisse ta voix ! Taie-toi ! Sors d’ici !... »

    Mais Tahar donna libre cours à sa fureur au point où les deux hommes durent se servir d’un bâton pour le chasser hors de la vigne.

 

    Sur le chemin du retour à la maison, Tahar fut plus confus que furieux. « Est-ce que cela faisait partie d’une machination ? » se demanda-t-il avec perplexité. « Ou est-ce qu’ils avaient vraiment l’intention de m’escroquer de l’argent ? Que dois-je faire maintenant ? Devrais-je aller au Qadi et lui dire ce qui vient de se passer ? Mais est-ce que le Qadi va me croire s’il fait confiance à ces hommes ? Et quel serait le résultat en fin de compte ? Pourrait-il me donner Zina ? Et les autres garçon, alors ? Non. Je dois attendre. Je dois attendre pour voir comment ils se comporteront dans les prochains jours.

    « Et si ces hommes-là étaient sincères ? Que serait-il passé si je les avais soudoyés pour obtenir Zina ? Les soudoyer ? Moi, je soudoierais quelqu’un ? Et surtout ces deux hommes-là ? Aurais-je dû les corrompre afin d’obtenir Zina ? Et que dire de l’amour qui a enflammé mon cœur ? Devrais-je l’aimer et, en plus de cela, soudoyer les gens pour l’épouser ? Si son père m’a   demandé une grande dot, je n’hésiterais pas à vendre tout ce que j’ai pour lui faire plaisir. Mais la corruption, non ! Non, non, ce serait une humiliation. J’aime Zina et je veux vraiment l’épouser. Mais si –Non, non, non… Je ne peux pas penser à cela. Arrête, s’il te plait. Attends ! Attends !... »

 

    Et puis vint le mercredi et les garçons et les filles des deux villages se réunirent de nouveau, après cinq semaines de séparation, en raison du Ramadan. Maintenant, ils furent en bas là-bas––fredonnant, chantonnant, hurlant de rire, battant des mains, chantant. Mais il n’y eut ni embrassades ni caresses––jamais. Cependant, quelques parents et jeunes garçons et filles –qui n’avaient pas encore rencontré de partenaires du village opposé– furent tous là-bas––assis en haut des pentes. Ils restèrent là-haut à regarder les autres en silence. Tahar, lui aussi, resta sous le térébinthe, juste à quelques mètres de la rive sud. Et de là il put voir Zina et les quatre autres amants.

 

    Zina souriait à tout le monde. Tahar soupira encore et encore. Zina écoutait les garçons, qui parlaient tous à la fois. Tahar les regarda en silence. Soudain, quelqu’un que Tahar n’avait pas vu venir, toussa en guise d’avertissement, puis il lui fit de l’ombre. Tahar se retourna sous l’effet de la surprise et se leva, en s’écriant avec un sourire attrayant :

    « Oh, quelle surprise, Qadi ! »

    Le Qadi sourit, lui aussi, et dit d’une voix pleine de bonté :

    « Tu as l’air triste, mon fils ! Pourquoi toute cette tristesse ? Ne t’en fais pas ! Ne te fais pas de souci ! »

    « Quoi ! Voulez-vous dire–» 

    « Je t’ai tout simplement dit de ne pas te faire de souci, » dit le Qadi en s’éloignant.

    « Où allez-vous, Qadi ? » dit Tahar d’une voix haletante.

    « Je vais descendre, » répondit le Qadi sans regarder en arrière. « Veux-tu venir avec moi ? »

    « Non, Monsieur, je vais rester ici. »

    Et il resta là, assis sous le térébinthe, et continua à regarder les autres en silence.

 

    Le soir il fut avec les garçons à la berraka. Il n’avait pas apporté avec lui son propre outar, mais quelqu’un lui servit un verre de thé et le poussa à jouer à l’outar qui était sur la natte. Tahar mit le verre de thé de côté, prit l’outar et commença à y jouer. Et pendant qu’il y jouait il lança de temps à autre un regard furtif à ses quatre rivaux, ceux qui lui disputaient le cœur de Zina.

    Curieusement, tous ceux-là le regardèrent avec des yeux étincelants. Ils se mirent tous à chanter, à taper des mains, à se balancer, et ils n’hésitèrent guère à bisser le joueur d’outar. Mais ce dernier, ayant vu à tel point ses rivaux étaient joyeux, commença à sentir un pincement au cœur. Il fut sur le point de lâcher l’outar. Mais avant que ses yeux eussent pu se remplir de larmes, il laissa tomber l’instrument brusquement et quitta la berraka.

    « Oh, mon Dieu ! » s’écria-t-il, levant les bras en l’air d’exaspération. Au-dessus de lui fut un ciel criblé d’étoiles, et devant lui un sombre chemin serpentant à travers les champs.

    « Qu’est-ce qu’il y a, Tahar ? » demanda un passant invisible.

    Tahar se calma, puis dit :

    « Moi, je vais tout à fait bien ! »

    « Mais je t’ai entendu dire : ‘Oh, mon Dieu !’ »  répliqua la voix, qui s’avéra  être celle d’un proche voisin de Tahar.

    « Oui, tu as raison ! » Tahar reconnut avec un sourire gêné. « Tu sais, il nous arrive tous de devenir fou, parfois, n’est-ce pas ? Où allais-tu ? »

    « J’allais à la berraka. »

    « Très bien. Au revoir ! Bonne nuit ! »

    « Bonne nuit à toi aussi ! »

 

    Cette nuit-là fut longue, longue et affreuse. « Pourquoi, mais pourquoi n’avais-je pas accepté de les soudoyer ? » pensa Tahar avec regret. « Tous les autres gars étaient de bonne humeur ce soir. Au moins un d’entre eux a dû le faire. Peut-être qu’ils ont tous offert des dons généreux. Et peut-être chacun pensait qu’il avait payé le prix le plus fort pour Zina. Zina, mon amour. Mais comment peut-elle être ton amour alors que tu as été avare de ton argent à son égard ? Au lieu d’abandonner un seul principe une seule fois, ce que tu as fait en fait c’est que tu as vidé ton amour de ta vie pour toujours. Il est trop tard maintenant ! C’était une muflerie ce que tu as fait, mon pauvre Tahar ! Oui, tu peux soupirer encore et encore, et tu peux pleurer ! Tes soupirs et tes larmes ne te serviront à rien maintenant… »

 

 

    Ce fut la distribution des prix. Tahar et ses quatre rivaux s'assirent en demi-cercle en face du Qadi sous le térébinthe. Tous les regards furent braqués sur les lèvres du Qadi, lequel parla pendant un certain temps d'amitié et de fraternité, du destin et du mariage. Ensuite, il dit:

    « Je suis désolé de vous dire que, à ce stade, en ce moment-là, l'un de vous va être éliminé. Les quatre autres devront être soumis à plus de tests. »

    Ensuite, le Qadi baissa les yeux et se tut. Le cœur de Tahar palpita. Mais personne n'osa parler au Qadi. Le silence fut insupportablement long. Et puis, il y eut un murmure. Les rivaux de Tahar regardaient à droite. Abasourdis, ils regardaient un troupeau de chameaux, de bovins, de moutons et de chèvres––le tout mené par quatre hommes, dont deux étaient facilement reconnaissables à Tahar. C'était  eux qui s'étaient identifiés comme étant Issa et Moussa.

 

    Lorsque le cortège se fut arrêté à quelques mètres de l'endroit où les quatre jeunes hommes étaient assis, regardant sans comprendre, le Qadi leva les yeux et regarda Tahar, puis dit:

    « Tahar, tu nous as rien donné, toi; tu n'auras donc rien à ton tour. Ton temps est fini! »

    Tahar jeta un regard perplexe à ceux qui étaient jusqu'alors ses concurrents et au cortège, et puis il prit congé. Ses jambes l'amenèrent en bas, au fond de la vallée, à travers laquelle coulait un ruisseau––comme il se trouvait parfois à ce moment de l'année. Il marcha en traînant les pieds en bordure du ruisseau. « …Alors je ne vais pas me marier avec Zina, » continua-t-il de dire à lui-même, comme un fou. « Zina va donc devenir la femme d'un membre de la bande… l'un des méchants." (Il éclata de rire.) « Alors, Zina est une méchante femme? Tous ceux-là sont des méchants hommes? J'ai donc été le seul homme bon? Si Zina est une méchante femme, qui est une bonne femme et où pourrais-je la trouver? » (Soudain, Tahar se déchaîna.) « Non! Je dois retourner et dire au Qadi que je suis tout aussi méchant que les autres, et que moi seul et personne d'autre aime Zina, et que je dois épouser Zina, sinon je vais tuer quelqu'un ou me tuer moi-même… »

    A ce moment-là, une voix le héla:

    « Tahar! Tahar! Attends! »

    Tahar se retourna. Son pouls se mit à battre plus fort.

    « Attends! » dit Issa en haletant. « Le Qadi m'a envoyé vers toi. Il veut te parler. »

    Tahar ne fut que regarder, muet, alors que Issa indiqua du doigt un palmier au-dessus de la rive sud de l'oued.

    « Qadi Allal sera là-bas dans un instant, » dit Issa. « Va attendre là-bas! »

 

    Tahar et le Qadi haletaient tous les deux lorsqu'ils s'assirent sous le palmier. Ce fut le Qadi qui prit le premier la parole.

    « Je croyais que tu étais un homme bon, » dit-il. « Je savais que tu étais vraiment accro à cette fille. Mais j'avais le sentiment que tu étais bon, quand même. Maintenant, je suis désabusé. »

    « Que voulez-vous de moi encore maintenant après que vous m’avez arraché mon amour? »

    « Voudrais-tu épouser une femme qui aime quelqu'un d'autre? »

    « Que voulez-vous dire? »

    « Et bien, Zina aimait chez toi ta beauté et ton charme, mais elle aimait un autre homme que toi. Je suis désolé de le dire. »

    « Que voulez-vous dire? »

    « Zina détestait  les hommes timides. »

    « Ça ce n'est surtout pas une première nouvelle pour moi! Je sais que je suis une personne timide, mais pourquoi ne voulez-vous pas me dire le nom de son amant? »

    « Tahar, tu n'étais pas son homme, et elle n'était pas ta femme. »

    « Mais mon cœur est plein d'elle! »

    « Elle ne te méritait pas. Elle ne te mérite pas. »

    « Qui me mérite, donc? Dites-moi! »

    « Quel âge as-tu, Tahar? »

    Tahar soupira et se calma un peu, puis murmura:

    « J'ai vingt-et-un ans. Pourquoi? »

    « Et bien, tu m'as posé une question, n'est-ce pas? Tu as dit: qui me mérite, donc? Alors– » 

    « Alors quoi? »

    Leurs regards se croisèrent. Le Qadi sourit. Tahar tressaillit.

    « Tahar, » dit le Qadi brusquement, « il existe une femme qui, je crois, mérite d'être ta femme. »

    « Où est-elle? »

    « Là-bas! » Le Qadi indiqua du doigt le village opposé.

    « Est-ce que vous vous moquez de moi? »

    « Non! »

    « Alors, qui est elle? »

    « Je ne peux pas te dire qui elle est. »

    « Qadi, vous savez, j'ai eu un tel choc lorsque vous m'avez éliminé, et maintenant vous êtes encore en train de me tourmenter– »

    Le Qadi rit, puis il dit:

    « Ecoute, Tahar. Je ne suis pas en train de me moquer de toi. Il y a, en fait, une femme qui, je crois, mérite d'être ta femme. Elle vit dans ce village. Je suis désolé, je ne peux pas te dire qui elle est. Mais si tu connais des chants religieux, tu n'as qu'à les chanter et la femme qui mérite ton amour apparaîtra! »

    « Mais d'où est-ce que cette femme va-t-elle sortir? »

    « J'ai dit: tu n'as qu'à venir ici, et quand tu viens, assieds-toi et chante des chants religieux et ton véritable amour surgira! Cette fois je ne plaisante pas. »

    « Mais moi je connais toutes les filles, toutes les jeunes femmes qui vivent dans ce village que vous indiquez. Je les ai vues toutes, et je n’ai jamais eu d’yeux que pour celle que vous m’avez arrachée avec votre jugement! »

    « C'est vrai, » dit le Qadi. « Tu les connais toutes––sauf une! »

    « Etes-vous sûr que celle-ci dont vous parlez vit dans ce village-là? »

    « Oui! Chante des chants religieux et elle apparaîtra et tu la verras de tes propres yeux! »

    « D'accord! » dit Tahar. « On verra. Je ne connais pas de chants religieux à présent, mais j'irai et j'apprendrai quelques uns et je reviendrai pour les chanter. »

    « C'est bon! » dit le Qadi en tapant Tahar sur l'épaule. « Mais si tu veux que ton amour t'entende, viens à cet arbre et chante tes chants. Mais, dis-moi, Tahar, où est-ce que tu vas apprendre ces chants religieux? »

    « Je ne sais pas, vraiment. Avez-vous une idée? »

    « Oui, va à Marrakech. Il y a un homme à la place Djemaâ El-Fna qui s'appelle Said El-Bahi. Il tient une librairie là-bas… »

 

 

    Deux semaines après, Said El-Bahi fut en train de démêler à Tahar les mystères de Marrakech. Leur voyage débuta à la place Djemaâ El-Fna, où ils errèrent parmi des charmeurs de serpents, des maîtres de singes, des conteurs, des musiciens, des danseurs acrobatiques. Et de là, ils allèrent à la mosquée de la Koutoubia.

    « Tu fais la prière ? » dit El-Bahi soudainement.

    « Oui, parfois. »

    Mais Tahar savait qu’il fut tout nouvellement arrivé dans ce monde. Il n’avait jamais effectué une prière dans une mosquée.

 

    Aussitôt les prières finies, les deux quittèrent la mosquée et El-Bahi annonça qu’ils avaient encore plus de choses à voir dans cette partie de la ville. Ils descendirent la rue Agnaou, ils jetèrent un regard sur Bab-Agnaou, ensuite ils se dirigèrent au sud vers la rue de la Kasba, qui les mena aux jardins d’Agdal. Et ce fut là que Tahar devint aphone un instant lorsque, d’un coup d’œil, il vit des oliviers, des figuiers, des poiriers, des grenadiers, des pommiers, des vignes ; et plein d’autres arbres qu’il vit pour la première fois dans sa vie. Jamais auparavant avait-il vu des orangers ou des pêchers. Maintenant, il les vit, et s’écria :

    « C’est le Paradis, n’est-ce pas ? »

    « Non, mon fils, » dit El-Bahi. « C’est un beau jardin. Mais le Paradis c’est tout autre chose. Maintenant, viens ! Avançons ! »

    « Où ? »

    « Passons à un autre jardin ! »

    Ce jardin-là était bien loin. « Maintenant, nous allons voir la Ménara, » dit El-Bahi en chemin faisant. « Mais, dis-moi, qu’est-ce qui t’a amené à Marrakech ? »

    « Je pense que je te l’ai dit, » répondit Tahar sous l’effet de la surprise.

    « Oh, oui, tu me l’as dit. Je suis désolé. Tu m’as dit que tu voulais apprendre quelques chants religieux, n’est-ce pas ? »

    « Oui, c’est ça. »

    « Es-tu un chanteur ? »

    « Non, je ne suis pas chanteur. Mais j’aime bien chanter. »

    « Quel genre de chansons chantes-tu ? »   

    « Et bien, vous le savez, je chante l’amour––ce genre de chose. »

    « Et maintenant tu veux chanter des chants religieux. Je ne vais pas te demander pourquoi, mais dis-moi : est-ce que tu connais un peu de coran ? »

    « Très peu, à vous dire la vérité. »

    « Est-ce que tu peux me réciter un peu de ce que tu connais du coran ? »

    « Non, pas vraiment. »

    « Alors, je suis désolé, je ne peux pas t’apprendre des chants religieux tant que tu n’as pas appris par cœur quelques sourates du Coran. »

    « Si seulement je pouvais ! Mais je ne sais ni lire ni écrire, vous savez. »

    « Ce n’est pas un problème. Je vais t’apprendre à lire et à écrire. Et je vais t’apprendre des sourates et des chants, c’est bien ? »

    « Merci ! C’est pourquoi je suis venu vers vous. Mais je ne suis ici que pour deux semaines, pas plus. »

    « Tu es le bienvenu. Regarde ! Maintenant, nous nous dirigeons tout droit vers la Ménara. Je pense qu’elle te plaira… »

 

    Quand Tahar s’est mis au lit cette nuit-là, il ne pensa ni aux jardins d’Agdal, ni à la Ménara, ni à la mosquée de la Koutoubia, mais aux jeunes filles qui, de derrière leurs voiles, l’avaient dévoré des yeux.

 

 

    Le voilà de retour dans son village. Il dit à sa famille qu’il avait appris à écrire son nom et à lire des sourates du Coran. Comme un écolier, il récita toutes les sourates qu’il avait apprises par cœur. Et sa mère lui servit un tajine mémorable.

 

    Ensuite, il alla à la mosquée. Il fit sa prière et bavarda avec l’imam. Puis il retourna  à la maison, prit son outar et se dirigea vers le palmier de la rive.

 

    Il s’assit, faisant face à la rivière. Il accorda son outar et aussitôt commença la musique.

 

    Tahar passa d’un air à un autre, parfois haussant la voix, parfois la baissant. Il sembla comme s’il chantait à un esprit, en espérant qu’il apparaîtrait pour l’exaucer. Mais ce qu’il vit à l’instant fut à ne pas y croire. Il regarda la jeune femme, les yeux voilés de larmes. La jeune femme dont le Qadi lui avait parlé sembla avoir été sortie au grand air comme par enchantement. Elle sembla avoir entendu au loin les flonflons d’une musique pleine d’allant. Elle sembla avoir entendu les chants excitants de Tahar –des chants chantant les louanges du Prophète Mohammed (pssl). Elle fut maintenant assise là-haut, sur le tronc d’un arbre couché le long de la ruelle. Tahar ne put pas voir son visage, parce qu’elle fut voilée. Mais il avait vu sa forme et sa démarche gracieuse avant qu’elle ne fut assise. Il eut envie de s’écrier : « Ô toi qui es assise là-bas, viens et assieds-toi à mes côtés ! » Mais tout ce qu’il put faire fut de chanter plus de chants et hausser sa voix suffisamment pour qu’elle eût pu sentir ses battements de cœur.

 

    Mais à l’instant la jeune femme se leva et commença à quitter les lieux. Tahar en resta tout interdit. Il laissa tomber son outar et se releva péniblement. Le muezzin appelait à la prière d’Al-Maghrib. Les oiseaux retournaient à leurs nids. La jeune femme disparut derrière un groupe de maisons. Trois jeunes hommes vinrent vers Tahar, et l’un d’eux dit :

    « Tahar, qu’est-ce qu’il y a ? »

    Tahar ne répondit pas, alors une autre voix dit :

    « Est-ce une autre histoire d’amour ? »

    « On pourrait le dire, » dit le troisième homme. « Je l’ai vu regarder la jeune femme en blanc qui était assise là-haut. »

    « Est-ce vrai, Tahar ? »

    « Je ne sais pas, » répondit Tahar en baissant les yeux. « Je suis désolé, mais je dois m’en aller. »

    « Non, pas avant que tu nous chantes quelque chose ! » dit l’un des trois.

    « Une autre fois ! » dit Tahar en ramassant son outar. « Je dois aller à la mosquée. »

    « Quoi ! »

    Tahar n’attendit pas pour s’expliquer. Il se précipita vers la mosquée. Il accrocha son outar à un arbre en chemin, et rejoignit les quelques fidèles qui vinrent pour la prière.

 

    La nuit tomba, mais, pour Tahar, ce ne fut qu’une continuation de la journée. La seule différence fut qu’il était maintenant dans le lit dans une pièce sombre. Cette fois encore il passerait une nuit blanche. Et s’il ne put dormir cette nuit encore ce ne fut que parce qu’il ne put s’arrêter de penser. Ceci lui était arrivé auparavant. Ce qui fut nouveau –et difficile à comprendre– ce fut qu’il pensait maintenant à une femme anonyme, sans traits distinctifs.

 

    Le lendemain, Tahar fit le travail de toute une journée en quelques heures seulement, et ce afin qu’il eût pu aller au milieu de l’après-midi au palmier de la rive et chanter ses nouveaux chants pour sortir son nouvel amour de sa cachette. Il se rendit là-bas et chanta de façon attendrissante mais son amour ne sembla pas l’avoir entendu cette fois-ci. Il revint à la même heure le lendemain et le jour d’après et chanta ses meilleures chansons à  pleins poumons, mais la femme qu’il voulait n’a pas refait surface.

 

    « Alors je me demande si le Qadi ne faisait que me bercer de promesses quand il m’a parlé de cette femme fantôme ? » Tahar pensa mélancoliquement en fin de cette journée-là. « Le Qadi lui-même a tout simplement quitté notre terre ! Mais quand il reviendra, je vais lui faire comprendre que je ne veux plus de cette femme fantôme !... »

 

    Lorsque Tahar a appris que le Qadi était quelque part par là, il laissa tout derrière lui et courut vers le Qadi.

    « Oh, Tahar, comment vas-tu ? » dit le Qadi.

    « Comme si ça vous faisait quelque chose ! » répondit Tahar en regardant le Qadi avec un regard méchant.

    « Oh, Tahar, est-ce la bonne manière de parler à un qadi ? La dernière fois je n’ai rien dit, mais essaie, quand même, d’être un peu plus poli. Alors, quel est le problème ? »

    « Le problème, » dit Tahar d’une voix entrecoupée, « c’est que vous m’avez endormi avec des promesses vagues. »

    « Tu l’aimes, alors ! » dit le Qadi, en frottant son cou. « Je m’attendais à cela, et peut-être qu’elle va bientôt être tout pour toi ! »

    « Je ne veux pas qu’elle devienne tout pour moi. »

    « Pourquoi ? »

    « Parce que je ne la connais pas. Je ne peux pas aimer un fantôme. »

    « Alors, que veux-tu maintenant ? »

    « Je veux la voir et la rencontrer chaque semaine comme je le faisais avec Zina. »

    « Je ne pense pas que ce soit possible, » dit le Qadi, secouant la tête. « Cette jeune femme n’est pas comme Zina, ni comme aucune autre femme que tu aies jamais vue. Mais si tu veux lui dire quelque chose, je serai heureux d’être votre pigeon voyageur. C’est tout ce que je peux faire pour vous. »

    Tahar s’adoucit soudainement.

    « Oui, Qadi, » dit-il d’un air penaud. « J’ai quelque chose à lui dire. Si tu penses, Qadi, qu’elle mérite mon amour, alors j’aimerais bien l’épouser. »

    « D’accord ! » dit le Qadi avec un sourire joyeux. « Je vais lui dire et t’apporter des nouvelles dès que je le pourrai. »

    « Merci, Qadi ! » répondit Tahar, se penchant en avant pour embrasser la main du Qadi.    

   

    Quelques heures plus tard, Tahar sembla avoir rentré en grâce. Son amour refit surface. Elle s’assit à l’endroit habituel et écouta patiemment pendant que Tahar lui chantait du fond du cœur.

 

    Au coucher du soleil, la jeune femme retourna chez elle et Tahar alla à la mosquée. Le mystère resta entier. Pour le résoudre, Tahar se mit en selle, deux jours plus tard, et alla au Qadi. Il le trouva dans un salon de thé dans un marché tout près de là.

    « Qadi, » dit-il avec une timidité feinte, « je suis préoccupé par quelque chose. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. »

    « Quel est le problème ? » dit le Qadi, en versant du thé dans des verres joliment disposés en cercle sur un plateau d’argent.

    « Qadi, avant que vous me disiez si elle a donné son assentiment ou non, je voudrais savoir deux choses. »

    « Premièrement ? »

    « Eh bien, je veux connaître son nom. »

    « Et deuxièment ? » 

    « Je veux également savoir si elle est belle, parce que, vous le savez, il serait difficile pour moi d’épouser une femme qui n’a rien d’une beauté. »

    Le Qadi soupira. Le cœur de Tahar se mit à palpiter.

    « Tahar, » dit le Qadi soudainement, « en venant vers moi maintenant tu m’as vraiment soulagé d’un fardeau, parce que, tu sais, je n’ai pu venir vers toi. Je suis désolé, mais je n’ai que de nouvelles déprimantes pour toi. »

    « Que voulez-vous dire ? »

    Le Qadi soupira de nouveau, et dit :

    « La jeune femme ne va pas se marier avec toi à moins que tu ne satisfasses à certaines exigences. »

    « Bien sûr, son père ne me la donnera pas pour rien, mais d’abord répondez à mes questions. Dites-moi son nom. »

    « Je ne peux pas te dire son nom. »

    « Est-ce qu’elle est belle ? »

    « Je ne peux pas répondre à ça, non plus. »

    « Pourquoi pas ? »

    « Eh bien, je doute que tu sois en mesure de répondre à ses exigences. En fait, j’allais te demander de tout oublier à son sujet. »

    Tahar eut à l’instant une lueur sauvage dans les yeux. Sa gorge se serra.

    « Vous m’avez déçu la dernière fois, » murmura-t-il, « et maintenant encore– »   

    Le Qadi coupa court aux protestations de Tahar.

    « Peux-tu satisfaire à ses conditions ? » lança-t-il d’un ton de défi.

    Tahar se calma, puis dit entre ses dents :

    « Que diable voudrait-elle ? »

    « Eh bien, elle te dit : ‘fais-moi deux robes : une dfina et une tahtiya. Fais-les-moi de tes propres mains et envoi-les-moi. Je vais les essayer, et si elles me conviennent merveilleusement, je vais encore te demander de m’en faire sept robes de plus, de sorte que je puisse avoir une robe à porter chaque jour de la semaine. Si tu fais cela, alors ce serait ma dot, et je pourrais donc t’épouser.’ » 

 

    Les paroles du Qadi eurent l’effet d’un sort sur Tahar, dont les yeux flambèrent de convoitise comme si c’était la jeune femme elle-même qui lui parla. Ayant remarqué cela, le Qadi continua de dissiper les soucis de Tahar comme par magie.

    « Laisse-moi te dire quelque chose, Tahar. Tu sais, même si tu lui offres tout ce que tu possèdes, tu ne parviendras jamais à épouser cette femme tant qu’elle n’a pas la certitude que tu es la bonne personne pour elle ! »

    Pendant un court moment, Tahar fut perdu dans les nuages. Puis, il revint à soi, et dit :

    « Pourquoi ne lui achèterais-je pas autant de bonnes robes qu’elle souhaiterait ? Je pourrais commander pour elle les meilleures robes chez les meilleurs tailleurs du pays ! Je ne suis pas tailleur, est-ce que tu te rends vraiment compte de cela ? Il me faudrait des années entières pour devenir tailleur. Aurait-elle la volonté et la capacité d’attendre jusqu’à ce que j’aie tout appris sur la couture et la confection de robes ? »

    « Je vais lui poser cette question et t’apporter la réponse, » dit le Qadi, portant un autre verre de thé à sa bouche.

 

    Tahar vit son amour deux fois depuis cette rencontre avec le Qadi. Elle vint à l’endroit habituel au bord de la rivière et écouta patiemment ce qu’il eut à lui chanter. Mais tout ce que Tahar put voir d’elle ne fut qu’une pièce de tissu blanc enroulé autour d’un corps humain. Elle resta encore une femme anonyme.

 

    « Le Qadi l’aurait-il choisie pour moi si elle n’avait pas un visage agréable ? » se demanda Tahar encore une fois lorsqu’il fut en train de dîner avec sa famille à la maison ce soir-là. « Mais quel que soit les traits de son visage, pense-t-elle à moi ? Est-ce qu’elle pense à moi comme je pense à elle ? Je l’ai vue hier et aujourd’hui. Est-ce que cela veut dire que je ne compte pas pour du beurre pour elle ?.... »  

 

 

    « Tahar, » dit le Qadi, à son retour dans le village deux jours plus tard, « j’ai posé ta question à ta bien-aimée. »

    « C’est vrai ? » répondit Tahar, en s’assoyant en face du Qadi sous l’ombre du térébinthe.

    « Et bien, elle te dit : ‘Fais les premières robes comme je t’ai dit. Si tu ne peux pas faire une dfina et une tahtiya à ce stade, alors fais-moi deux robes de ton choix, mais celles-ci doivent être vraiment ravissantes. J’attendrai jusqu’à ce que tu les aies faites. Je te fais cette promesse. Le Qadi, qui m'est tout particulièrement cher, en témoigne. Quant à mon nom, je m’appelle Ezzahia. Je n’ai que dix-huit ans. Donc je peux attendre jusqu’à ce que tu aies fait toutes les robes. Mais n’essaie surtout pas de me chercher avant. Si tu tentes de me chercher avant que je te demande, alors sois sûr et certain que tu ne me reverras jamais.’ C’est ce qu’elle a dit. »

    Tahar pencha la tête, plongé dans une rêverie.

    « Qu’en penses-tu ? » dit le Qadi soudainement.

    « Honnêtement, » répondit Tahar, en levant les yeux, « ça m’intrigue. Je suis comme ensorcelé. »

    « Que vas-tu faire maintenant ? »

    « Je ne sais pas vraiment. »

    « Tahar, tu n’as pas d’autre choix que de faire des robes pour ta bien-aimée. Tu vois, elle a déjà essayé de t’aider en te faisant une promesse. Et elle t’a dit, si tu ne peux pas faire une dfina et une tahtiya, fais-moi seulement de bonnes robes de ton choix. On ne peut guère en demander plus ! »        

    « Et si quelqu’un d’autre est venu pendant mon absence pour demander sa main, pourrait-elle résister ? »

    « Ecoute, tu peux dormir sur tes deux oreilles ! Tant que je vivrai personne sauf toi ne l’épousera si tu lui restes fidèle et tu fais toutes les robes qu’elle a demandées. »

    « Je les ferai ! » dit Tahar, en se mettant debout. « Que Dieu m’y aide ! Fais une prière pour moi, Qadi ! »

    Le Qadi pria pour lui, puis les deux marchèrent lentement le long de la rive, du térébinthe au palmier.


Mohamed Ali LAGOUADER

 

 

Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 17:24

Tahar devait encore attendre jusqu’au mercredi d’après. Il voulait rencontrer  Fatima, sa cousine de vingt ans.

 

    Et voilà que Fatima marcha lentement vers la berge, là où son amant, un jeune homme du village d’en face, l’attendait. Le lieu débordait déjà d’amants des deux villages.

    « Bonjour ! » dit Tahar, un peu timidement.

    « Bonjour ! » répondit Fatima, qui avait tenté de l’éviter.

    « Je suis désolé de t’avoir arrêtée, mais j’ai quelque chose à te dire. »

    « Oui ? » dit Fatima, dévoilant son visage.

    « Pourrais-tu me faire une faveur ? »

    « Oui ? »          

    « Eh bien, s’il te plait, dis à ma mère que je quitte le village cet après-midi. Je vais à Mogador. Je vais rester là-bas jusqu’à ce que Zina se soit mariée. Dis à ma mère que je ne vais pas me marier avec Zina. Le Qadi rencontrera mon père et lui expliquera tout. »

    « Qu’est-ce que tu vas faire à Mogador ? »

    « Je ne sais pas vraiment. Il suffit de dire à ma mère ce que je viens de te dire. Je n’ai pu lui en toucher un mot, car je sais qu’elle m’assaillerait de questions. Je ne veux plus parler de Zina, tu vois ? »

    « D’accord ! Je vais lui dire. Bon voyage ! »

    « Merci ! » 

 

    Sur le chemin de Mogador, Tahar rencontra les Laâbids, ces nomades noirs qui, parfois, passaient un mois ou deux dans son bled. Tahar fut soulagé de les voir là, car il savait que certains d’entre eux allaient aider son père et son frère pendant son absence. Les laâbids ne serait que trop heureux de travailler dans les champs de sa famille.

 

    Tahar quitta le camp des laâbids et reprit la route de Mogador. Dès son arrivée, il réserva une chambre dans un foundouq, une auberge bon marché. Il n’y avait ni lit, ni table, ni chaise dans la chambre. Il y avait seulement une natte en partie couverte d’un mince matelas avec un oreiller bas et une couverture de laine. Mais il n’y avait pas d’autre endroit où Tahar aurait pu être accueilli avec sa monture sous le même toit.   

 

    Ce ne fut pourtant pas le problème. Le problème fut que, une fois qu’il avait réservé cette chambre, Tahar ressenti l’envie de retourner dans son village, et plus précisément à ce palmier de la rive, d’où il avait pu voir sa bien-aimée, Ezzahia, ou du moins quelque chose d’elle.   

 

    Maintenant, il quitta le foundouq en direction de la mosquée, guidé par la voix du muezzin qui appela à la prière de la mi-après-midi. Chemin faisant, il vit deux femmes habillées en blanc et sa nostalgie d’Ezzahia devint plus pénible.

 

    Même pendant la prière il pensa à elle. Mais il ne pensa pas qu’à elle seule. Il pensa aussi à Zina. Il s’imagina assis avec Ezzahia à portée de voix de Zina.

    « Oui, j’ai bien pensé à elle, » songea-t-il, s’adressant à Ezzahia, « mais maintenant, elle n’est plus rien pour moi. Je ne suis pas impressionné par sa beauté, tu sais. Tu es bien plus belle qu’elle. Non, crois-moi ! Je dis la vérité !... »       

 

    Comme il quittait la mosquée, Tahar prit par erreur les chaussures de quelqu’un d’autre.

    « Excusez-moi, mon frère, » dit un beau jeune homme avec une physionomie berbère, « celles-ci sont mes chaussures. Voici les vôtres ! »     

    « Ah, désolé ! Vous avez raison. Ce sont en effet les miennes ! »

    « Pas de problème ! »

 

    A l’extérieur de la mosquée, Tahar se retrouva marchant dans la même ruelle que le jeune homme. Son cœur battait comme il se retourna et dit :

    « Dites-moi, mon frère, est-ce que vous allez dans la même direction que moi ? »

    « Où allez-vous ? »

    « Je suis à la recherche d’un tailleur. »

    « Vous n’êtes pas de cette ville, alors ? »

    « Non, je n’appartiens pas à cette ville. Je viens de… »

 

    Une heure plus tard, les deux étaient amis. Ils prirent du thé ensemble au foundouq.

    « Je suis heureux de t’avoir rencontré, Smaïl, » dit Tahar. « J’espère te revoir encore et encore. »

    « Moi aussi ! » répondit Smaïl. « Mais maintenant, allons-y ! Je vais te montrer un tailleur qui, je crois, va bientôt se prendre d’amitié pour toi. »

    « Oh, merci ! »  

 

    La boutique du tailleur donnait sur une rue animée. Le tailleur était un homme dans la cinquantaine, un peu gros, vêtu d’une djellaba de couleur beige. Il était assis à l’arrière de la petite boutique, penché sur un vêtement qu’il coudait pendant qu’un garçon, se tenant debout au bord de la rue, tirait les fils qu’il croisait en synchronisation avec la couture du tailleur. Le tailleur n’a pas bougé de sa place lorsque Smaïl se tint debout dans l’embrasure de la porte, et dit :

    « Salut, H’sein ! Comment vas-tu ? Puis-je te parler un peu ? »

    « Tu es le bienvenu ! » répondit H’sein. « Entre ! »

    « Il y a un ami avec moi, » dit Smaïl, en regardant en arrière.

    « Vous êtes les bienvenus tous les deux ! Venez vous asseoir auprès de moi. »

    « Merci ! Eh bien, je suis venu mettre cet homme en apprentissage chez toi, » dit Smaïl, en s’asseyant à la droite de H’sein, alors que Tahar s’assit sur sa gauche.

    H’sein leva les yeux pour regarder Tahar, puis dit :

    « Je n’ai jamais eu un apprenti de son âge ! »

    « Oui, c’est vrai, mais cet homme est prêt à apprendre et à payer son apprentissage. »

    « Bon ! » dit H’sein enfin, « je vais faire de mon mieux. »

    « Merci ! » dit Tahar timidement.

    « Maintenant, permettez-moi de vous montrer ce que je fais, d’accord ? » dit H’sein, en se levant et faisant signe à Tahar de prendre une chaise à l’intérieur de la boutique. Puis, il se mit debout à côté d’un vêtement accroché au mur, et dit, en regardant Tahar :

    « Ca c’est une takchita, tu vois ? Celle-ci est chère. » Il décrocha la takchita et commença à afficher ses parties intérieures et extérieures, en nommant chaque partie et en disant combien de temps il fallait pour la faire. Le cœur de Tahar battait plus vite comme le tailleur s’assit et poursuivit : « Regarde, je suis le mâallam, ou le tailleur-en-chef, si tu veux. Cela veut dire que je ne fais pas tout le travail tout seul. C’est pourquoi j’ai plusieurs personnes qui travaillent pour moi. Chacun d’eux a quelque chose à faire. L’un d’eux, par exemple, est le berram. Il tord le fil de soie pour en faire des trassens, ou tresses, qui sont utilisées avec la    sfifa. La sfifa c’est cette chose que tu vois ici sur cette dfina. Elle est ici autour du cou et elle descend le long du milieu de l’avant de la dfina. Les trassens sont ces trucs que tu vois sur la bordure de la sfifa. Les trassens sont également utilisées ici, juste au milieu de la sfifa, et ce pour fixer les âkadis, tu sais. Ces boutons-là sont les âkadis, tu vois ? Les sfifas et trassens et âkadis sont faites par deux personnes différentes. Celui qui fait les âkadis fait également la dfira, c’est ce que tu vois juste au milieu des trassens. Et puis il y a moi, je couds toutes les parties de la takchita. Et, enfin, vient le tour de celui qui met la dernière main au vêtement. Comme tu le sais probablement, une takchita est composée de deux pièces : une tahtiya, qui est la partie intérieure, et une dfina, qui est la partie extérieure. Tu pourrais aussi y ajouter la m’demma, ou la ceinture, qui en elle-même nécessite un travail spécial. Ah, j’ai oublié de te dire que le garçon là-bas m’aide au berchmane. Mon travail principal en tant que mâallam c’est comme suit : d’abord, je m’informe sur les mesures de la cliente. Ensuite, je conçois la robe, je taille le tissu, et puis je répartie le travail entre moi-même et mes partenaires et apprentis, qui sont dispersés au travers du quartier. Il y a aussi des femmes qui font la broderie pour moi dans leurs propres foyers. Maintenant, comment trouves-tu tout ça ? »

    Tahar n’ouvrit pas sa bouche. Il fut sidéré. Il n’aspira plus qu’à une chose : sortir prendre l’air. « Je dois retourner chez moi, » pensa-t-il. « Il me faudrait toute une vie pour faire cela ! »

    « Comment as-tu trouvé ça ? » répéta le tailleur.

    « Pardon ? » répondit Tahar entre ses dents. « Oh, merci ! Je vais essayer ! Je vais essayer ! Maintenant, je pense que nous devons partir. Merci encore une fois ! »

 

    En quittant la boutique, Tahar respira à fond.

    « Ne sois pas si pessimiste ! » dit Smaïl, en lui tapant sur l’épaule. « Ne t’inquiète pas ! Je vois que le tailleur t’a donné le vertige en te montrant tout ces trucs. Mais il ne faut pas se laisser décourager si facilement. »

    « Franchement, » dit Tahar, ayant enfin retrouvé sa voix, « j’ai été embrouillé. »

    « C’est tout à fait normal, mon frère. Ecoute, maintenant, tu vas te reposer pendant une heure ou deux. Et ne quitte pas ta chambre sauf pour la mosquée. Quant à moi, je dois aller à la maison. Ma femme ne sait pas où je suis. Je vais voir si elle a besoin de quelque chose, et après je viendrai te chercher, hein ? Tu dîneras avec moi ce soir, parce que je ne pourrai pas te revoir avant jeudi prochain. »

    « Pourquoi ? »

    « Tu sais, je travaille à présent en tant qu’enseignant pour une famille à l’extérieur de la ville. J’enseigne leurs enfants à domicile. Je suis également un médecin. J’ai donc très peu de temps à passer avec toi. »                  

    « Je suis heureux de t’avoir rencontré, de toute façon. Je ne sais pas ce que j’aurais pu faire sans toi. »

    « Tu sais quoi, tu me rappelles ma jeunesse ! »

    « Quel âge as-tu ? »

    « J’ai quarante et un ans. Et toi ? »

    « J’ai vingt-et-un ans. »

    « C’est ce que j’ai deviné ! Je sais que c’est un âge spécial. Très bien ! Te voici sur le chemin du foundouq. Prends soin de toi ! A bientôt ! »

    « Merci ! »

   

    Tahar acheta un gros gâteau dans une épicerie sur le chemin du foundouq. A l’intérieur du foundouq, la salle à manger était remplie de gens qui semblèrent n’être venus que pour parler. A quelque distance de là, de l’autre côté du mur, l’air s’emplit des braiments des ânes. Tahar regarda autour de lui cherchant une place pour s’asseoir, mais il finit par murmurer timidement au serveur qu’il préférait prendre un verre de thé dans sa chambre. « Je vais te l’amener tout de suite, » répondit le garçon.

 

    Tahar mangea le gâteau et but le thé puis se coucha sur son dos, mais juste après, il sauta sur son sac et en sortit son outar et le serra contre lui.    

 

     Il ne déposa l’outar qu’au moment où il dut faire la prière du coucher du soleil, et, une heure plus tard, celle du soir. Alors, quand Smaïl vint vers lui et se tint debout dans l’embrasure de la porte, Tahar pinçait encore les cordes de son outar.

    « Mais quelle bonne surprise pour moi ! » s’exclama Smaïl, en s’accroupissant devant Tahar.

    « Tu aimes ça ? » dit Tahar, en posant son outar.

    « Bien sûr ! Mais maintenant lève-toi ! Comme je t’ai dit, tu vas dîner avec moi ce soir. J’aurai un autre hôte pour le dîner ! »

    « Je t’en pris, je suis une personne timide, tu sais ! Je ne me sens pas à l’aise avec des étrangers. »

    « J’ai dit lève-toi ! » insista Smaïl, en tirant Tahar doucement par la manche. « Cet homme qui va dîner avec nous ce soir, c’est pas comme les autres. Tu vas voir ! Maintenant fais vite ! Allons, remue-toi ! »

 

    Ce « hôte spécial » fut un homme septuagénaire qui pouvait encore marcher sans canne. Il habitait non loin de la mosquée où Tahar et Smaïl s’étaient rencontrés pour la première fois. Sur le chemin de la maison de Smaïl, Tahar ne dit pas un seul mot. Au début, il pensa au vieil homme, se demandant dans quelle mesure il serait spécial pour lui. Mais ses pensées furent vite interrompues par une femme qui venait de l’apercevoir et puis s’était empressée de fermer à moitié sa fenêtre pour qu’elle eût pu lui jeter des coups d’œil furtifs de derrière les volets. Dans une autre ruelle éclairée par la lune, ce fut une femme beaucoup plus jeune qui le regarda de derrière la porte de sa maison. Tahar fut enchanté par ces gestes féminins, bien qu’embarrassé.

 

    Son embarras quasiment doubla quand il pénétra dans la maison de Smaïl. C’était une grande maison joliment peinte et carrelée. Tahar regarda droit devant lui, mais roula ses yeux à droite et à gauche cherchant la femme de Smaïl. Il voulut voir son visage. Il voulut voir si elle était belle. « Fais comme chez toi ! » lui disait Smaïl. « Tu n’as pas besoin d’être timide dans ma maison… »

    Dans la chambre d’hôtes, Smaïl raconta au vieil homme l’histoire de Tahar. De temps en temps, le vieil homme jeta un regard à Tahar pendant que Smaïl parlait.

    « Ne m’en dis pas plus ! » dit le vieil homme soudainement. « Tu veux que je pries pour lui ? C’est ce que je vais faire après que nous aurons dîné, inchallah. Ca sent le tajine, si je ne m’abuse ? »

    « Tu as raison, » dit Smail avec un grand sourire. « C’est un tajine. Il a été spécialement fait pour toi ! »

    « Oh, merci ! »

    Alors qu’ils mangèrent, Tahar pensa aux petites mains qui avaient préparé cet appétissant tajine. Mais une fois qu’ils eurent fini de manger, le vieil homme fit face à Tahar, et lui dit :

    « Avant que je ne prie pour toi, mon fils, récitons un peu de coran ! »

    Au grand soulagement de Tahar, le vieil homme commença par les plus courtes sourates que Tahar avait apprises à Marrakech.

    « Maintenant, quel est ton souhait ? » dit le vieil homme.

    « Je veux devenir tailleur, Monsieur, » répondit Tahar tout de suite.    

    « Ô Dieu… »

    Le vieil homme pria de bon cœur pour Tahar. Cependant, Tahar fut un peu sceptique. Il murmura à son ami Smaïl qu’il souhaitait savoir quand ces prières seraient exaucées. Smaïl en fit la remarque au vieil homme, lequel sourit et lui dit :

    « Quand est-ce que j’ai prié pour toi ? »

    « Tu as prié pour moi quand j’avais trente ans,» répondit Smaïl avec un sourire.

     (Tahar eut l’air atterré.)   

    « Et quand a-t-elle été exaucée ma prière pour toi ? »

    « Du point de vue argent, elle a été exaucée il y a deux ans. »

    « C'est-à-dire, quand tu avais trente-neuf ans ! »

    « Oui, Âmmy Abderrahmane, mais Tahar n’a que vingt et un ans. Il ne peut pas attendre aussi longtemps que moi. »

    « Laisse-moi lui demander, peux-tu attendre ? »

    « Je l’espère, » dit Tahar d’un ton lugubre. « Ce-ce-ce qui importe pour moi, c’est-c’est de savoir si tant est que la prière soit exaucée ! »

    « Il n’y a pas de doute possible à ce sujet, » dit Smaïl. « Si Âmmy Abderrahmane prie pour une personne, alors tu peux être sûr que la prière sera exaucée, tôt ou tard. Ce n’est qu’une question de temps ! »

    « Ton ami semble ne pas avoir encore compris, » dit le vieil homme. « Ecoute, mon fils, » poursuivit-il, en regardant Tahar. « Dieu ne te regarde pas tout seul. Dieu regarde bien au-delà de toi. Il regarde tout le monde autour de toi. Si Dieu te donne quelque chose maintenant, il se peut qu’il la donne à travers toi à l’un de tes enfants qui ne sont pas encore nés. Si Dieu veut que ton enfant grandisse dans une belle maison, alors il te fournira les moyens d’avoir une belle maison, même si tu ne la mérites pas toi-même. Si Dieu veut que ton enfant soit beau, alors il fera en sorte que tu épouses une belle femme, même si tu ne la mérites pas toi-même. Si Dieu te donne quelque chose de bien maintenant alors que tu ne la mérites pas, eh bien il se peut qu’il te réserve une mauvaise surprise à l'avenir. Et tu ne pourras pas savoir quand ni comment cette mauvaise surprise te frappera. Si tu ne vénères pas Dieu et pourtant tu as une grande usine ou de vastes champs fertiles, alors il se peut qu’il t’aie donné ça parce qu’il sait qu’une personne pieuse qui le vénère tout le temps va être très heureuse de trouver du travail, aussi modeste soit-il, dans ton usine ou dans tes champs et qu’il remerciera Dieu de cette faveur et consacrera toute sa vie à Dieu. N’imagine pas que Dieu décide à l'aveuglette ! »    

    « Comment pourrais-je savoir si je mérite cette faveur ou non ? » demanda Tahar timidement.

    « Tu le sauras en examinant ton propre comportement, » dit le vieil homme. « Regarde cet homme-là. Il ne fut pas moins beau que toi, sinon plus. Je connais des femmes qui désirèrent tellement l’épouser. Ces femmes-là se sont mariées avec d’autres hommes il y a bien longtemps, mais Smaïl resta célibataire jusqu’à il y a un peu plus d’un an. Il ne put se marier dans la vingtaine ou même la trentaine que pour la simple raison qu’il n’avait pas de sous. »       

    « Ce que moi j'ai aimé le plus chez lui c'est qu'il était bien conscient de ce qui lui arrivait. Tu pourrais en être surpris, étant donné ton âge, mais cet homme a toujours été clair avec lui-même. Il a péché, certes, mais il a eu le courage d'admettre qu'il était un pécheur. Il a toujours admis ses péchés et demandé le pardon de Dieu. Et c'est ce qui l'aida à supporter ses souffrances. Donc, si toi, Tahar, tu veux te marier pendant que tu es encore si jeune, si beau, sois prudent! Pense à Dieu comme étant constamment sur ta droite, et à Satan comme étant constamment sur ta gauche. Je sais que vous les jeunes n'aimez pas les prêches, mais je sais aussi que vous aimeriez bien être heureux. »

 

    Cette nuit-là, Tahar retourna au foundouq profondément frustré. Il avait souhaité voir la femme de Smaïl, mais il avait seulement entendu sa voix.

      

 

    Le lendemain matin, il fut à la boutique de H’sein.

    « As-tu pris ton petit déjeuner ? » demanda H’sein.

    « Oui, et vous ? »

    « Moi aussi j’ai pris mon petit déjeuner, mais un verre de thé maintenant ne me ferait que du bien, n’est-ce pas ? »

    « Je le paie ! » dit Tahar, plongeant sa main au fond de sa poche.

    En attendant le thé, H’sein commença à enseigner à Tahar ce qu’un maître tailleur enseignerait à un très jeune apprenti. A la surprise de Tahar, les mots de H’sein furent doux à son oreille. On aurait dit qu’il ne faisait qu’apprendre par coeur l’un des chants religieux de Saïd El-Bahi. H’sein aussi fut surpris lorsque Tahar lui dit :

    « Je voudrais faire une gandoura comme celle-ci. Je pense que c’est plus facile pour moi. »

    « D’accord ! » dit H’sein. « Je te donnerai tout le matériel nécessaire pour la faire. Mais prenons d’abord le thé ! »

    Tout se passa sans accroc cette première matinée. Dans l’après-midi, un homme parlant l’arabe avec un accent berbère vint vers H’sein, le salua, et lui dit : « Je veux ça, ceci et cela. » Il fut tout sourire comme il disait cela. Mais quand le moment de payer arriva, son dernier sourire se figea sur ses lèvres.

 

    « C’était un juif, » dit H’sein sournoisement. « Il est toujours comme ça. Mais il est un bon client. »

    « Est-ce qu’il vient très souvent ? » demanda Tahar, feignant l’intérêt.

    « Oui, il est l’un de mes clients depuis plus de cinq ans maintenant. Il habite Mogador. Il vient vers moi une fois par semaine. »

    « Vous voulez dire que c’est un commerçant ? »

    « Oui, il est commerçant. C’est un vendeur ambulant. Il sillonne toute la région autour. Il fait du porte-à-porte. Parfois, il va aussi loin que Marrakech. »

    « Je connais deux hommes juifs qui font presque la même chose que lui. Ils viennent souvent dans notre village. Mais je n’avais jamais vu celui-là. »

    « Maintenant, oublie tout à son sujet et concentre-toi sur ton travail. Attention, cette pièce de tissu est délicate. Mais je constate que tu fais bien ! Continue ! »

 

    Et il fit bien en effet. Il rendit à son maître la première robe toute faite sept jours plus tard.

    « Bravo ! » s’exclama H’sein, en manipulant la robe avec soin. « C’est vraiment une très belle robe ! Très bon ! »

    « Maintenant, je veux faire une takchita, » dit Tahar, encouragé par les compliments de H’sein.

    « Non, mon ami. Il est encore trop tôt pour toi de commencer le travail sur une takchita. »

    « Mais laissez-moi essayer au moins ! »

    « Fais-moi trois autres robes comme celle-ci et je te laisserai faire une takchita, d’accord ? »

    « D’accord ! » dit Tahar à contrecoeur.   

 

 

    Maintenant, du fait que de plus en plus de femmes apparurent ça et là, Tahar ne put s’empêcher de penser plus aux femmes qu’à d’autre chose. Et la femme à laquelle il pensa en ce temps-là ne fut autre que Zina. Il essaya de tout oublier à son sujet. Il eut beau essayé autant qu’il pût de penser plus sérieusement à Ezzahia. Mais Zina fut encore là, là dans son cœur. Il avait vu Zina. Il avait parlé à Zina. Il avait ri avec Zina. Il avait rêvé de Zina. Et maintenant, Zina allait se marier sous peu, peut-être dans quelques semaines, ou peu après l’Aïd el-Kebir.   

    Même quand il retournait au foundouq après le coucher du soleil, il ramasserait son outar et chanterait ses vieilles chansons, celles qu’il avait chantées à Zina.         Maintenant, il n’était plus désireux de faire des robes pour Ezzahia. Pour lui, la couture était devenue si facile –facile comme bonjour–, si terne, qu’il n’y pensait plus. Tout son travail était désormais ennuyeux, toute sa vie insipide.

    Et ce fut alors qu’un soir il courut vers le vieil homme qui avait prié pour lui.

    « Âmmy Abderrahmane, » lui dit-il, « je suis venu vous dire que votre prière semble avoir été exaucée. J’ai réussi à faire de bonnes robes qui ont plu au maître tailleur. »

    « Tant mieux pour toi ! » dit Abderrahmane, qui était assis sur un tabouret en compagnie d’autres vieils hommes près de la mosquée. « Maintenant, quel est le problème ? »

    « Ben, Monsieur, j’ai commencé à sentir la nostalgie. Je me sens seul. »

    « Que puis-je faire pour toi, alors ? »

    « Je me demande si vous connaissez une école ou tout autre endroit où je pourrais passer la soirée et apprendre quelque chose de bien. »

    « Voudrais-tu rejoindre une zaouia ? »

    « Cela me ferait plaisir ! »

    « Très bien ! Viens avec moi ! » 

 

    Tahar rejoignit la zaouia. Il fut heureux de s’asseoir parmi des dizaines d’hommes de tout âge dans une grande maison parfumée de musc mêlé d’ambre gris. Il ne lui fallut que très peu de courage pour surmonter sa timidité. Il reçu un livre, et entra ainsi dans le chant du mieux qu’il put.

    Mais une fois de retour dans sa chambre au foudouq, il se retrouva à penser à Zina une fois de plus. Le lendemain matin, il pensa toujours à elle. Il attendit qu’elle fût tombée malade à cause de lui et qu’elle aie refusé tout traitement jusqu’à ce que lui, Tahar, fût revenu à elle et lui aie dit qu’il l’aimait toujours et qu’il allait l’épouser.

 

    Finalement jeudi arriva, Smaïl aussi. Mais ce fut toujours la même histoire. Zina refusait obstinément de libérer Tahar de ses pensées.

 

    Les jours se succédèrent et se ressemblèrent jusqu’à un soir, quand un inconnu vint vers Tahar comme il demandait son dîner dans la salle à manger du foundouq.   

    « Puis-je vous parler ? » demanda l’inconnu.

    « Oui. »

    Tous deux s’assirent sur la natte et discutèrent en prenant un verre de thé.

    « Croyez-moi, » dit l’inconnu, « vous n’avez pas besoin d’apprendre plus que ce que vous avez déjà appris. En faisant seulement des robes comme celles que vous avez faites, vous ferez certainement fortune ! Le maître pour lequel vous travaillez va uniquement vous exploiter. Venez travailler avec moi et je vous paierai tout. Vous allez devenir riche en quelques mois… »

    L’inconnu s’en alla. Tahar passa cette nuit-là à penser. Le lendemain matin, il retourna à la boutique de H’sein. A peine dans la boutique, il dit à son maître :

    « Maître H’sein, je dois apprendre davantage. Je dois faire une dfina et une tahtiya maintenant. C’est absolument impératif pour moi. »

    « Non, non, mon ami ! Tu n’as pas besoin d’apprendre tout cela. Il suffit de continuer à faire les mêmes robes que celles que tu as faites jusqu’ici. »

    « J’en ai faites assez, et puis c’était moi qui vous payais. Vous ne m’avez jamais payé un sous ! »

    « Je vais te payer cette fois-ci. Je te le promets. »

    « Non, Maître ! Je dois absolument faire une dfina et une tahtiya. Je les amènerai à ma famille à la veille de l’aïd, et après je reviendrai travailler avec vous. Je ferais n’importe quelles robes que vous souhaiteriez. »

    « Non, mais… »

    Le maître finit par céder et Tahar commença aussitôt à travailler sur une dfina. Et peu à peu, il se retrouva à penser à Ezzahia. Et il pensa à elle plus encore quand il s’assit parmi les bons hommes dans la zaouia. Et il lui chanta lorsqu’il fut seul dans le foundouq.  

 

 

    Un mois plus tard, il fut à dos de cheval, sur le chemin de retour dans son village.

    « Voici deux robes que j’ai faites, » dit-il à sa famille, en se vantant.

    « Oh, comme elles sont belles ! » dit sa mère. « Mais est-ce que tu as gagné de l’argent ? »

    « Non, ma mère, pas encore. Je n’étais qu’un apprenti, tu sais. Mais la prochaine fois j’apporterai un peu d’argent avec moi. »

    « Nous n'avons pas besoin de ton argent, tu sais ça, » dit sa mère. « Mais si tu veux te marier et fonder une famille, tu auras à gagner ta vie en quelque sorte. »

    « Je sais, ma mère. Si je ne gagne pas assez d'argent en faisant des robes, je reviendrai pour travailler dans les champs. »

    « Heureusement pour moi, » dit son père, « les laâbids étaient là pendant ton absence. Je me demande ce que je vais faire quand ils s'en iront. »  

    « Je te trouverais alors un ouvrier à la tâche ou deux, » répondit Tahar. « Ne t'inquiète pas! »

    « Qu'est-ce qu'il y a dans ton sac? » demanda sa mère.

    « Y a seulement l'outar et des habits à moi, » dit Tahar en rougissant. « Je dois vous laisser maintenant. Je vais à Krémate souhaiter le bon aïd au Qadi. »

    « Attends! Attends un instant! »

    Mais Tahar ramassa son sac et se précipita vers la porte pour sortir. Il sauta en selle et se mit en route pour le village du Qadi.

    Le Qadi n'arriva que tard dans la soirée.

    « Que fais-tu ici? » dit-il, en regardant Tahar suspicieusement.

    Tahar, qui s’appuyait contre le tronc d'un arbre juste à l'extérieure du domicile du Qadi, prit son courage à deux mains et dit:

    « Je suis venu vous dire que les robes sont maintenant prêtes. »

    « De quelles robes parles-tu? »

    « Eh bien, regarde! » dit Tahar, en ouvrant son sac, les mains tremblantes. « Voici les robes. Je les ai faites.  Je les ai faites moi-même, avec l'aide du maître tailleur. Voici la dfina, et voilà la tahtiya. » 

    « Où les as-tu trouvées? »

    « J'ai dit que je les ai faites! Je le jure! »

    « Tu les as faites en moins de quarante jours? »

    « Laissez-moi vous expliquer, Qadi! A mon arrivée à Mogador, j'ai rencontré par hasard un jeune homme qui m'a présenté à un vieil homme, lequel a prié pour moi. J'ai moi-même été surpris lorsque j'ai senti que j'apprenais très vite. »

    « Qui est cet homme-là qui a prié pour toi? »

    « Tout ce que je sais c'est qu'il s'appelle Âmmy Abderrahmane. Je peux vous emmener chez lui, si vous voulez. »

    « Quand es-tu revenu de Mogador? »   

    « Je suis revenu toute à l'heure. »

    « As-tu vu Ezzahia? »

    « Non. »

    « Est-ce que tu veux la voir? »

    « Oui. »

    « Quand? »

    « Demain. »

    « Demain ce sera le jour du l'aïd. »

    « Je le sais. Mais je ne peux pas attendre. »

    « D'accord! Je vais essayer de venir dans votre village demain après-midi, et je t'emmènerai à sa demeure. Est-ce que ça te convient? »

    « Non, Monsieur! Je ne peux pas aller chez eux à l'heure actuelle. Je suis une personne timide, vous savez. Je ne veux pas paraître ridicule devant elle. »

    « D'accord! » dit le Qadi, en souriant. « Nous allons donc nous rencontrer quelque part autour de son domicile. »

    « Merci! Pourrais-je vous confier ces robes? Je ne veux pas que ma famille les voie. »

    « D'accord! » dit le Qadi, en éclatant de rire.

 

    Tahar fut tellement heureux qu’il ne put dormir cette nuit-là.

 

    Le lendemain matin, il évita tout le monde jusqu’à ce que sa mère eût commencé à faire un rôti de mouton dans la cour de leur maison aux environs de midi. Mais même en ce moment-là, les autres membres de sa famille, qui étaient assis tout autour, avaient tant de choses à se dire qu’il n’eut guère besoin de parler avec eux. Il se replia sur lui-même, et attendit patiemment l’après-midi.

 

    Le Qadi vint vers la fin de l’après-midi et trouva Tahar vêtu (non d’une djellaba de tous les jours, mais) d’un très beau tchamir blanc chatoyant autour du cou sous une djellaba blanche voyante, sur laquelle flottait un selham fin noir. Une âssaba de couleur jaune ornait sa tête et ses babouches jaunes étaient un régal pour les yeux. Bref, il portait tout ce qui lui allait le mieux et sa beauté naturelle lui conférait l’aura d’un prince.

 

    De l’autre côté de la rivière, Ezzahia attendait avec son père dans une oliveraie. Elle était habillée (non d’un haïk de tous les jours, mais) d’une takchita bleue et d’un foulard épais en jaune et blanc frangé de vieilles pièces de monnaie cliquetantes. Et elle était chaussée d’un très beau cherbil vert.

 

    Le Qadi fut le premier à lui parler. Il sembla l’avoir rencontrée avant d’aller chercher Tahar, mais même en ce moment-là Tahar sembla suspendu aux lèvres d’Ezzahia.

    « Viens ! » dit-elle soudainement.  

    Tahar marcha rapidement vers elle.

    « Assalamo Alaykom ! » dit-il d’une voix tremblotante.

    « Wa Alaykom Assalam ! » répondit-elle, en contemplant chaque trait de son visage rougeâtre.

    « As-tu aimé les robes ? » dit Tahar, en lançant un regard au Qadi et au père d’Ezzahia, qui s’éloignèrent d’un pas traînant vers une autre oliveraie.

    « Oui, j’ai aimé. »

    « Puis-je t’épouser maintenant ? »

    « Non. »

    « Pourquoi ? »

    « Tu ne peux pas entrer dans ma vie avant que je n’entre dans ton cœur. »

    « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

    « Eh bien, pour te dire la vérité, ces robes-là, ça ne m’intéresse pas. Ce que je voulais en fait c’est que tu sois allé loin de ce village et que tu sois resté là-bas loin de ces contrées un certain temps. Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina. » Plus de sang monta au visage de Tahar comme Ezzahia poursuivit : « Je ne m’attendais pas à ce que tu sois revenu si tôt. Maintenant, retourne à Mogador et reste là-bas jusqu’à ce que tu aies fait plus de robes pour moi. Ne retourne surtout pas à ce vieil homme pour prier pour toi afin que tu puisses faire les robes en trois jours. Je ne suis pas pressée. M’barek Îdek ! Salut ! »

    « Attends un instant ! »

    Ezzahia n’attendit pas un instant. Elle s’avança vers son père sans se presser. Et, chemin faisant, elle échangea quelques mots avec un jeune homme qui passait par là. Le Qadi vint vers Tahar, et lui murmura :

    « Maintenant, s’il te plait, pars, ne nous cause pas des ennuis ici ! »

    « Qui est cet homme à qui elle vient de parler ? »

    « Je t’ai dit va-t-en ! » dit le Qadi, en s’éloignant de lui.

    Tahar passa cette nuit-là sous les étoiles, parlant à lui-même et à la lune. Le lendemain matin, il mit son cheval au galop, sur le chemin de retour à Mogador.

 

    Une fois de plus, il réserva une chambre dans le foudouq, et alla travailler dans la boutique de H’sein.

 

    Le jeudi suivant, il demanda à prendre quelques heures de congé afin de pouvoir rencontrer Smaïl. Smaïl l’emmena à la Skala. Tous deux s’assirent sur l’un des canons orientés vers la mer.

    « Fais-tu confiance à ta femme ? » dit Tahar soudainement.

    « Nous parlions de la mer, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi me poses-tu cette question à propos de ma femme, hein ? »

    « Quelque chose dans mon cœur m’y a poussé. S’il te plait, dis-moi : est-ce que tu fais confiance à ta femme ? »

    « Eh bien, je fais comme si. »

    « Tu veux dire que tu ne t’en inquiètes pas ? »

    « Ecoute, Âmmy Abderrahmane a dit qu’on devrait faire attention, si tu te rappelles bien. Il voulait dire par là que tu devrais faire attention à ton propre comportement. Si tu te comportes bien ; si tu es un homme bon ; si tu fais tes prières régulièrement ; si tu ne te laisses pas corrompre ; si tu respectes le bien d’autrui ; si tu ne flirtes pas avec des femmes autres que ton épouse ; si tu as toujours l’impression que Dieu t’observe, alors tu ne devrais pas t’inquiéter ! Et puis si ta femme fait quelque chose de mal, ce serait alors ‘une mauvaise surprise pour toi’, comme l’a dit Âmmy Abderrahmane, c’est-à-dire, une punition pour toi –pour quelque chose que tu aurais faite dans le passé et que tu aurais oubliée. Mais même dans ce cas-là, si tu ne changes pas pour le pire, Dieu te donnerait certainement quelque chose de mieux. »

    « Tu veux dire une meilleure femme ? »

    « Pourquoi pas ? Ecoute, laisse-moi te dire une chose. Tu ne peux pas obtenir que ta femme te soit fidèle seulement en la battant ou en l’enfermant ou en l’épiant tout le temps ou en lui faisant subir épreuve après épreuve. Cela ne servirait à rien. Aime-la et reste-lui fidèle, et ne lui apporte que de la nourriture et des biens que tu as achetés avec de l’argent propre, de l’argent que tu as gagné à la sueur de ton front. Fais cela et après confie ta femme à Dieu. Si elle est une bonne épouse, elle va rester avec toi par la grâce de Dieu. Si, en revanche, elle s’avère être une méchante femme, Dieu va te trouver une solution. Et puis, laisse-moi conclure avec ce point : Tu sais quoi, j’ai été moi-même un pécheur. Beaucoup de gens avaient confiance en moi alors que j’étais loin d’être digne de confiance. J’espère que mes souffrances dans le passé étaient une punition pour cela. Maintenant, pour te dire la vérité, je ne m’inquiète pas pour ma femme, parce que j’ai bien l’impression que Dieu l’a choisie pour moi. Dieu merci ! »

    « As-tu aimé ta femme avant de l’épouser ? »

    « Maintenant, ça suffit ! S’il te plait, oublie tout au sujet de ma femme. Partons d’ici ! »

    « Je suis désolé, je n’avais pas l’intention de… »

 

    Tahar fut profondément blessé par la façon dont Smaïl l’avait réprimandé. Smaïl lui avait jeté un regard mauvais.

 

    Maintenant, il fut de retour au foundouq. Il se gava d’un gros gâteau et de trois grappes de raisin. Puis, il s’allongea sur le dos et ferma les yeux. Aussitôt après, le visage d’Ezzahia vint en visite éclair et se glissa dans son esprit. Les yeux bleus d’Ezzahia et son visage blond furent engageants, et ses chuchotements eurent quelque chose de rassurant.

 

    Le lendemain matin, Tahar quitta le foudouq plus tard que d’habitude. H’sein l’accueuilla d’un tiens voilà notre joli apprenti, et lui demanda : « Où as-tu été tout ce temps-là, fils de garce ? » Tahar le foudroya du regard, lui cracha à la figure, et retourna au foundouq. Il ramassa ses objets personnels, alla chercher son cheval et se mit en route pour son bled.

 

    Sa famille parla tant, mais il s’en ficha comme de sa première chemise. Il alla à la mosquée. Il fit ses prières et bavarda avec l’imam. Puis, il retourna à la maison, récupéra son outar et se dirigea au trot vers le palmier de la rive.

 

    Il chanta. Ezzahia sortit de sa cachette. Elle se tint debout loin de la rive et se contenta de regarder alors que Tahar grattait du outar. Un jeune homme vint vers Ezzahia et lui parla. Tahar cessa de chanter. Avant qu’il n’eût pu faire quoi que ce soit, Ezzahia disparut derrière les maisons. Le jeune homme qui lui avait parlé alla dans une autre direction. Tahar haleta et son cœur battit fort.

 

    Une heure plus tard, il fut à Krémate, le village du Qadi.

    « Que fais-tu ici ? » dit le Qadi, en regardant Tahar d’un air soupçonneux.

    « Qadi, j’ai vu un homme avec Ezzahia ! »

    « Où et quand ? » dit le Qadi, levant la voix.

    « Dans son village. Aujourd’hui. »

    « Ecoute ! J’ai essayé de t’aider parce que je croyais que tu étais mûr et sain d’esprit. Maintenant, ne reviens jamais vers moi, tu entends ? Eloigne-toi de la fille ! Si jamais tu l’harcèles, tu serais alors allé à ta ruine ! Je déposerais donc une plainte contre toi auprès du Qaïd ! »

    Le mot ‘qaïd’ donna à Tahar froid dans le dos. Alors il ne fit que baisser la tête et mena son cheval loin de la maison du Qadi.

 

    Il passa alors deux jours à errer de part les lieux, ne sachant pas quoi faire de lui-même. Le lendemain étant mercredi, il prit son outar et s’assit sous l’ombre du térébinthe et chanta à lui-même tandis que les amants des deux villages s’amusèrent dans la vallée.

    « Hé, toi là-bas ! » dit une voix inopinément.

    Tahar se retourna et regarda bouche bée. Ce fut l’un des démarcheurs juifs.

    « Tahar ? Pourquoi es-tu assis ici tout seul ? » dit le juif, s’approchant du térébinthe.

    « Salut, Âmmy Daoud ! » dit Tahar, en riant nerveusement. Puis, il se remit sur ses pieds, et dit : « Il me tardait de te voir ! »

    « Moi ? »

    « Oui ! »

    « Et pourquoi ? »

    « Je veux travailler avec toi. »

    « Travailler avec moi ? Comment ? »

    « Ben, je fais des robes et tu les vends et puis tu me donnes ma part des bénéfices. »

    « Mais, moi, je ne vends que de bonnes robes, comme celles que tu m’as achetées pour ta mère. Comment pourrais-tu faire de telles bonnes robes toi-même ? »

    « Je vais t’expliquer. J’ai été un apprenti chez Mâallam H’sein à Mogador, tu le connais ? »

    « Oh, bien sûr, je le connais ! Maintenant, qu’attends-tu de moi ? »

    « Eh bien, je vais te donner un peu d’argent pour m’acheter le matériel nécessaire. Je vais donc faire les robes et je te les donnerai pour les vendre, d’accord ? »

    « D’accord ! C’est une bonne idée ! » 

 

 

    Tahar se construisit une cabane non loin de la maison de ses parents et en fit sa boutique. Il trouva un apprenti. Et il se mit au travail.

 

    La nouvelle se répandit qu’il était devenu un tailleur. Les gens –hommes et femmes– vinrent lui demander de défaire un ourlet ou de recoudre une déchirure ou de coudre un bouton. Mais il les renvoya gentiment en leur disant qu’il ne faisait que de robes neuves à vendre ailleurs par Âmmy Daoud. Les oiseaux gazouillaient au-dessus de sa tête comme il travaillait. Sa mère lui apportait son déjeuner à midi. Et tout allait bien.

 

    Mais le jour que tout le monde attendait (ou appréhendait) arriva, le jour où le village fut infesté de chevaux, où l’air s’emplit de youyous, où les enfants caracolèrent ça et là, heureux de porter des habits dont ils avaient été privés même le jour du aïd.

 

    Ce fut le jour du mariage. Les amants des deux villages allèrent se marier maintenant, pour la plus grande joie de leurs familles. La famille de Tahar alla se joindre à la foule. Elle alla participer à la fête, elle alla se mettre de la partie, mais elle ne put prendre part à la joie des deux villages. Elle n’avait pas de jeune marié(e) à fêter.

 

    Aussi bien le père de Tahar que son frère allèrent prendre part à la fantasia. Ils avaient passé un certain temps à préparer leurs chevaux pour ce jour-là. Son frère avait même changé son fusil et acheté de la poudre neuve.

 

    Tahar lui-même avait toujours aimé la fantasia. Il aurait aimé mettre son cheval debout parmi les autres chevaux s’assemblant pour le départ et puis attendre impatiemment le signal du départ afin qu’il eût pu pousser son cheval en avant, en ligne avec les autres chevaux, jusqu’à ce que le Mqaddem leur ait donné le signal pour tirer, tandis que les femmes se tenant debout des deux côtés du champs réponderaient par des youyous.

 

    Mais ce jour-là fut différent. Tahar n’aurait pas eu le cœur de faire cela le jour où quelqu’un d’autre alla épouser Zina.

 

    Tahar ne quitta pas le village malgré tout. Il se rendit jusqu’au palmier de la rive et s’assit là-bas et chanta à lui-même à voix basse. Il n’avait pas apporté avec lui son outar. Il avait seulement apporté un panier de raisins.

 

    Et alors qu’il mangeait et chantait, une forme apparut de l’autre côté de la rivière. « C’est elle ! » s’écria une voix en lui. « C’est Ezzahia ! Je jure par Dieu que c’est elle ! Mais–  » Tahar ne put en croire ses yeux. Ezzahia marcha lentement vers la rivière. Elle sembla se diriger vers le village de Tahar. Mais elle s’arrêta une fois arrivée au bord de l’eau. Elle se baissa et s’aspergea le visage, puis se releva, jeta un coup d’œil vers Tahar et se tourna vers son village et s’en alla. Tahar la regarda, le cœur battant. Dès qu’il avait disparu, il se retourna et courut vers la mosquée, le visage rayonnant de joie. Il s’assit dans la mosquée et effectua le tayamoume, mais se rappela aussitôt qu’il n’était pas autorisé d’effectuer des prières naafilas à ce moment de la journée. Alors, il quitta la mosquée et retourna au palmier de la rive et y resta jusqu’au moment où le muezzin appela à la prière du coucher du soleil.

 

    Le lendemain, Tahar reprit son travail de tailleur. Et deux semaines après, de nouveaux amants en puissance commencèrent à se montrer dans la vallée. Au début, Tahar se contenta de rester assis sous l’ombre du térébinthe à regarder les autres. Mais voilà qu’une forme comme celle qu’il avait vue auparavant lui apparut de l’autre côté de la rivière. Ce fut la même forme, la même démarche. Mais maintenant ? Ici même ? Serait-ce elle ?

 

    Tahar se leva, et, en un rien de temps, il fut de l’autre côté. Un bon nombre de filles tournèrent leur regard vers lui, le faisant rougir. Tahar, lui, sembla chercher quelqu’un, et puis il se laissa tomber dans un tas d’herbe sèche non loin du groupe le plus éloigné à droite. Plusieurs filles regardèrent dans sa direction, mais ses yeux furent quelque part ailleurs. Il s’efforçait d’avoir l’air indifférent, même à l’égard d’Ezzahia, qui, elle, fut assise seule, à distance de tout le monde. Tahar fut brûlant d’aller lui parler. Ses pieds ne purent guère toucher le sol. Il se sentit plus léger que l’air. Mais il ne put tout simplement rien faire. Le Qadi avait menacé de déposer une plainte contre lui auprès du Qaïd. Mais, tout à coup, Ezzahia se mit debout. Le cœur de Tahar battit la chamade. Il se demanda quoi faire. Mais voilà qu’à sa grande surprise, il la vit qui s’approchait de lui petit à petit. Il la vit qui venait vers lui, mais puis, tout d’un coup, il fit comme s’il ne la voyait pas. Ezzahia ne regarda pas dans sa direction, non plus. Elle ne fit que passer devant lui la tête haute.

 

    Et puis chaque nuit dès lors Tahar se berça de rêves qu’Ezzahia referait ce qu’elle avait fait ce jour-là. Mais Ezzahia ne réapparut plus, et Tahar commença à s’en mordre les doigts.

 

    Il en eut assez d’aller s’asseoir sous l’ombre du palmier de la rive dans l’espoir de l’entr’apercevoir.

 

    Les gens commencèrent à labourer leurs terres. Le ciel devenait de plus en plus couvert. Et puis il n’a pas tardé à pleuvoir. Il n’y eut plus d’endroit où s’asseoir sur la berge. Tous les endroits furent humides, du moins aux yeux de Tahar. Et il y eut de plus en plus d’eau dans l’oued. Le ruisseau s’enfla petit à petit pour devenir un torrent, rendant impossible la rencontre hebdomadaire des amants pour les mois à venir.

 

    Ce fut le seul réconfort pour Tahar. Mais pour combien de temps ?


Mohamed Ali LAGOUADER

 

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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 15:04

Un jour, un inconnu vint à Tahar, et lui dit : « Je viens d’une tribu appelée Lamnasra, près de Safi. Le fils du Qaïd de notre circonscription était à dos de cheval sur son chemin de retour chez lui lorsqu’il a rencontré par hasard Âmmy Daoud quelque part entre Chiadma et Âbda. Il a trouvé dans le panier de Âmmy Daoud trois robes qui l’ont vraiment éblouis. Âmmy Daoud a eu peur, car il savait que c’était le fils du Qaïd. Alors le fils du Qaïd lui a dit : ‘N’ai pas peur, Âmmy Daoud ! Je vais te payer pour ces robes. Mais tu dois me dire qui les a faites !’ Âmmy Daoud a refusé de dire un mot sur le tailleur. Le fils du Qaïd l'a payé pour les robes malgré tout. Et il a ramené ces robes à sa femme. Et alors toutes les femmes dans sa famille l’ont supplié d’envoyer quelqu’un chercher le tailleur qui a fait ces robes-là, quitte à parcourir tout le pays. Et c’est alors que le fils du Qaïd m’a dit : ‘Tu dois retrouver ce tailleur inconnu. Je le veux à mes côtés et je lui donnerai tout ce qu’il voudra.’ Il m’a fallu tout un mois pour arriver auprès de toi. Maintenant, si tu veux vraiment être heureux, gagner plus d’argent et avoir une belle femme, alors c’est le grand moment pour toi ! »

 

    Tahar ne discuta rien du tout. Il ne chicana sur rien du tout. Il se rendit chez les parents de son apprenti et s’excusa auprès d’eux. Il leur offrit trois poules et un coq et donna au garçon une pièce de monnaie, puis il rejoignit l’inconnu.

 

    Le fils du Qaïd les accueilla à bras ouverts.

    « Je suis heureux que tu sois venu ! » dit-il à Tahar, en resserrant son selham contre lui.

    « Moi aussi, » répondit Tahar timidement.

    « Nous sommes enchantés de te voir chez nous ! Maintenant, S’îd va te donner quelque chose à manger et te faire entrer dans ta chambre, d’accord ? »

    « Merci, nâamass ! »

    Alors S’îd mena Tahar dans une petite pièce donnant sur la cour dans un grand bâtiment. « Attends un instant ! » dit S’îd, faisant signe à Tahar d’attendre à la porte. « Laisse-moi ranger la chambre pour toi ! » Tahar ne dit pas un seul mot. Il se retourna et jeta un coup d’œil à la femme qui était en train de balancer une baratte dans un coin de la cour, et à l’autre femme qui était assise à ses côtés, et qui moulait quelque chose dans un moulin à bras, et aux deux hommes qui, dans un autre coin de la cour, faisaient des paniers en roseau, et puis il était en train de regarder les poules qui furent partout dans la cour quand S’îd sortit de la pièce, et lui dit : « Voilà, la chambre est maintenant prête. Repose-toi bien ! Je vais t’apporter de quoi manger. » 

 

    Une heure plus tard, S’îd revint et cria à Tahar de sortir. Tahar ouvrit la bouche toute grande comme il sortait de sa pièce. Il vit deux chameaux surchargés de maïs non décortiqué. « Viens nous aider à décharger ça ! » dit S’îd. Et puis tous ceux qui étaient dans la cour –hommes et femmes– se précipitèrent vers les chameaux. Tahar se joignit à eux comme ils descendaient la cargaison. Ensuite, S’îd mena les chameaux en dehors de la cour et revint pour se joindre à ceux qui s’étaient déjà mis au travail. Tahar débordait de questions quant à l’origine de ce maïs et la raison pour laquelle il n’avait pas été décortiqué avant…, mais il s’efforça de rester bouche cousue.

 

    Le fils du Qaïd, lui, revint quelque temps plus tard et se tint debout derrière Tahar, lui tapa sur l’épaule, et lui dit : « Viens ! » Tahar sauta sur ses pieds et suivit le fils du Qaïd qui sortait du bâtiment. Puis, le fils du Qaïd se mit en selle et s’éloigna au petit galop sans regarder en arrière. Ne sachant pas quoi faire, Tahar courut après lui. Le fils du Qaïd s’arrêta devant la porte d’une belle grande maison entourée d’un jardin. « Viens ! » dit-il, en descendant de cheval. Tahar se précipita à ses côtés, essoufflé. Et puis, debout au milieu de la cour furent quatre femmes : deux blanches et deux brunes. Le fils du Qaïd saisit Tahar par la nuque et le fit avancer en le poussant vers les femmes, qui souriaient et regardaient Tahar en silence, émerveillées. « Voici le tailleur, » dit le fils du Qaïd, en regardant l’une des femmes brunes. « Dites-lui ce que vous voulez et renvoyez-le au douar. Quant à moi, je vais en ville. » Les femmes ne lui répondirent pas un mot. Elles attendirent jusqu’à ce qu’il fusse parti, et puis la femme brune à qui le fils du Qaïd avait parlé regarda en arrière, et dit : « Passons dans l’ombre ! » Comme elles allaient vers l’ombre, les femmes se chamaillèrent, chacune voulant se placer près de Tahar. Finalement, elles s’alignèrent comme quatre gamines devant lui.

    « Je suis la femme du fils du Qaïd, » dit l’une des deux femmes brunes. Tahar s’inclina légèrement, et marmonna une salutation tandis que cette femme poursuivit : « Et c’est ma belle-mère. » (Elle indiqua du doigt une grande femme blanche dans la quarantaine.) « Celle-ci est ma sœur. » (Elle indiqua l’autre femme brune.) « Celle-là est la cousine de mon mari. » (Elle indiqua l’autre femme blanche.) « Maintenant, dis-nous, quel genre de robe fais-tu ? »   

    « Je fais des gandouras, » dit Tahar d’une voix un peu chevrotante.

    « Tu ne fais pas de takchitas ? » dit la femme du fils du Qaïd.

    « Je peux les faire. Mais j’aurai besoin de l’aide de quelqu’un d’autre. Et j’aurai aussi besoin de beaucoup de matériels prêts à l’usage. »

    « Tu veux dire que tu auras besoin d’un apprenti ? »

    « Peut-être que j’aurai besoin d’un apprenti et d’un homme adulte aussi. »

    « Eh bien, je vais le dire à mon mari. Maintenant, retourne au douar. Nous t’enverrons Mouéna pour te dire ce que nous voulons, d’accord ? »

    « Entendu, Madame ! »

    « Attends un instant ! » dit la femme du Qaïd.

    « Je t’ai dit va-t-en ! » rétorqua sa belle-fille promptement, fixant Tahar du regard.

    Tahar salua pour prendre congé et retourna au douar d’un pas pressé. Il rejoignit ceux qui décortiquaient le maïs et ne bougea pas de sa place jusqu’à ce qu’il en ait reçu l’ordre.

 

    Quand il fut seul dans son lit la nuit, il pensa à Mouéna. L’épouse du fils du Qaïd avait dit qu’elle lui enverrait Mouéna. Contrairement à la grosse bonne femme brune avec laquelle le fils du Qaïd s’était marié, Mouéna avait un visage plutôt agréable. Mais Tahar ne s’intéressait pas à son visage maintenant. Peut-être qu’elle était mariée, étant donné son âge. Elle avait au moins vingt-quatre ans. Et, en plus, elle était la cousine du fils du Qaïd. Ce que Tahar voulait maintenant c’était une personne –n’importe quelle personne– avec qui il pourrait épancher son cœur. Il se sentit profondément humilié. « J’ai quitté Mogador parce que Smaïl m’avait jeté un regard mauvais, » pensa-t-il avec regret. « Et H’sein m’a injurié. Je me suis mis en colère. Mais maintenant le fils du Qaïd a fait de moi un esclave. Il m’a fait courir après lui alors qu’il était à dos de cheval. Je me demande ce qui m’est réservé encore si c’était ça ce qui m’est arrivé au premier jour de mon arrivée ici ! S’agit-il d’une ‘mauvaise surprise’, comme l’a prédit Âmmy Daoud ? » Il soupira. « Si seulement je pouvais aller lui demander de prier pour moi une fois encore ! Mais –hélas ! – je suis à présent un esclave. Je ne peux rien faire. Mais, si ! Tu peux faire quelque chose ! Pourquoi ne pries-tu pas Dieu de te délivrer de tout ce mal ! Ô Dieu ! Je n’ai d’autre Dieu que toi, délivre-moi de ce mal ! Je t’implore !... » Tahar continua de prier jusqu’à ce qu’il eût les larmes aux yeux.

 

    Puis, soudain, il se souvint de sa famille. « Je ne leur ai rien dit, » pensa-t-il. « J’avais la naïveté de croire que je serais heureux ici. Qu’adviendrait-il de mon père et de ma mère si je ne revenais pas dans un avenir proche ? »

 

    Au premier chant du coq Tahar fut éveillé. Mais il ne put sortir de sa chambre jusqu’à ce qu’il ait entendu des voix. Le jour se pointait déjà. Les deux hommes que Tahar avait vu faire des paniers en roseau à son arrivée au douar étaient maintenant assis à côté du tas de maïs. Tahar marcha vers eux avec une certaine timidité et les salua avec un sourire. Dès qu’il fut assis, l’un des deux hommes lui dit :

    « Tu ne vas pas te laver le visage ? »

    « Je ne sais pas où je pourrais le faire, » dit Tahar, ressentant un grand soulagement.

    « Eh bien, il y a un puits juste à l’extérieur du douar. »

    « Je ne l’ai pas vu. »

    « Je vais te le montrer. Tu peux alors puiser de l’eau et boire et te laver à souhait. Le fils du Qaïd ne te dira rien du tout. Si tu veux te soulager, tu peux aller au tas de fumier. C’est derrière le douar. »

    « Puis-je aller maintenant ? »

    « Bien sûr ! Viens ! Je vais te l’indiquer. »

         

    Tahar se soulagea, se désaltéra, se lava et fit ses prières. Puis, il rejoignit les hommes qui décortiquaient le mais, et il attendit Mouéna.

 

    Mouéna vint en fin de matinée. Elle fut accompagnée d’un jeune garçon portant un petit panier dans chaque main.

    « Où est ta chambre ? » dit Mouéna, regardant Tahar de haut, lui qui était en train de décortiquer le maïs.

    « C’est là-bas ! » répondit-il, indiquant de la main la porte de la pièce.

    « Allons-y ! » dit Mouéna, un peu timidement.

     

    Ce fut le garçon qui entra le premier et déposa les paniers avant de sortir. Mouéna le suivit et s’assit sur le lit, tandis que Tahar s’assit sur le sol.

    « L’épouse du fils du Qaïd t’a envoyé des œufs à la coque et du pain dans ce panier, » dit Mouéna, tout en dévorant Tahar de ses yeux noirs.

    « Merci ! »

    « Et dans cet autre panier-là il y a deux pièces de tissu. Fais une gandoura pour la femme du fils du Qaïd ! »

    « Inchallah. Mais, vous savez, j’ai besoin d’un apprenti. »

    « Le garçon qui est à la porte va être ton apprenti. »

    « D’accord ! Mais j’ai encore besoin de quelques autres matériels, tels que le panier à coudre, le fil de coton, le fil de soie, le dé à coudre, etc. »

    « Je le sais. Tu auras tout cela, mais maintenant, je voudrais te poser une question, si c’est possible. Parle-moi un peu de toi. »

    « De moi ? Que voulez-vous savoir de moi ? »

    « Comment appelles-tu ? D’où viens-tu ? Es-tu marié ? As-tu des enfants ? Si tu n’es pas marié, es-tu amoureux de quelqu’une ? Qui est ta bien-aimée ? Pourquoi ne serais-tu pas encore marié ? »

    Surpris de cette soudaine avalanche de questions, Tahar regarda en arrière, et dit :

    « J’ai peur que le fils du Qaïd ne rentre et nous entende. »

    « Le fils du Qaïd est en ville en ce moment. D’ailleurs, il n’y a rien de honteux à ce que je t’ai demandé. »

    « Eh bien, je m’appelle Tahar… » Et il répondit ainsi à toutes les questions, puis il posa la sienne.

    « Et vous ? » dit-il timidement.

    « Eh bien, je t’avais seulement posé une question. Tu n’étais pas obligé d’y répondre. Salut ! »

    Mouéna laissa Tahar bouillir de rage. Elle l’avait bafoué, et il n’eut qu’à l’encaisser. Il ne put laisser voir sa colère. Il n’eut pas le temps de penser à lui-même. Le garçon attendait toujours à la porte. Tahar composa son visage et l’appela.

    « Salut mon vieux ! Comment t’appelles-tu ? » dit Tahar avec un sourire forcé.

    « Je m’appelle Lârbi. »

    « Où habites-tu ? »

    « J’habite dans un douar près d’ici. »

    « Maintenant, tu vas être mon apprenti, n’est-ce pas ? »

    « Oui. »

    « Très bien ! Mais, tu vois, je n’ai que ces pièces de tissu. Comme je l’ai dit à Mouéna, j’ai besoin d’autres matériels. Alors, tu peux partir maintenant. Mouéna va me te renvoyer plus tard, hein ? Au revoir ! »

    Le garçon partit. Tahar s’allongea sur le lit et commença à penser à ce qu’il devrait dire à Mouéna quand elle reviendrait.

    Et il se trouva ainsi à l’attendre impatiemment. Il ne put pas oublier le premier regard qu’elle lui avait jeté. Il ne put oublier qu’elle était entrée dans sa chambre et s’était assise sur son lit et qu’elle lui avait parlé comme un amant et l’avait écouté comme un amant et qu’elle l’avait regardé avec les yeux d’une femme pleine de jalousie. Peut-être que c’était la raison pour laquelle elle l’avait bafoué. Peut-être qu’elle était devenue jalouse d’Ezzahia.

 

    « Je me demande ce qu’Ezzahia ferait si elle savait que tu étais là, » dit Mouéna quand elle revint trois jours plus tard.

    « Etes-vous jalouse d’elle ? » dit Tahar, sans lever les yeux.

    « Oui, » répondit Mouéna, en fixant Tahar du regard.

    Tahar, très surpris, leva les yeux.

    « Pourquoi ? » dit-il.

    « Je n’aime pas que l’on parle d’autres femmes en ma présence. »

    « Mais vous êtes mariée, qu’est-ce que cela vous fait ? »

    « Qui t’as dit que je suis mariée ? »

    Tahar ne trouva pas ses mots. Il ne fit que contempler le visage enjoué de Mouéna qui le regardait tendrement.

    « Qu’est-ce que tu as ? » dit Mouéna soudainement.

    « Je ne sais pas, » marmonna Tahar, en baissant la tête.

    « Bon, je suis venue aujourd’hui parce que je veux que tu me fasses une robe. Voici le tissu. »

    « D’accord, » dit Tahar distraitement.

    A ce moment-là, la main de Mouéna toucha celle de Tahar, et il sentit qu’elle pressait sa main contre la sienne.

    « Le garçon est dehors depuis un certain temps maintenant, » dit-il avec embarras. « Va-t-en, je t’en prie ! Au revoir ! »

    « Entendu ! Au revoir ! »

    Cette fois-ci Mouéna laissa Tahar brûler de désir. Dès qu’elle fut sortie, il attendit son retour, bouillant d’impatience. Mais le jeune garçon ne remarqua rien de tout cela.

 

    Lorsque Tahar fut seul cette nuit-là, les mots d’Ezzahia lui remuèrent le cœur. Ezzahia lui avait dit : « Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina. » Que lui dirait-elle maintenant si elle savait qu’il était tombé amoureux de Mouéna ?

 

    Et ce fut ainsi que Tahar travailla sur la robe de Mouéna, se donnant à son travail corps et âme. Et si jamais Ezzahia lui apparaissait ou hasardait une remarque ou une menace, il ne ferait que la chasser d’un coup d’émouchoir, comme il faisait aux mouches qui vrombissaient dans sa chambre.

 

    Et Mouéna revint s’enquérir de sa robe.

    « Où en es-tu des robes ? » dit-elle, en s’asseyant sur le lit et faisant signe au jeune garçon de quitter la chambre.

    « Eh bien, la gandoura de l’épouse de ton cousin est presque finie, » répondit Tahar, « mais je travaille encore sur ta propre robe. »

    « Fais-moi voir la gandoura. »

    « Oh, bien sûr ! La voilà ! »

    Tahar ramassa la gandoura, l’étendit et la tint des deux mains de façon à ce qu’elle ait ressemblé à un rideau les cachant lui et Mouéna des yeux de tout intrus inopiné. Mouéna sembla aimer cela. « Regarde comme elle est belle ! » dit Tahar, en jetant un coup d’œil sur les lèvres rouges de Mouéna. Celle-là lança un regard aux lèvres frissonnantes de Tahar, puis à ses yeux marrons, et lui dit : « T’es un lâche. » Tahar laissa tomber la gandoura. Il regarda en arrière vers la porte, puis tourna son regard vers Mouéna, et marmonna : « Pourquoi donc ? » « Tiens la gandoura comme tu l’as fait il y a un instant ! » répondit Mouéna. Les mains tremblantes, Tahar fit comme elle voulait. Puis, il s’approcha un peu plus d’elle, alors qu’elle le regardait d’une manière tentante. Sa bouche fut juste devant les joues de Mouéna. Il tenta de voler un baiser, mais il ne put tout simplement pas. « Eloigne-toi de moi ! » lui dit Mouéna abruptement. Ce ne fut qu’à ce moment-là qu’il passa un bras autour de la taille de Mouéna et posa l’autre main sur sa cuisse. Elle sourit. Il caressa son dos tandis qu’elle le regardait tendrement.

    « Quand va-t-elle être prête ma robe ? » dit Mouéna d’un ton plutôt grave maintenant.

    Tahar alors ôta son bras du dos de Mouéna, se redressa, puis dit :

    « Je pense qu’elle sera finie d’ici deux ou trois jours. »

    « Très bien, » dit-elle, en se levant. « Maintenant, donne-moi la gandoura. Je reviens dans trois jours. »

    « Tiens ! Mais, je peux te poser une question, s’il te plait ? Qui va me payer pour les robes que je vous fais ? »

    « Je ne sais pas. Demande à Balîd ! »

    « C’est qui Balîd ? »

    « C’est le fils du Qaïd ! » dit Mouéna avec un sourire attrayant.

    « D’accord ! »

 

    Tahar se félicita du fond du cœur de voir Mouéna agir envers lui de cette manière, avec une telle gentillesse inespérée. Ses sourires ne le quittèrent pas un instant toute la journée. Mais une fois la nuit tombée, Ezzahia le tourmenta. Elle refusa tout simplement de le lâcher. « Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina, » continua-t-elle de lui rappeler––même après que Mouéna fut devenue sa nouvelle bien-aimée.

 

    Il y eut de l’orage dans l’air lorsque Mouéna revint. Il tombait quelques gouttes de pluie comme elle se tint debout dans l’embrasure de la porte de la chambre. Elle eut l’air troublé. « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit Tahar, s’élançant en avant pour l’accueillir. « Balîd est dans les parages, » murmura-t-elle d’un ton abattu. Tahar lui-même fut à l’instant démoralisé. « Bon, j’ai fini ta robe, » bredouilla-t-il. « Donne-la-moi ! » lui répondit-elle. Comme Tahar se retournait pour ramasser la robe de Mouéna, la voix de Balîd lui donna la chair de poule.

    « Que se passe-t-il ici ? » dit Balîd d’un ton bourru.

    « Rien, nâamass, » répondit Mouéna avant que Tahar n’eût pu virevolter et répéter ce qu’elle avait dit.

    « As-tu déjà fait des robes ? » dit Balîd d’un air rébarbatif.

    « Oui, nâamass. »

    « Bien. »

    Comme Balîd se retournait pour s’en aller, Tahar s’avisa de dire :

    « Excusez-moi, nâamass ! »

    « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit Balîd, toujours avec le même regard noir.

    « Qu’en est-il de ma paie, nâamass ? »

    « Ta paie ? Quelle paie te devons-nous, hein ? Nous t’avons donné un endroit pour dormir. Nous te donnons à manger. Que veux-tu de plus ? »   

    Mouéna sortit sournoisement de la chambre le moment où Tahar répondit d’une voix à peine audible :

    « Nâamass, je croyais que vous alliez me payer. Mais ça fait rien. »

    « Puisque ça fait rien, taie-toi ! »

    Le flamboiement dans les yeux de Balîd le contraignit au silence. Il détourna ses yeux et baissa la tête en attendant que Balîd fût parti. Aussitôt que Balîd quitta la chambre, Tahar se traîna à quatre pattes jusqu’à son lit. Il s’y assit et tint sa tête dans ses mains. « Tu ne me connais pas, » marmotta-t-il. « Je ne suis pas le genre d’homme qui digérerait un affront. Je ne supporte pas d’être humilié par un voleur comme toi. »

 

    Tahar pensa à la vengeance, mais comment ? Il pensa jour et nuit, puisqu’il n’eut rien d’autre à faire. Mouéna n’avait pas pris sa robe ; ce fut seulement le garçon qui la lui avait ramenée. Et elle ne fut pas revenue, à cause de la pluie.

 

    Et il se trouvait que Tahar était allongé sur son lit, en train de penser à sa famille et à Ezzahia, lorsque Mouéna apparut à la porte. « Bonjour ! » dit-elle, en réprimant une envie d’éternuer. « Bonjour ! » répondit Tahar, en se redressant. Il s’assit sur le lit et la regarda. Elle avança de quelques pas et s’assit à ses côtés.

    « Es-tu fâché ? » dit-elle, en se mouchant.

    « Je ne suis pas de bonne humeur, en tout cas. »

    « Comment pourrais-je te mettre de bonne humeur ? »

    « En m’apportant un peu de vin. »

    « Un peu de quoi ? »

    « De vin. »

    « Comment ? »

    « Envoie-le-moi avec le garçon. »

    « Mais je dois d’abord voir comment te trouver du vin. Et après, tu devras choisir entre le lait et le vin. Je ne peux pas t’envoyer les deux dans le même panier. »

    « Fais de ton mieux ! J’ai besoin du vin de toute urgence. »

    « Et tu me feras une takchita ? »

    « Je te ferai une takchita. »

    « La feras-tu ? »

    A ce moment-là, Tahar se tourna vers Mouéna et plongea son regard dans ses yeux. Il caressa ses lèvres brûlantes avec son pouce frissonnant. Puis, il baisa son pouce.

    « Je suis enrhumée, » dit Mouéna.

    « Ne me passe pas ton rhume ! »

    « Je te plais ? »

    « Je t’aime. »

    « Maintenant, écoute, » dit Mouéna, en se détournant de lui soudainement. « Je t’ai apporté des pièces de tissu pour nous faire trois takchitas : une pour la femme de Balîd, une pour sa mère et une pour moi. »

    Tahar, qui caressait sa cuisse pendant qu’elle parlait, ôta sa main brusquement et tint les pièces de tissu, les examina, et dit :

    « Mais ces pièces suffiraient à peine pour faire une takchita ample pour la femme de Balîd. Elle est grosse, tu sais ! »

    « Si ça ne suffit pas, je t’en apporterai davantage la prochaine fois. Pas de problème ! »

    « Il y a pourtant un autre problème, Mouéna. Pour faire une takchita, tu sais, j’ai besoin de fil de soie, de boutons, de sfifa et même de dfira, si vous le souhaitez. Tu ne m’as apporté que le tissu. »

    « Je t’apporterai tout cela la prochaine fois. »

    « Il y a encore un autre problème, Mouéna. Une takchita, ça me prend du temps, tu sais. »

    « Je le sais. »

    Et puis Tahar cessa de faire des demandes. Il mit les pièces de tissu de côté et se tourna à nouveau vers Mouéna. Elle lui fit face, elle aussi, et lui dit :

    « Je ne savais pas que tu étais un buveur. »

    Tahar sourit nerveusement alors qu’il portait sa main au sein droit de Mouéna, sans le toucher.

    « Qu’est-ce que tu fais ? » dit Mouéna avec un sourire gêné.

    A ce moment-là, le garçon regarda par la porte et écarquilla les yeux devant ce qu’il vit, puis disparut derrière la porte.

    « On est fichus, t’as vu ? T’es content maintenant ? » dit Mouéna, le visage rouge d’embarras.

    « Je n’ai rien fait, » dit Tahar pour s’excuser.

    « Mais pour le garçon tu semblais caresser mon sein ! »

    « Je n’ai pas touché à ton sein ! »

    « Au revoir ! Commence le travail sur les takchitas maintenant ! »

    « Bien sûr ! »

    « Et ne dis rien au garçon ! Je vais lui en dire deux mots tout de suite. »

     

    Une heure plus tard, Tahar travaillait déjà sur la takchita de Mouéna. Le garçon l’assistait en silence.

 

    La nuit, il se démena pour comprendre un peu ce qu’il lui arrivait. Mouéna sembla avoir acheté le silence du garçon. « Elle n’a pas froncé les sourcils quand je lui ai dit que je voulais du vin, » pensa Tahar confusément. « J’aurais pu empoigner son sein, et même l’embrasser à pleine bouche si le garçon n’avait pas regardé à l’intérieur. Quel genre de femme est-elle ? Est-ce la femme que tu souhaiterais épouser ?... »

 

    Tahar ne put dormir cette nuit-là, et, au premier chant du coq, il se sentit écrasé de soucis. Il ne put rester au lit. Il quitta la chambre et commença à descendre et remonter la cour nonchalamment. Un des quelques hommes qui travaillaient habituellement dans la cour ouvrit la porte d’entrée, que l’on fermait toujours à clef de l’extérieur. Cet homme-là fut consterné de voir Tahar en train de flâner dans la cour à l’aube naissante.

    « Qu’est-ce que tu fais là ? » dit-il, frappé de stupeur.

    « Ne t’inquiète pas, Âmmy Saleh ! » répondit Tahar avec un sourire incertain. « Je faisais seulement de la marche. »

    « Maintenant, écoute ! La dernière fois je t’ai conseillé de ne pas t’enfuir. »

    « Je ne cherchais pas à m’enfuir. Il ne m’est jamais venu à l’esprit de m’enfuir. Bien loin de moi cette pensée! »

    « Très bien, je suis ravi que tu aies écouté mon conseil. Mais avant que toute autre personne ne vienne, laisse-moi te donner un autre avertissement. »

    « A propos de quoi cette fois-ci ? »

    « A propos de Mouéna. »

    « Quoi ! Qu’est-ce qu’elle a Mouéna, alors ? »

    « Ecoute, cette femme avait un mari. Ils étaient mariés pendant six ans. Mais, malheureusement pour eux, ils n’ont pas eu d’enfants. Alors son mari a décidé d’aller à la Mecque pour prier Dieu de lui donner un enfant. Et avant de partir, il avait dû divorcer d’avec  elle, comme le veut la coutume. Si tout va bien, il pourrait revenir dans les mois qui viennent et il se remariera avec elle. Et laisse-moi te dire une chose, le père de cet homme-là n’était rien moins que le Qaïd de cette circonscription avant le père de Sy Balîd. Je te préviens encore une fois : ne joue pas avec le cœur de la jeune femme ! »   

    « Merci de m’avoir averti ! » marmonna Tahar, en retournant vers sa chambre d’un pas traînant. Ebranlé, il se jeta au lit. « C’est incroyable ! » murmura-t-il pour lui-même. « Ca va me rendre fou, vraiment. Je n’arrive pas à croire cela. Je ne veux pas le croire. Mouéna est dans mon cœur. Je ne peux pas me la sortir de la tête. Mais tu t’as sorti Zina de la tête. Et tu t’as sorti Ezzahia de la tête. Non, Mouéna c’est autre chose. Mouéna est– » (Il se tint droit.) « Et si c’était vrai ? Qu’est-ce qui est vrai ? Ca m’est égal ! Quelque soit la vérité, Mouéna est là. Elle est dans mon cœur… »

    Tahar était encore aux prises avec ses pensées lorsque le garçon arriva. « Bonjour, Maître ! » dit le garçon, en déposant le panier aux pieds de Tahar. Tahar lui rendit son salut, puis, les mains tremblantes, prit le panier et le mit sur le lit. Il prit le pot et regarda dedans. Ce fut du vin, comme l’avait promis Mouéna. «Que devrais-je faire maintenant ? » pensa Tahar d’un air perplexe. « Je n’ai aucune chance d’échapper. Je dois boire ça, sinon tout le monde le saura. » Il hésita, tout de même, comme s’il n’avait jamais bu de vin avant. Mais voilà qu’il porta le pot de vin à sa bouche, et dans un mouvement de colère, il s’écria soudainement : « Pour qui elle me prend ? » Le garçon le regarda d’un air effaré comme il le fixait d’un regard furieux avant de lui glapir : « Rapporte-lui ce machin et dis-lui que je veux du lait et non pas du vin ! Lève-toi ! Tiens ! Vas-y ! »

    Tahar tremblait de tous ses membres lorsque le garçon remit le pot dans le panier et sortit de la chambre. Saleh entra aussitôt après.

    « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit-il.

    Tahar le regarda, les yeux larmoyants, et dit :

    « Je ne sais pas. Soudain, je suis transi de colère lorsque je trouve du vin au lieu du lait dans le pot. »

    « Où est-ce que tu as envoyé le garçon ? »

    « Je l’ai renvoyé à Mouéna. »

    « Pour quoi faire ? »

    « Pour m’apporter du lait. »

    « Tu te trompes si tu penses que tu peux bluffer les gens ici. Tu prépares toi-même ta propre ruine, fiston ! »

    Saleh ne fut pas plus tôt sorti que Balîd lui-même  fit irruption dans la chambre, tenant la main du garçon.

    « Qu'est-ce que tu faisais dans cette chambre, espèce de crapule? » dit Balîd avec hargne.

    « Rien, nâamass! »

    « Parle! » dit Balîd, se tournant vers le garçon.

    « Je l'ai surpris en train de caresser le sein de Mouéna, nâamass, » répondit le garçon, en tremblant de peur.

    « Tu vois? Tu estimes que ça c'est rien? »

    « Je jure devant Dieu que je ne l'ai pas fait! »

    Tahar vit trente-six chandelles lorsque Balîd se rua sur lui, l'emmena de force hors de la chambre en le traînant par les pieds, et quand Tahar tenta de se relever, Balîd le jeta à terre et commença à botter son derrière avec les deux pieds. Et sans attendre un signal, les hommes et les femmes qui étaient alors dans la cour se mirent de la partie. Certains d'entre eux donnèrent des claques dans le dos au pauvre Tahar, d'autres le giflèrent ou lui donnèrent une fessée. Et après avoir bien rossé Tahar, Balîd jeta un coup d'œil autour de lui et cria, écumant de rage:

    « Laissez-le ici! Retournez à votre travail et ne lui donnez ni eau ni nourriture. Il ne le mérite pas. »

    « Entendu, nâamass! » répondirent-ils tous ensemble.

    Les travailleurs saluèrent bas et retournèrent à leur travail. Balîd donna un dernier coup de pied à Tahar et s'en alla.   

     

    Deux jours durant, Tahar n’eut rien à manger ni à boire. Il ne fut pas autorisé à aller près du puits. Et il commença à manger des feuilles d’arbre.

 

    Il ne vit pas le garçon au cours de ces deux jours-là. Personne ne lui parla et il ne put se résoudre à parler à quiconque. Il ressentait une telle honte qu’il ne put même pas se parler à lui-même.

 

    Mais Mouéna revint et le trouva en train de manger des feuilles d’arbre. Le garçon aussi fut avec elle, et il le vit en train de manger des feuilles d’arbre.

    « Pourquoi t’es-tu exposé au ridicule ? » dit Mouéna, en refoulant ses larmes.

    Tahar fut trop ému pour parler. Il fut à bout de souffle. Il regarda le panier que le garçon tenait encore dans sa main. Mouéna se tourna vers le garçon et lui dit : « Donne à ton maître son petit déjeuner ! »

    Les deux regardèrent d’un air incrédule le visage de Tahar, qui fut un peu rongé par la faim. Tahar prit une gorgée de lait, et dit : « Merci ! » « Mange ton pain ! » dit Mouéna, en le lui tendant. Il prit le morceau de pain et commença à le manger en silence. Puis, brusquement, il regarda Mouéna bien en face, et lui dit, plutôt tristement :

    « Puis-je t’épouser ? »

    Mouéna et le garçon furent tous les deux abasourdis.

    « Tu ne veux pas de moi ? » dit Tahar encore, comme s’il avait depuis longtemps réfléchi et décidé de brûler ses vaisseaux.

    « Je suis désolée, je ne peux épouser personne maintenant, » répondit Mouéna avec gêne.

    « Pourquoi ? »

    « Eh bien, tout le monde sait qu’un membre de ma famille est aux Lieux Saints en ce moment, ou peut-être qu’il est sur le chemin du retour. Je ne peux pas me marier en son absence. Je dois attendre qu’il revienne. Ma famille aussi attend son retour. »

    Cette réponse donna à Tahar envie de rentrer sous terre. Il fuit le regard de Mouéna, puis il marmonna d’une voix respectueuse et intimidée :

    « Je suis désolé. »

    « Tu es absolument charmant, Tahar ! » dit Mouéna d’un ton apaisant. « Dieu va certainement t’accorder le bonheur d’avoir la femme de tes rêves ! »

    « J’ai soif, » dit Tahar, en tournant son regard vers Mouéna.

    « Lève-toi ! Dépêche-toi ! » dit Mouéna au garçon. « Apporte de l’eau à ton maître, et sans flâner ! »

    Le garçon sortit de la chambre comme un éclair. Etonnamment, Tahar avança les bras vers Mouéna comme pour l’étreindre, mais elle eut un mouvement de recul, et dit :

    « Non, s’il te plait ! Arrête ça ! »

    Tahar fut atterré par son geste.

    « Mais tu sais que je t’aime ? » murmura-t-il, le souffle coupé par le choc.

    Mouéna ne répondit pas. Elle détourna les yeux et fixa le vide. Et lorsque le garçon revint avec de l’eau, Mouéna fit face à Tahar, et dit :

    « As-tu déjà fini l’une des takchitas ? »

    « Non, » répondit Tahar laconiquement.

    « Bon ! » dit-elle, en se levant. « Nous allons te donner un peu plus de temps. »

        

    Durant une bonne heure, Tahar resta allongé sur son lit tandis que le garçon fut affalé sur le sol.

 

    Quand Tahar reprit le travail sur la takchita de Mouéna il se sentit redevenu homme libre. Un sourire erra sur ses lèvres. Et il gazouilla de joie. Le garçon le regarda avec appréhension. « Tu crois que je suis devenu fou ? » dit Tahar, sentant la confusion chez le garçon. « N’aie pas peur ! Je vais tout à fait bien ! »

 

    Mouéna aussi n’en crut pas ses yeux lorsqu’elle revint trois jours plus tard et le trouva en train de chanter des chants religieux––des chants qu’il avait chantés pour Ezzahia.

    « As-tu déjà fini ma takchita ? » dit-elle avec un sourire sensuel.

    « Elle sera terminée dans trois semaines, » répondit Tahar d’une voix hésitante, sans lever les yeux.

    « Pourquoi tu ne me regardes pas ? » dit Mouéna d’un ton aguichant.

    Un désir soudain de lui rouvrir tout grand son cœur s’empara de Tahar, mais il se décarcassa pour ne pas se laisser succomber à la tentation––surtout que le vérité lui avait déjà crevé les yeux. Alors, il dit simplement :

    « J’ai dit que votre takchita serait prête dans trois semaines, inchallah. »

    « D’accord ! » répondit-elle avec une note de frustration dans la voix.

    Elle quitta la chambre. Tahar releva la tête brusquement. Son cœur battit fort. Le garçon le regarda avec curiosité.

 

    Cet après-midi-là, Tahar et le garçon regardèrent tous les deux, les yeux agrandis de frayeur, comme Balîd entrait par la porte. Mais Balîd leur faisait des sourires. Il eut l’air d’un amant malheureux feignant le bonheur. La peur de Tahar se transforma soudainement en un sentiment d’avoir été flatté dans sa vanité. Balîd le regardait avec les yeux d’un guerrier vaincu.

    « Bonjour ! » dit Balîd enfin, faisant deux pas dans la direction de Tahar.

    « Bonjour, nâamass ! » répondit Tahar d’une voix tremblante.

    « Viens ! » dit Balîd d’un ton amical.

    Tahar suivit Balîd hors de la cour. Les deux allèrent vers le puits.

    « Tu as une autre djellaba ? » dit Balîd, chemin faisant.

    « Oui, nâamass, » répondit Tahar, en essayant de comprendre ce à quoi Balîd visait au juste.

    « Bien ! Je veux que tu te laves et que tu mettes ton autre djellaba, d’accord ? Ce soir, tu iras avec moi à une réception. Il y aura des hommes et des femmes. Essaie d’être respectueux. Si tout va bien, je te rendrai ton cheval et je te paierai pour les robes que tu as faites, hein ? »

    « Entendu, nâamass ! » dit Tahar, piqué au vif par l’étrange promesse de Balîd de lui restituer son cheval.

    « Maintenant, retourne à ton travail ! »

 

    Le désir de vengeance renaquit dans le cœur de Tahar, mais il le réprima. Il eut peur. Il avait remarqué que Balîd n’était plus dans son assiette, et que cela pourrait l’amener à commettre le pire des crimes.

 

    Ce soir-là, Balîd fut un jeune homme  de vingt-sept ans enjoué, plein d’entrain. A le regarder dans sa djellaba et son selham impeccables et son cheval doré, on aurait dit qu’il allait à une réception royale. Et à Tahar il ne dit que de paroles mielleuses. Il lui donna un âne noir, et lui dit jovialement : « Allons-y ! »


Mohamed Ali LAGOUADER

 

Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:57

Après moins d'une demi-heure de trajet, ils arrivèrent en vue d'une maison à l'écart de la route. «  La réception va se tenir là-bas, dans cette maison, » dit Balîd soudainement.

 

     Quand ils arrivèrent là-bas, Balîd descendit de cheval et ouvrit les bras pour étreindre deux hommes qui s'étaient précipités pour l'accueillir. D'autres hommes, jeunes et vieux, vinrent vers lui et lui baisèrent la main. Puis, il regarda en arrière et dit à Tahar: « Reste là! » Tahar resta debout à côté de l'âne et se contenta de regarder alors que Balîd, flanqué des autres hommes, entrait dans la maison. Le son de la musique pouvait être entendu tout autour.

 

     Tahar resta un certain temps dehors seul; il resta debout à côté de l'âne. Cette position le rendit furieux. Il pensa fugitivement à faire une fugue. Il pensa à la vengeance. Mais comment?

 

     Et voilà que Balîd sortait de la maison, flanqué de deux jeunes femmes. Un sentiment de jalousie fendit le cœur de Tahar un instant, bien qu'aucune des deux femmes ne fût singulièrement belle.

     « Voici mon tailleur, » dit Balîd avec une nuance de fierté dans sa voix.

     « C'est vrai? » dirent les femmes, qui furent visiblement hypnotisées par la beauté de Tahar. Mais Balîd, s'étant vu soudainement ignoré par les deux femmes qu'il avait lui-même amenées de la maison, ne put supporter cela. « Alors, vous le connaissez, » dit-il d'un ton froissé. « Si vous voulez qu'il vous fasse n'importe quel type de robe, venez vers moi. Maintenant, retournez à la maison! Au revoir! » Puis, il se tourna vers Tahar, et lui dit: « Allons-y! »  

 

    Sur le chemin du retour, Balîd ne dit rien qui aurait pu blesser Tahar. Mais celui-ci fut conscient que seul Dieu savait ce que l’avenir lui réservait.

 

     Alors, une fois de retour au douar, il effectua ses ablutions et fit ses prières, et continua à prier et à réciter les sourates qu’il avait apprises à Marrakech jusqu’à ce qu’il n’eût plus pu lutter contre le sommeil.

 

     Mais il ne dormit plus d’une heure ou deux. Il resta ensuite éveillé le reste de la nuit, ressassant les jours qu’il avait vécus à Marrakech, dans la zaouia à Mogador, dans son village. Il tourna et retourna dans sa tête tout ce qu’il avait entendu de la part du Qadi, de Smaïl, de Abderrahmane, d’Ezzahia. Il médita sur la vie. Il essaya de comprendre la chance (et la malchance). Il se demanda comment se fait-il que le fils d’un qaïd ( !) se soit marié avec une grosse femme basanée dépourvue du moindre trait de beauté. Il se demanda comment se fait-il que le fils d’un autre qaïd ( !) se soit marié avec une ravissante jeune femme pendant six longues années sans pour autant parvenir à engendrer un enfant ? Il pensa et soupira, puis pensa et soupira, jusqu’à ce qu’il ait entendu des voix dans la cour.

 

     Mouéna revint trois semaines plus tard et prit sa takchita. Tahar ne lui demanda pas comment elle l’a trouvée. Mais elle se mit à discourir, s’étendant sur la beauté, les mérites et les merveilles de sa takchita. Elle s’appesantit sur cela assez longtemps comme si elle cherchait à vendre cette takchita à Tahar, lequel l’avait lui-même confectionnée. Mais Tahar ne dit pas plus que, « Bien ! », un mot qu’il continua à répéter presque avec malveillance jusqu’à ce que Mouéna se fût levée et sortie de la chambre en se déhanchant.

 

     Un moment plus tard, Tahar se représenta le visage rosé d’Ezzahia. Ezzahia lui sourit. Ses yeux bleus furent clairs comme de l’eau de roche et sa bouche fut plus tentatrice que celle de Mouéna, qu’il avait manqué d’embrasser. Encore une fois, il gazouilla de joie, à la stupéfaction du garçon. Celui-ci ne sut pas que chaque caquet, chaque cocorico qu’il entendit cet après-midi-là transporta Tahar à son village, à cent lieues d’ici. Chaque braiment, chaque mugissement catapulta Tahar au village d’Ezzahia.

 

     La nuit, Tahar retourna à ses récitations du Coran et pria jusqu’au moment où il s’écria : « Ô Dieu, je sais que j’ai péché ! Maintenant, je m’en repentis. Ô Dieu aide-moi à me détourner du péché. Ne me laisse pas succomber à la tentation… » Puis, Tahar s’endormit, le cœur dégagé de tout souci.

 

     Le lendemain matin, Balîd rentra inopinément dans la chambre de Tahar et lui dit qu’il allait l’emmener à une autre réception plus tard dans la journée.

 

     Tahar attendit cette réception avec une certaine envie, comme s’il croyait que son salut ne pouvait venir que d’une rencontre avec une personne lors de l’une de ces réceptions. Il se flatta d’avoir tout ce qui pourrait éveiller l’attention d’autrui.

 

     Mais voilà, ses espoirs chimériques s’éffondrirent à midi, quand Balîd fit irruption dans sa chambre, et lui dit : « Lève-toi ! On va la chasse. »

 

     Ils allèrent à pied sous un ciel menaçant. Ils furent pris par une averse. Ils se firent tremper jusqu’aux os. Et pourtant, ils poursuivirent leur chemin, Tahar toujours portant une musette en cuire à l’épaule.

 

     Ils arrivèrent dans une vallée. La terre verdoyait déjà. Les oiseaux pépiaient dans les arbres. « Attend ! » dit Balîd soudainement. « Regarde là-bas ! C’est un lièvre ! » Le lièvre sautait autour d’un arbuste. Balîd se cacha derrière un buisson. Il remplit son carquois, puis choisit une flèche qu'il empenna rapidement et braqua sur le lièvre. Ensuite, il affina sa visée et décocha sa flèche. Un moment plus tard, il fut debout, s’extasiant devant cette belle prouesse.

 

     Tahar retint son souffle comme Balîd sortait un couteau de sa poche et égorgeait le lièvre, lequel baigna dans son sang un instant, puis s'immobilisa, inanimé. « Maintenant, nous pouvons nous reposer, » dit Balîd, en s'asseyant sur une roche, en face du lièvre. « Que la pluie le lave! Lève tes yeux! Regarde, il ne pleut pas en ce moment, mais le ciel est menaçant, n'est-ce pas? Maintenant, passe-moi la cruche qui est dans la musette. Vite! »

     Tahar, qui resta debout juste à un mètre de Balîd, regarda avec précaution comme ce dernier ouvrait la cruche.

     « Comment trouves-tu cette sortie? » dit Balîd soudainement.

     « Je me sens très bien, nâamass! » répondit Tahar, en se penchant de sorte que Balid eût pu l'entendre clairement.

     « Bien! Tu veux boire quelque chose? »

     « C'est très gentil de votre part, nâamass. Mais j'ai mal au ventre. »

     « Tant pis pour toi! Ca c'est ton problème, » dit Balîd, en reniflant la cruche. « C'est mon vin, en tout cas. »  Et il ne put se retenir de pouffer comme il poursuivait: « Ca c'est pas comme le vin de Mouéna. Son vin à elle était vieux et malodorant. Il a été fait à partir de raisins qui n'étaient pas mûrs. Le mien est frais et odorant. Ce n'est que le vin de l'an dernier. Il a été produit à Doukkala! Ce genre de vin supporte bien le voyage, je t'assure. » Puis, il se tut et se mit à boire. Tahar resta debout, bien qu'il fût épuisé. Après un moment,   Balîd commença à parler à nouveau. Tahar dressa l'oreille. Il écouta avec une vive attention comme s'il cherchait à pénétrer les pensées de l'homme qui était assis juste à un mètre de lui. Tahar lui-même s'assit sur ses talons lorsqu'il entendit Balîd dire: « Personne d'autre que toi n'est dans mon cœur. Tu dois savoir ça. Non, ne me parle pas de ma femme, je t'en prie! Ma femme a gâché mon existence. Seule toi et toi seule peux me rendre heureux. » « Mais qu'est-ce qu'il radote? » marmonna Tahar pour lui-même. « Pourquoi se parle-t-il à lui-même de cette manière? A-t-il bu un verre de trop? » « Qu'est-ce qu'il pourrait bien se passer si elle ne tombait pas entre mes mains? » dit Balîd d'un ton lugubre. « Il n'y a pas qu'elle! » « Il est clair qu'il parie sur quelque chose, » pensa Tahar. « Je ne sais quelle femme l'a amené au bord de la folie. Ecoute: il fait pleuvoir des malédictions sur lui-même! C'est vraiment fou ça! Mais qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce qu'il va tomber ivre mort? Oh mon Dieu! Il a failli s'évanouir! Qu'est-ce que je devrais faire, oh mon Dieu? »

 

     Tahar ne fit rien du tout. Il se contenta d'attendre que Balîd eût désenivré. Et Balîd désenivra en effet quelques heures plus tard. Il fit un suprême effort pour se mettre debout, mais il tomba à genoux et hurla de douleur. Par bonheur personne ne sembla l'avoir entendu. Tahar allait l'aider à se lever lorsqu'il se mit finalement debout, et, à la grande horreur de Tahar, dit: « Maintenant, on va courir le jupon. Allons-y! »

 

     Que ce fut exténuante cette randonnée-là! A chaque pas il y eut quelque chose à redouter: si ce ne fut le temps, ce fut alors le simple fait d'être vu en train d'avancer avec peine comme deux clochards allant nulle part en particulier.

 

     Mais qui aurait pu sortir par ce mauvais temps sinon un pauvre gueux ou un chien errant? Alors personne ne les vit sur leur chemin qui les mena d'abord à la maison du Qaïd, où Balîd remit le lièvre à sa femme époustouflée et où il changea de vêtements, et puis à la maison dans laquelle Balîd sembla avoir mis tous ses espoirs. Ils arrivèrent là-bas juste avant qu'il n'eût commencé à crachiner. Les chiens aboyèrent pour annoncer leur arrivée. En un clin d'œil une femme apparut à la porte d'entrée. Balîd lui fit bonjour de la main. Mais au lieu de venir vers lui, elle retourna dans la maison. Et puis une pleine maisonnée de femmes sortit en masse de la maison et se serra en foule devant Tahar, certaines d'entre elles répétant inlassablement: « C'est le tailleur! C'est le tailleur! » Et puis Balîd fut inondé de supplications. « Laissez-le s'asseoir avec nous juste pour cette fois! » dirent-elles. Mais Balîd s'obstina à refuser, alors les femmes se pressèrent autour de Tahar comme des abeilles sur un panier de figue et le bousculèrent pour le faire entrer dans la maison. Elles le menèrent plus loin et le firent enter dans une grande chambre, où il y eut une jeune femme assise toute seule. Une fois Tahar eut vu cette jeune femme-là, il oublia tout au sujet des autres femmes, il oublia Balîd, il oublia le monde entier. Cette jeune femme-là était une lune sans écorchures. Elle était une rose sans épines. Elle était un corps incrusté de pierres précieuses. Son visage était un diamant clignotant comme du feu. Aucun artiste n’aurait pu décrire sa beauté en paroles ni la représenter en images. Même un miroir, aurait-on dit, n’aurait guère pu réfléchir sa beauté dans toute sa splendeur. Mais cette femme, elle aussi, ne fit que regarder muette d’admiration comme les autres femmes plaçaient Tahar juste en face d’elle. Celui-ci avait déjà appris comment se consulter de l’œil dès ses premières rencontres avec Zina. Encore à cette heure-là ce qu’il avait appris de Zina aurait pu le servir là. Mais il y eut d’autres femmes là-bas, et elles le regardèrent toutes ensemble. Elles s’assirent toutes en demi-cercle en face de lui, ce qui rendit difficile pour lui de regarder, au-delà d’elles, la belle femme, qui n’avait pas bougé de sa place.

     « Comment appelles-tu ? » dit une voix.

     « Je m’appelle Tahar. »

     « D’où viens-tu ? »

     « Je viens de Chiadma. »

     « Quel âge as-tu ? »

     « J’ai vingt et un ans. »

     « Où as-tu appris la couture ? »

     « A Mogador. »

     « Es-tu marié ? »

     « Pas encore. »

     «  Es-tu amoureux ? »

     « Oui. » Les femmes se tordirent de rire.

     « De qui ? »

     « Toi ! »

     « Moi ? »

     « Oui. »

     Les autres femmes partirent d’un rire perçant. Tahar ruisselait de sueur.

     « Me feras-tu donc une robe ? » dit la femme qui le questionnait.

     « Quel genre de robe voudrais-tu ? »

     « Eh bien, je voudrais une robe à manches courtes et ouvertes au niveau du cou. Pourrais-tu la faire ? »

     « Moi aussi je veux une robe à col ouvert qui me laisse les bras libres, » dit une autre femme.

 

     A ce moment-là, une femme brune, l'une de celles qui furent assises aux pieds de Tahar, regarda en arrière et son regard rencontra celui de la belle femme. Tahar jeta un coup d'œil à celle-ci et la surprit en train de faire un clin d'œil à la brune. Son cœur alors battit fort. Il eut soudainement l'impression que quelque chose de terrible était en préparation sous son nez. Il eut le sentiment qu'il était un appât, bien qu'il n'eût la moindre idée du pêcheur. Serait-il Balîd? Ou plutôt la belle? Mais les femmes ne lui laissèrent point le temps de réfléchir à tout cela. Ces femmes-là lui parlaient. Elles lui décrivaient les types de robe qu'elles voulaient. Et Tahar les écouta attentivement. Puis, il décida de prendre les commandes de trois clientes, y compris la brune à laquelle la belle avait fait un clin d'œil. Et il se leva pour partir. Les femmes empaquetèrent des pièces de tissu dans un ballot qu'elles donnèrent à Tahar. Elles lui donnèrent aussi un panier en roseau plein à déborder de dattes et de figues, puis elles le raccompagnèrent à la porte.

     Balîd vit le présent et ne dit pourtant pas un seul mot. « Je suis désolé d'être en retard, » dit Tahar, faisant face à Balîd. « Elles m'ont donné des pièces de tissu pour leur en faire des robes. » « Bien! » répondit Balîd. « Allons-y! »     

  

     Alors Balîd raccompagna Tahar au douar et ferma la porte d’entrée à clef. Tahar alla droit au lit. Mais il ne put dormir. Non seulement parce qu’il était allé au lit tremblant de froid, mais surtout parce qu’il y était allé la tête tournée. N’avait-il pas vu un visage comme un diamant clignotant ? Tahar n’était pas encore sûr si cette femme-là ait été bien celle au sujet de laquelle Balîd avait bafouillé dans la vallée. Et si tel fut le cas ? Et pourquoi ne devrait-il pas être le cas ? N’était-il pas un homme et elle une femme ? Ne serait-ce pas à cause d’elle qu’il était si malheureux ? Pourquoi ne serait-il pas si malheureux alors qu’une telle femme n’était pas la sienne ? Il avait épousé une autre femme. Comparer cette belle femme à l’épouse de Balîd, c’était comparer le miel à la coloquinte.

 

     Cela pourrait être le problème de Balîd, en tout cas. Mais il pourrait bien être le problème de Tahar aussi. Que se passerait-il si les deux tombaient amoureux de la même femme ? Tout laissait à penser que la belle allait causer des ennuis à Tahar par rapport au fils du Qaïd, l’amoureux Balîd.

 

     Le cœur de Tahar ne fit qu’un bond quand Balîd se tint debout à la porte de la chambre le lendemain en milieu d’après-midi. Pourtant, il n’y eut rien d’horrible en son regard ou sa voix.

     « C’est à qui cette robe sur laquelle tu travailles ? » dit-il, en s’accroupissant devant Tahar.

     « C’est la takchita de votre mère, nâamass. »

     « Oh non ! » dit Balîd d’un ton maussade, en arrachant la robe et la jetant de côté. Remets ça à plus tard ! Où est le tissu violet ? »

     « Le voilà, nâamass ! Attend un instant ! Tenez ! »

     « C’est génial ! C’est ce que tu aurais dû commencé à travailler, Tahar ! Ecoute, oublie tout au sujet des autres robes. Fais celle-ci d’abord. Je passerai la prendre dans deux jours, d’accord ? »

     « Mais c’est impossible, nâamass ! » dit Tahar d’un ton désapprobateur. « Je vais essayer de la faire en quatre semaines. »

     « D'accord. Mais commence-la maintenant! Tu veux quelque chose? »

     « Oui, nâamass! Je veux un livre ou deux à lire dans la soirée. Je me sens seul. »

     « Un livre? Tu lis des livres? Bon, je vais voir. Que Dieu t'aide! »

     « Et avec ça, nâamass! »

     « Quoi? »

     « Je pense que Mouéna va te dire les autres matériels dont j'aurai besoin pour faire cette robe. Le tissu en lui-même ne suffit pas. »

     « D'accord! »

 

     Balîd fit cadeau de deux livres à Tahar, mais celui-ci ne put les lire. Il avait déjà des soucis dans la tête. Maintenant il était sûr que Balîd aimait la belle femme. C'était la brune qui avait commandé la robe violette––juste après que la belle lui eut fait un clin d'œil. La robe violette était donc pour la belle.

 

     Tahar avait déjà commencé à travailler sur cette robe-là. Balîd lui avait donné des ordres. Et il n'y avait pas moyen de faire autrement que de lui obéir. 

 

     Et Dieu? Qu'est-ce que Dieu allait dire? Ce genre d'acte serait-il autorisé? Pourquoi pas? Et si Balîd voulait faire de cette femme sa conjointe, sa seconde épouse? Ce serait tout à fait normal. Mais que se passerait-il s'il voulait en faire sa maîtresse?

 

     Tahar eut bien peur qu'il n'eût aidé Balîd à commettre un tel crime. Mais qu'aurait-il pu faire? « J'aurais pu le tuer alors qu'il était ivre dans la vallée, » pensa Tahar. « J'aurais pu le laisser là-bas avec une pierre ou même son propre poignard  enfoncé dans son crâne et puis m'enfuir. Mais je ne veux pas être un assassin. La vie humaine est chère à Dieu, comme le dit l'adage. Une fois, j'ai entendu El-Habib dire: 'Une bonne fin ne justifie pas un mauvais moyen.' Balîd est en effet mon ennemi, mais je ne peux pas le tuer par vengeance. Mieux vaut laisser Dieu s'occuper de lui! Ô Dieu tu sais qui je suis, où je suis, tu sais combien je souffre, Ô Dieu délivre-moi de ce mal!... »

           

     Le lendemain matin, Mouéna vint s’enquérir des takchitas de la mère et de la femme de Balîd. Mouéna s’était maquillée et parfumée. Tahar s’excita. Il eut beaucoup de mal à résister à la tentation. Les sourires enchanteurs et les paroles mielleuses de Mouéna ne firent que le provoquer davantage.

     « Est-ce la robe de Chama ? » dit-elle soudainement, indiquant de la main la robe violette.

     « C’est qui Chama ? » dit Tahar avec curiosité, en jetant un coup d’œil aux lèvres étincelantes de Mouéna.

     « Je ne sais pas. Désolée. Qu’en est-il des takchitas ? Tu as dit que tu ne les as pas faites, n’est-ce pas ? Alors qu’est-ce que je vais dire à la mère et à l’épouse de Balîd ? »

     « Dis qu’elles ne sont pas encore prêtes. »

     « Très bien. Au revoir ! »

     « Avant de partir, s’il te plaît ! Dis : c’est qui Chama ? »

     « Chama ? Bon, c’est la fille d’un riche propriétaire terrien. Pourquoi ? »

     « J’aime ce nom. Voilà pourquoi ! »

     « Tu aimes le nom ou la femme ? »

     Tahar sourit. Mouéna le regarda affectueusement, mais seulement pendant un bref moment. Le garçon les surveillait tous les deux d’un œil attentif.

 

     Ce fut donc Chama ! Tahar travailla sur sa robe avec un grand dévouement––comme si c’était sa dot.  

 

    

     Et il se trouva que cette nuit-là Tahar fut d'humeur à lire. Alors il ouvrit l'un des deux livres et tenta de lire une page. Le livre s'intitulait 'Al-Sira Al-Nabaouiya' (L'Histoire du Prophète Mohammed (pssl)). Comme il jetait un coup d'œil sur une page du livre, Tahar se souvint d'Ezzahia, à laquelle il avait chanté des chants religieux, des chants chantant les louanges du Prophète Mohammed (pssl).    

 

     Mais une fois qu'il eut éteint la lumière et se fut mis au lit, il ne put s'empêcher de penser à Mouéna. Ezzahia était loin, trop loin. Chama n'était pas faite pour lui. Alors il n'y eut que Mouéna qui ait pu susciter l'espoir chez lui. Certes, Mouéna attendait qu'un homme soit revenu des Lieux Saints pour se marier avec elle, peut-être son ex-mari–comme l'avait dit Saleh. Mais elle pouvait encore venir vers lui et s'asseoir avec lui dans sa chambre et lui parler et lui sourire et se parfumer et se maquiller pour lui. Qui aurait pu faire cela sinon elle?

 

     A un moment le lendemain matin, Tahar se demanda pourquoi il travaillait si scrupuleusement, si méticuleusement, si minutieusement, sur une robe qui ne lui rapporterait pas grand-chose. Qu'est-ce qu'il gagnerait à faire ça? Selon toute vraisemblance, Balîd ne lui serait jamais reconnaissant pour quoique ce soit. « Mais pourquoi devrais-je faire ça pour lui? » pensa Tahar, comme pour répondre à une voix intérieure. « Moi, je n’agis pas pour lui. Si je fais ça c’est pour me signaler à l’attention des gens d’ici. Alors, si je parvenais à devenir ami avec l’ennemi de mon ennemi, cela ne me ferait que du bien. Néanmoins, pourquoi devrais-tu faire tout cela ? Pourquoi ne t’es-tu pas enfui l’autre jour alors qu’il était ivre ? Non. Ce n’était pas si évident que ça. Pourquoi ne devrais-je pas plutôt faire une merveilleuse robe que Chama se glorifierait d’avoir partout où elle irait ? Chama pourrait m’être reconnaissante pour cela. Le moins qu’elle puisse faire c’est de m’aider à sortit d’ici indemne, sans avoir à m’enfuir ou à tuer quelqu’un. Si Balîd l’aime et ne peut pourtant pas la rencontrer, alors il est certainement mal vu d’elle. Pourquoi n’aspirerais-je pas à être dans ses petits papiers en lui faisant une robe dont elle n’a jamais rêvé ? Ce serait peut-être la manière dont je pourrais m’échapper la tête haute. Si Balîd pense que tout dépend de lui, je vais lui donner tort. Si, lui, il a le bras long, moi j’ai plein de talent et plein de charme. Je suis tout à fait capable d’avoir le dessus sur lui. Certes, il me tient en son pouvoir, mais je finirai par mettre fin à cet état de servilité et rentrer chez moi. Ma vie n’est pas entre les mains de Balîd. C’est tout le contraire ; c’est sa vie qui est entre mes mains. S’il a le pouvoir de la force, moi j’ai la puissance de l’amour et la puissance de la pensée. Chama a dû lui faire tant de chagrin. Maintenant, je peux soit aggraver, soit apaiser sa douleur. Comment ? En faisant ce que je fais maintenant ! Je devrais donc travailler sans me plaindre. Je devrais être plein d’entrain. Je ne devrais permettre à quiconque de me fendre le cœur. J’ai eu la chance d’avoir cette occasion de faire une robe pour la fille d’un riche propriétaire terrien qui pourrait avoir autorité sur Balîd lui-même. Je n’ai aucune chance d’épouser cette femme. Tout ce que je veux, c’est retourner chez moi et me marier avec Ezzahia. Qui sait ? Tout ce que j’ai à faire maintenant c’est d’agir de bonne foi. Mais Balîd, qui est mon ennemi, n’est pas moins malheureux que moi. En tant que musulman, je devrais venir en aide à quelqu’un qui est aux abois. Et il se trouve que Balîd est dans une situation désespérée, n’est-ce pas ? Mais comment pourrais-je l’aider ? En faisant ce que je fais maintenant ! Je ne peux pas voir dans son cœur pour savoir s’il sera reconnaissant ou non. Mais je vais voir ce que peux extirper de lui. Si j’arrive à obtenir quelque chose de lui par le charme et finir par échapper de ses mains, ce serait beaucoup mieux que de le tuer et risquer d’être tué moi-même. » Tahar prit un moment pour éternuer et se moucher, puis il s’illusionna encore. « Pauvre Balîd ! » pensa-t-il. « Il a dû gâcher sa vie en épousant cette grosse femme basanée. C’est horrible de penser à un mari et sa femme comme étant des époux mal assortis. Cela pourrait mener au crime et à la mort. C’est à donner le vertige rien que de penser à l’éventualité de me marier avec une femme qui ne me plait pas. Qadi Allal le savait peut-être. C’est un homme qui n’est pas né de la dernière pluie. C’est peut-être pourquoi il a choisi Ezzahia pour moi. Mais où est Ezzahia maintenant ? La reverrai-je un jour ? J’ai failli être tué l’autre jour quand Balîd m’a traîné hors de la chambre et m’a tabassé dans la cour. Qui sait ce qui se passera demain ? Que Dieu nous aide ! Tout ce que je veux faire maintenant, c’est d’essayer de gagner l’amitié de Chama. »

     Tahar se rendit compte soudainement que le garçon le regardait avec curiosité. Alors, il tira le panier vers lui et se servit de dattes, et dit au garçon : « Sers-toi ! »

 

     Tahar toussait un peu lorsque Balîd rentra dans sa chambre trois semaines plus tard.

     « As-tu fini la robe ? » dit Balîd d’une voix douce.

     « Oui, nâamass. »

     « Fais voir ! »

     « La voilà, nâamass ! »

     « Sensass ! »

     Balîd sauta de joie. Il donna à Tahar un baiser sur le front et lui promit un poulet rôti. Tahar déjeuna de poulet rôti, mais il ne se sentit pourtant pas heureux. « Et si quelque chose allait de travers ? » pensa-t-il avec appréhension.

 

     Mouéna vint le lendemain et s’enquit une fois de  plus des takchitas de la mère et de la femme de Balîd.

     « Quand vas-tu les faire ? » dit-elle avec un pétillement dans les yeux.

     Couvert de honte, Tahar se tut.

     « Sais-tu que ton ami Balîd est malade ? » dit Mouéna d’un ton plutôt provocateur.

     « Non. Qu’est-ce qui l’a rendu malade ? »

     « C’est cette maudite robe violette qui l’a rendu malade. »

     « Ce que je redoutais est arrivé! » pensa Tahar. Mais il regarda Mouéna d’un air abattu, et dit :

     « Etes-vous sûre qu’il est malade ? »

     « Je suis une menteuse, alors ? » dit-elle, lui faisant baisser les yeux. « Cela t’étonne ? »

     « S’il vous plaît, laissez-moi tranquille ! » répondit Tahar, les yeux baissés.

     « C’est ce que j’appréhendais, » pensa Tahar, une fois que Mouéna fut sortie de la chambre. « Dieu seul  sait ce qui va se passer demain. Ca c’est dangereux, sans aucun doute. Mais devrais-je rire ou pleurer ? Devrais-je chanter ma victoire sur lui ? Devrais-je me réjouir de son malheur ? Non. Je dois m’apitoyer sur lui. Il est certes mon ennemi, mais il est un amoureux, aussi. Je sais ce que c’est que d’être un homme malheureux en amour. » Tahar soupira comme il murmurait pour lui-même : « Ce qui me trouble, c’est que je ne peux pas deviner ce que Balîd pourrait faire, ni comment il se comportera envers moi dans les jours qui viennent. C’est ce qui importe pour moi maintenant ! » Puis, il sourit au garçon qui le regardait sans rien comprendre.

 

     Quatre jours plus tard, Tahar envisageait encore avec appréhension les répercussions de l’échec de Balîd lorsqu’il entendit les voix de gens venant vers lui. Son cœur fit un bond quand il entendit la voix de son père. Alors il laissa tout tomber et se précipita hors de la chambre. La cour fut pleine d’hommes de son village. Ils étaient tous en habits de voyage. Avec eux furent Balîd et son père, le Qaïd.

     « Que fais-tu ici ? » dit le père de Tahar comme celui-ci saluait les hommes de son village un à un. Tahar entendit la question, mais aucune réponse ne lui vint à l’esprit. Son père avança plus loin et regarda dans sa chambre d’un air interrogateur. D’autres hommes le suivirent à pas lents. Tahar se trouva alors debout à côté de Balîd et son père, qui se tinrent à l’écart de tous les autres. Et tandis que Tahar fuait le regard de Balîd, celui-ci lui dit d’un ton découragé : « Ne pars pas ! » Tahar le regarda droit dans les yeux et lui dit : « Si, je partirai ! » « Laisse-le partir ! » dit le père de Balîd. « Nous n’avons rien à foutre de lui ici. » « Mais, père, j’ai besoin de lui ! Il doit rester ! » dit Balîd avec désespoir.

     « Je suis ton père et, en plus de cela, le Qaïd de la région ; si tu ne veux pas m’écouter pour une raison, alors j’entends être obéi pour l’autre. D’ailleurs, je ne vois pas en quoi tu aurais besoin de lui. »

     « Père ! Je t’ai dit que j’ai besoin de lui. Il doit rester. Non, Tahar, ne pars pas ! »            

     Tahar attendit jusqu'à ce que tous les hommes de son village se furent rassemblés autour de lui, puis il ouvrit sa bouche pour parler, mais ne dit rien. Son père parla pour lui. Il dit:

     « Nous sommes venus ici parce que nous croyions et croyons toujours que notre fils devrait être chez lui dans notre village et tribu, pas ici. »

     « Je suis tout à fait d'accord avec vous, » répondit le Qaïd. « Votre fils doit retourner avec vous. Nous n'avons pas besoin de lui ici. Je suis vraiment désolé de vous avoir dérangés. »

     Balîd se fâcha tout rouge. Il glapit:

     « Non, père, je ne le laisserai pas partir! Il ne partira pas maintenant. J'ai encore besoin de lui. »

     « Mais dis-moi, pour l'amour de Dieu, pourquoi aurais-tu besoin de lui? » lui répliqua le Qaïd.   

     Balîd se détourna de son père et fit face à Tahar, et l’implora :

     « S’il te plait, reste juste un mois de plus ! »

     « Rends-moi mon cheval et paie-moi pour le travail que j’ai fait si tu veux que je reste un mois de plus, » répondit Tahar d’une voix chevrotante.

     « Tu étais ici comme un esclave ? » dit le père de Tahar, étonné.

     « Je n’ai jamais pensé à m’emparer de ton cheval, » dit Balîd, en regardant Tahar d’un air de s’excuser. « Je vais te le ramener tout de suite. Et je ne t’ai jamais tenu pour un esclave. Je vais te rembourser tout ce que je te dois, et tout de suite ! »

     Balîd sortit de sa poche des pièces de monnaie en or et en argent et les donna à Tahar, qui, à son tour, les passa à son père.

     « Maintenant, venez tout le monde ! » dit Balîd, en faisant face aux hommes. « Vous êtes mes invités pendant trois jours. Vous êtes les bienvenus ! Viens, Tahar ! Je vais te monter ton cheval. Tu peux le renvoyer chez toi avec ton père, si tu le souhaites. Nous sommes amis, n’est-ce pas ? »

     « On croit rêver ! » pensa Tahar. « Pourquoi tout cela ? »

 

     Tahar devait encore attendre une quinzaine de jours pour savoir pourquoi Balîd avait été si généreux. En attendant, il passa trois jours très agréables en compagnie de son père et les autres hommes de son village, tous étant logés dans deux tentes bien meublées et servi de très bonne nourriture.

 

     Au cours de ces trois jours, seul Balîd fut dans les parages. Quant à son père, le Qaïd, on ne le vit nulle part. Alors Balîd fut présent quand Tahar dit au revoir à son père et lui demanda de prendre soin du cheval (que Balîd lui avait restitué). Aussitôt le père de Tahar et les autres hommes évanouis dans le lointain, Balîd se tourna vers Tahar, et lui dit : « Maintenant, retourne à ton travail. » « Entendu, nâamass ! » lui répondit Tahar, en s’éloignant.

     Mais quand Tahar retourna dans sa chambre au douar, il ne sut quoi faire. « Sur quelles robes devrais-je travailler maintenant ? » marmonna-t-il. « Devrais-je travailler sur les takchitas de la mère et de la femme de Balîd ou plutôt sur les robes des copines de Chama ? » Personne ne lui dit ce qu’il devait faire. Ni Balîd ni Mouéna ne refit surface jusqu’à un soir, lorsque Balîd tira Tahar du sommeil.

     « N’aie pas peur, Tahar ! » dit Balîd, en entrant dans la chambre. « Je suis Sy Balîd. Je suis venu te parler d’une affaire importante. » Tahar fut trop confus pour parler. « Je vais juste te dire quelques mots et je m’en irai, » poursuivit Balîd. « Ecoute : il y aura de la fantasia demain après-midi. Une grande foule viendra y assister. Pour te dire la vérité, de tous les gens qui se rendront là-bas je ne m’intéresse qu’à une seule personne. Tu peux deviner à qui je pense. C’est Chama, la femme pour laquelle tu as fait la robe violette. Eh bien, j’aime cette femme. Et je pense que tu peux sentir ce que cela fait lorsqu’on est amoureux d’une belle femme comme Chama. A présent, nous ne nous parlons pas l’un à l’autre. Nous n’en avons pas eu l’occasion. Tous les yeux sont rivés sur nous. Alors, pour échapper à la surveillance, j’ai eu une idée, ce pourquoi j’aurai besoin de ton aide. Eh bien, je vais me déguiser en vieil homme. Ton rôle sera d’attirer Chama en vue. Tu continueras à marcher lentement autour du terrain, juste derrière les spectateurs, jusqu’à ce que Chama en personne ou l’une de ses copines te voie. Elles viendront sûrement vers toi. A ce moment-là, j’essaierai de m’approcher de Chama en vue de lui parler. Si tu me vois en train de parler à Chama, alors essaie d’éloigner les autres femmes par la ruse. Et ne te laisse surtout pas impressionner par Chama ! Tu ne gagneras rien à lui parler. Crois-moi ! Maintenant, dis-moi : est-ce que je peux vraiment compter sur toi ? »

     « Tu peux compter sur moi, » dit Tahar entre ses dents, se demandant s’il avait vraiment le choix de dire non.   

     « Merci ! Je reviens à midi. Je vais t’apporter ton déjeuner, et tu vas m’aider à me déguiser, d’accord ? »

     « D’accord, nâamass ! »

    

     Comme promis, Balîd apporta à Tahar son déjeuner à midi. Personne d’autre ne fut dans la cour. Alors Tahar déjeuna, puis aida Balîd à se déguiser en vieil homme vêtu de haillons et tenant un bâton de vieillesse. Aussitôt après, ils se dirent au revoir, et puis chacun emprunta un chemin différent menant au terrain où devait avoir lieu la fantasia.

 

     A sa sortie du douar, Tahar fut un homme qui tirait l’œil. « Je suis donc, sans aucun doute, un appât, » murmura-t-il pour lui-même avec un sourire. « Cette fois-ci, le pêcheur est Balîd. Le poisson c’est Chama. Devrais-je l’aider ? Ou devrais-je plutôt lui faire honte en public ? Pourrais-je le faire ? Mais bien sûr ! Je pourrais bien le démasquer. La question c’est, est-ce que je devrais le démasquer, justement ? Je ne sais pas vraiment. J'étais ému de compassion lorsque j'ai vu Balîd se démener comme un beau diable pour se déguiser. Il serait grossier de ma part de lui faire faux bond maintenant. Au moins, il m’a rendu mon cheval et m’a payé. Mais je ne sais toujours pas ce que je devrais faire. » 



Mohamed Ali LAGOUADER
 

Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:54

Les chevaux étaient déjà là lorsque Tahar arriva. Par moments, on entendit les cavaliers s’élancer au galop en tirant des coups de fusil. Tahar chercha Chama des yeux, mais il y eut tellement de monde autour du terrain qu’il ne put la voir. Les gens lancèrent des coups d’œil inquisiteurs à Tahar, lequel continua à marcher d’un pas traînant autour du terrain de fantasia. Il tomba sur Balîd, mais fit semblant de ne pas le reconnaître. Et puis, soudain, une voix de femme s’écria : « Le tailleur ! C’est le tailleur ! » Chose curieuse, une foule de femmes se détacha du groupe de spectateurs juste là où Balîd (le vieil homme) se tenait debout.

 

     Chama, belle à ravir, ne tarda pas à venir vers lui, le sourire aux lèvres. « Que fais-tu ici ? » dit-elle, en se tenant debout devant lui.

     « Où est ton maître ? » dit une autre femme.

     « Je n’ai pas de maître, » répondit Tahar avec un sourire. « Je suis le maître de moi-même. Je ne suis pas un esclave. »

     « Pourtant, tu travailles pour lui ! » dit Chama, faisant la grimace.

     « C’est vrai, » dit Tahar, discrètement choqué par l’étrange haleine de Chama. Il sentit à son haleine qu’elle avait bu, mais rien dans son visage ne sembla indiquer qu’elle était ivre. A ce moment-là, ‘le vieil homme’ s’approcha furtivement de Chama, laquelle lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Tahar détourna les yeux d’eux et s’avança lentement et en zigzaguant vers les spectateurs, qui s’alignaient le long du terrain. Les femmes se pressèrent autour de lui comme il marchait en avant.

     « As-tu fini ma robe ? » dit l’une des femmes.

     « Non, je suis désolé. En fait, je viens juste de la commencer. Vous savez, je travaillais sur les takchitas de la femme et de la mère de Balîd. Alors, votre robe devait attendre. »

     « Maintenant que tu as commencé à travailler sur ma robe, quand serait-elle prête ? » dit la femme, en élevant la voix au-dessus du bruit de la foule.

     « Qu’est-ce qu’il y a, Chama ? » dit une autre femme avant que Tahar n’eût pu parler.

     « Je ne sais pas ! » dit Chama avec  emportement. « Ce vieil homme là-bas ne me lâche pas d’une semelle. Je ne sais pas ce qu’il veut de moi ! »

     « Peut-être qu’il est tombé amoureux de toi ! » dit une femme avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles. « Chama, retourne là-bas et parle-lui ! Ou si vous voulez bien–allons tous ensemble le taquiner ! »

     Tahar se donna un mal de chien à tenir sa langue. Mais il finit par lancer, tout d’un trait :

     « Laissez la paix au vieil homme ! »

     « Tu le connais ? » dit Chama soudainement.

     « Non, » répondit Tahar, en rougissant.

     « Où vas-tu ? » dirent les femmes comme Tahar s’éloignait de Chama en traînant les pieds.

     « Je vais passer au premier rang afin que je puisse bien voir, » dit-il d’une voix tremblotante.

     « Pourquoi ne pas rester avec nous ? Tu peux voir tout aussi bien d’ici ! » 

 

     Tahar leur fit un sourire incertain, tout en avançant lentement vers l’endroit où ‘le vieil homme’ se tenait debout. « Reste là ! » lui chuchota ‘le vieil homme’ discrètement. Et Tahar resta là, derrière les spectateurs, et fit semblant de regarder la scène de fantasia. Il attendit patiemment de nouvelles consignes de la part du ‘vieil homme’, qui se tenait juste à un mètre derrière lui. Et puis vint un nouvel ordre. « Maintenant, bouge-toi ! Continue à marcher autour du terrain, » dit ‘le vieil homme’ d’une voix voilée. Alors Tahar continua à avancer d’un pas traînant, passant d’un côté du terrain à l’autre, jusqu’à ce qu’il voie une bande de femmes poursuivre ‘le vieil homme’ en criant, tandis que celui-ci courait à travers champs. Alors Tahar se dit qu’il n’eut plus rien à faire là-bas. Il fila comme un voleur.

 

     Sur son chemin du retour au douar, Tahar tomba sur S’îd, l’homme qui l’avait amené de Chiadma.

     « Où étais-tu ? » dit S’îd, feignant la surprise.

     « Je suis allé voir la fantasia. »

     « Tu y es allé seul ? Où est Sy Balîd ? »

     « Je ne sais pas. »

     « Si ! Tu sais où il est ! »

     Tahar refusa de se laisser provoquer. Il garda le silence alors que S’îd commença à raconter une histoire. « Je vais te dire où tu étais et pourquoi tu étais là-bas ! » dit S’îd. « Eh bien, tu étais là-bas parce que Balîd était là-bas et Chama était là-bas. Balîd t’utilise comme un souteneur et Chama se sert de toi pour étancher sa soif de vengeance. Tu sais pourquoi ? Eh bien, ça a commencé il y a bien longtemps. Balîd et Chama se sont rencontrés un jour lors d’une fête. Ils ont parlé de mariage le jour même de leur rencontre. Balîd n’en a pas cru ses oreilles quand elle a dit oui. Elle lui a cependant exigé une bonne dot, et il n’a pas hésité à lui promettre le meilleur. Mais elle a refusé de sortir avec lui. Balîd a fait tout son possible pour l’entraîner à coucher avec lui avant le mariage, parce que, tout simplement, il ne croyait pas vraiment qu’il pourrait l’épouser, étant donné la nature de la dot qu’il lui avait promise. Chama a beau attendre, mais en vain. Balîd n’a pas tenu sa promesse ; il ne le pouvait pas, de toute façon. Alors la pauvre Chama était encore sous le coup de sa déception quand elle a épousé l’un de ses cousins. Mais leur mariage s’est vite soldé par un divorce. Son ex-mari s’est remarié sous le coup de la déception, lui aussi. Mais Chama est restée divorcée. Et c’est ce qui a poussé Balîd à courir après elle de cette manière. Sa femme est au courant de tout ça, mais elle ne peut –ou ne veut– pas l’arrêter. Elle sait qu’il ne parviendra jamais à épouser Chama. En quelque sorte, sa femme, elle aussi, est ravie de voir Chama le traiter si sévèrement. Car elle aussi a été l’une de ses victimes. Il ne l’a épousée qu’après que sa famille eût appris qu’il lui avait fait un gosse. Elle avait été sa petite amie pendant des années et elle ne lui avait jamais refusé quoique ce soit. Pourtant, il l’a toujours considérée comme une nana. Les filles courent toujours un risque avec ce monstre. Les gens le surnomment ‘le coq’. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il est comme un coq dans un poulailler. Il a même osé baratiner ma propre sœur ! Je ne lui pardonnerai jamais. Je vois que tu ne parles pas. Je vois que tu ne me poses pas de questions. Mais je vais te dire pourquoi je suis allé te rechercher l’autre jour. Eh bien, je savais que Balîd avait une sorte de combine en tête, et je savais qu’il me paierait pour tout ce que je ferais pour lui, mais je savais également qu’il n’arriverait jamais à ses fins. Ce qu’il a fait à Chama lui a donné un tel choc qu’elle s’est mise à boire. Et elle ne lâchera pas avant qu’il ne soit foutu. Je te dis cela parce que je ne veux pas que tu t’en prennes à moi. Je sais qu’il ne te traite pas bien. Mais ne pers pas patience ! Dieu va te délivrer de ce monstre ! Maintenant, tu peux partir. Et ne mens surtout pas à ton maître ! Dis-lui que tu m’as rencontré en chemin. Ne t’inquiète pas de ça ! Allez, au revoir ! »   

     Tahar s’embrouilla. « Cours ! » pensa-t-il. « Retourne au douar et puis réfléchis-y ! »

      

     Alors Tahar retourna en courant vers le douar. Balîd l’attendait dans la cour. Il lui glapit :

     « Où étais-tu, espèce d’esclave perfide ? »

     « Je suis absolument désolé, nâamass ! En revenant ici je suis tombé sur S’îd qui m’a intercepté et je n’ai pas pu l’éviter. »

     « Et tu es resté là-bas à bavarder avec S’îd ? Que diable vous vous êtes dit l’un à l’autre, hein ? »

     « Rien de particulier, nâamass ! »

     « Et puis par-dessus le marché tu me mens, sale bête ! » gronda Balîd, en claquant Tahar.

     Désarmé, Tahar passa la main sur sa joue. Balîd lui cracha à la figure et se tourna pour s’en aller.

     « Tu me craches à la figure, scarabée puant ? » bredouilla Tahar d’un ton larmoyant comme Balîd sortait du douar. « C’est ça ma récompense ? »

 

     Une heure plus tard, Tahar resta encore allongé sur son lit, à ruminer ses pensées. « Je l’ai aidé par deux fois, » pensa-t-il fâcheusement, « d’abord par rapport à la robe de Chama, et puis quand il m’a demandé de l’aider à se déguiser. Pourtant, je n’en ai rien tiré sinon un crachat à la figure ! Voilà comment il m’a récompensé de ma gentillesse. Il m’a traité de perfide. Alors je serai perfide cette fois-ci ! Je ne peux pas me retenir cette fois encore. J’aurais pu lui riposter en réponse à la provocation. Dieu merci, je ne l’ai pas fait ! Mais il ne pourra plus me provoquer. Puisqu’il veut la guerre, alors il aura la guerre. Mais dans la défense que je lui opposerai, je ne vais pas recourir au pouvoir de la force. Je ferai usage de la puissance de l’amour et puissance de la pensée !

 

     Le lendemain matin, Tahar reprit son travail sur la robe de l’une des copines de Chama. Il fut tout sourire ce jour-là. Son apprenti ne fit que regarder, n’y comprenant rien.

 

     Mais chaque soir par la suite Tahar pensa longuement à la manière dont il devrait se venger de son maître. « Je serai bientôt là-bas, Ezzahia ! » murmura-t-il pour lui-même un soir. « Seulement, je veux revenir sain et sauf. Je ne veux tuer personne, et je ne veux pas être tué. »

 

     Un matin, quelques jours plus tard, Tahar s’acheminait vers le tas de fumier pour se soulager lorsque S’îd le héla de l’autre côté de la cour :

     « Hé toi là-bas ! Où vas-tu ? »

     « Je vais au fumier. Pourquoi ? »

     « D’accord ! Vas-y ! »

     Mais Tahar venait tout juste d’arriver au tas de fumier lorsque S’îd se pointa comme par miracle. Tahar le regarda en écarquillant les yeux, comme s’il était tombé du ciel, surtout quand il dit d’une voix basse :

     « Aujourd’hui, c’est ton jour, Tahar ! C’est le moment ou jamais ! Un prince et son épouse vont passer la nuit dans ce pays. Chama va t’amener à l’épouse du Prince. »

     « Mais où vais-je trouver Chama ? » dit Tahar, presque essoufflé.

     « Ne fais pas le raisonneur ! Fais ce que je t’ai dit ! A midi, tu trouveras l’âne de Âmmy Saleh traînant par ici. Tu le trouveras entravé et muselé. Désentrave-le sans regarder en arrière et vas à dos d’âne jusqu’à l’endroit où nous nous sommes rencontrés l’autre jour, entre la vigne et le bosquet de figuiers. Chama sera là-bas à t’attendre. Elle t’amènera à l’épouse du Prince, tu entends ? »

     « Et Balîd, alors ? »

     « Ne fais pas le raisonneur, j’ai dit ! Ne te soucie pas de Balîd. Je vais m’en occuper ! »

 

     Tahar se soulagea et se lava. Puis, il retourna à son travail. A midi, son apprenti alla vers la maison du Qaïd pour manger et lui apporter son déjeuner. « C’est le moment ou jamais ! » se dit Tahar, le cœur battant. « Âmmy Saleh est dans la cour. Je l’ai entendu rire. Il bavarde encore avec les autres qui sont dans ce coin ombragé de la cour, occupés à déjeuner. » Tahar se tint un instant debout. « Vas-y ! Sors ! » se dit-il. « Qu’est-ce que tu attends ? Ils vont penser que tu vas juste au tas de fumier. » Et puis Tahar joua sa vie et sortit de la chambre, puis de la cour et marcha courageusement vers le tas de fumier. Et sans regarder en arrière, il désentrava l’âne de Âmmy Saleh et s’éloigna à dos d’âne. Et il continua à presser l’âne et à prier Dieu de le sauver jusqu’à ce qu’il arrive à l’endroit où Chama, vêtue d’un heïk blanc, l’attendait patiemment. « Maintenant, vite ! » lui dit-elle. « Pas une minute à perdre ! Laisse l’âne où il est : il va retourner au douar tout seul. Maintenant monte ce mulet ! Je me tiendrai derrière toi. Prends ce paquet ! Super ! Attends un instant ! » Et puis, elle, aussi, monta le mulet et s’appuya contre Tahar, et lui dit : « Maintenant abaisse ton capuchon et pousse le mulet ! N’aie pas peur ! Tout se passera bien, inchallah ! » C’était comme un rêve. Quoi de plus beau que de voir Chama ( !) montée juste derrière lui tandis qu’elle lui chuchotait : « On n’en est pas loin ! Courage ! Nous y sommes presque ! »

 

     Lorsqu’ils arrivèrent à un puits pas très loin d’un cimetière, Chama dit calmement : « On descend ici. Personne ne viendra vers nous. » Aussitôt descendus de mulet, Chama dit encore : « Puise un peu d’eau pour moi. » Comme Tahar plongeait le seau dans le puits, Chama lui dit :

     « Je savais que tu viendrais parce que je savais que tu étais convaincu que tu ne gagnerais rien à travailler pour cet aliéné incivil. Je sais qu’il n’était pas aimable avec toi, alors c’est le moment pour toi de te venger. Je sais que tu es venu avec cette idée en tête, mais laisse-moi te rappeler que si tu ne saisis pas l’occasion, tu le regretteras toute ta vie. C’est le grand moment pour toi de montrer que tu es un homme. Ne sois pas un homme au cœur non solide ! N’aie pas peur de Balîd ! S’îd va s’en occuper. Quand tu rencontres la princesse aujourd’hui, montre-lui que tu es un homme de cœur et de courage–tu comprends ? Tu n’as qu’à lui parler doucement et tu trouveras le chemin de son cœur, je t’assure ! »

     « L’eau, tiens ! »  dit Tahar, tout en l’écoutant attentivement.

     « Merci ! » Chama posa le paquet sur le mur du puits et but une grande gorgée d’eau, puis dit :

     « Est-ce que tu m’écoutais ? »

     « Bien sûr ! » répondit Tahar.

     « Eh bien, cela m’a profondément blessé de te voir traité comme un esclave dans le douar de cet homme-là. J’enrageais de penser que tu aies pu accepter ce sort. Un homme comme toi devrait être dans un palais, pas dans un douar. C’est le moment, Tahar ! Si la princesse dit qu’elle voudrait que tu ailles avec elle, alors dis oui, et dis-le franchement ! »

     « Mais qui t’a dit qu’elle me demanderait d’aller avec elle ou de travailler pour elle ? Où irais-je alors ? Balîd me tuerait sûrement ! »

     « Laisse-nous faire ! Nous, les femmes, savons comment traiter les unes avec les autres. »

     « D’accord ! Je vais tenter le coup ! »

     « Je te souhaite bien des choses, Tahar. Mais maintenant, prends ce paquet et va te changer derrière ce mur. Je t’ai apporté un tchamir, une djellaba et des babouches. Prends tout ton temps ! Tu n’as rien à craindre ici ! »

 

     « Est-ce que ça ira ? » dit Tahar, à son retour.

     « Tu es superbe, Tahar ! Mais maintenant, mettons-nous en selle ! »

     Et puis les deux montèrent le mulet et allèrent vers une éminence boisée faisant face à une grande maison entourée d’un jardin clos, devant la porte de laquelle des gardes en uniforme se tinrent debout.

     « Je dois te laisser ici, » dit Chama, en descendant de  mulet. « Descends, toi aussi ! »

     Aussitôt Tahar descendu, Chama lui dit :

     « Reste là ! Ne bouge pas d’ici jusqu’à ce que tu voies une femme te faire signe de la main depuis la porte d’entrée de cette grande maison là-bas. Bonne chance ! »

 

     Ces mots que Tahar vint d’entendre auraient pu être des paroles apaisantes soufflées à l’oreille d’un homme dans les affres de la mort. « Mais c’est mon jour, comme ils ont dit, » Tahar s’empressa de se rappeler. « Je n’ai nulle part où aller si je ne vais pas avec la princesse. » Tahar continua à fortifier son âme pendant que l’accablement s’emparait de lui chaque fois qu’un braiment ou un hennissement parvint à ses oreilles, chaque fois qu’il vit l’un des gardes s’éloigner d’un pas de la maison ; et puis, soudain, une femme vêtue d’un heïk blanc lui fit signe de la main de là où les gardes se tinrent debout. A ce moment-là, Tahar descendit de l’éminence d’un air digne et marcha vers la maison comme un soldat intrépide. Comme il avançait, il put voir la femme en blanc en train de parler avec les gardes. Tahar se demanda alors ce qu’il devrait leur dire s’ils devaient l’arrêter. Mais les gardes ne lui dirent pas un seul mot. En fait, ils se contentèrent de s’écarter pour le laisser passer comme il marchait droit devant lui sans aucun signe de peur sur son visage. La femme en blanc le reçut à la porte d’entrée et le fit entrer dans la maison. « Attends un instant ! » lui dit-elle quand elle arriva à une grande porte bleue. Puis elle ouvrit la porte d’une poussée. Une autre femme se précipita vers elle. Les deux parlèrent bas, puis disparurent derrière la porte. Après un bout de temps, la femme en blanc réapparut et fit signe à Tahar d’entrer. Elle le fit entrer dans une grande chambre en haut, où la princesse était assise sur un beau divan vert, entourée d’une douzaine de femmes.

     « Qui a laissé entrer ce tombeur ? » dit la princesse, tout en dévisageant Tahar.

     « Ce n’est pas un tombeur, Lalla, » dit Chama, rendue encore plus ravissante par la robe que Tahar lui avait faite. « C’est le tailleur, Lalla ! »

     « Oui, Lalla ! » dit une autre femme avec un sourire. « C’est le tailleur qui a fait la robe de Chama ! »

     « Comment vous appelez-vous ? » demanda la princesse, en plongeant son regard dans les yeux de Tahar.

     « Je suis votre serviteur Tahar ben Ahmed Erregragui, Lalla. »

     « Êtes-vous un regragui vous-même ? »

     « Oui, Lalla. »

     « Vous venez d’où ? »

     « Je viens du Chiadma, Lalla. J’habite un village au bord de l’Oued Tensift. »

     « Qu’est-ce que vous faite là, alors ? »

     « J’ai été engagé au service du fils du Qaïd d’une tribu âbdie, Lalla. »

     « Vous faites quoi pour lui ? »

     « Je fais des robes de femmes pour sa famille, Lalla. »

     « Mais Chama ne fait pas partie de sa famille, n’est-ce pas ? Alors pourquoi vous lui avez fait cette belle robe ? »

     « J’ignorais absolument qui porterait cette robe, Lalla. J’ai juste fait ce que le fils du Qaïd m’a demandé de faire, Lalla. »

     « Combien vous paie-t-il ? »

     « Franchement, Lalla, je ne suis pas satisfait de ma paie. Je ne peux pas vous dire combien, Lalla. C’est vraiment dérisoire ! »

     « Alors pourquoi n’êtes-vous pas allé travailler ailleurs ? »

     « Si seulement je pouvais, Lalla ! Mais, pour des raisons que j’ignore encore, le fils du Qaïd m’a empêché de quitter ce pays. »

     « Voudriez-vous aller avec moi, alors ? »

     « Volontiers, Lalla ! »

     « Mais, j’ai déjà mes propres tailleurs ! Le savez-vous ? D’ailleurs, vous êtes dangereusement beau. Vous pourriez bien semer le trouble dans mon palais ! »

     « De toute façon, je suis à votre service, Lalla ! »

     « C’est bien aimable à vous ! Maintenant, vous pouvez partir. Merci ! »

     Tahar salua pour prendre congé et quitta la maison en traînant les pieds. Personne ne s’était précipité pour l’accompagner jusqu’à la porte. Les gardes le virent sortir, le visage pâle, mais aucun d’eux ne dit un mot. Alors, Tahar leva les yeux au ciel et s’éloigna d’un pas traînant vers l’oliveraie la plus proche. « Il fait encore jour, » pensa-t-il tristement, en s’asseyant sous un olivier. « Que devrais-je faire maintenant ? Où devrais-je aller ? Pourrais y revenir ? Chama m’a fait faux bond. Elle et S’îd m’ont tendu un piège. Mais c’était entièrement de ma faute. C’est moi qui les avais écoutés. Non ! C’est justement ce que j’aurais dû faire. Etais-je heureux là-bas ? Bien sûr que non. C’est la première fois que je peux m’enfuir. Mais tu aurais pu t’enfuir l’autre jour, lorsque tu étais dans la vallée, n’est-ce pas ? Cela m’est égal ! Je devrais maintenant trouver un endroit pour me cacher jusqu’au soir, puis je décamperai sous le voile de la nuit… »

 

     Et ce fut ainsi qu’il se cacha dans un puits en ruine jusqu’à ce qu’il n’y ait ni braiment ni chant de coq dans l’air, puis il se leva et s’achemina vers son pays, le Chiadma, se laissant guider par la lune. Au lever du soleil, il cheminait encore péniblement dans la direction du Chiadma, mais le Chiadma était encore trop, trop loin quand une bande de cinq hommes à cheval lui coupa la route. Tahar fut sidéré de voir parmi eux S’îd et Âmmy Saleh en chair et en os.

     « Où allais-tu, joli dandy ? » dit l’un des hommes, en donnant une gifle à Tahar.

     Tahar n’eut plus la force de parler.

     Même quand il fut ramené au douar à la tombée de la nuit, il ne put guère ouvrir la bouche pour parler. Balîd le regarda avec les yeux d’un meurtrier insensible.

     « Tu ne veux pas parler ? » lui dit-il calmement. « D’accord ! »

     « On lui donne une bonne correction ? » demanda l’un des hommes de Balîd, en brandissant son fouet.

     « Non, » répondit Balîd avec sang-froid. « Vous seriez trop clément envers lui ! Il ne mérite même pas d’être enterré vivant. Je vais lui donner la punition appropriée, et je vais le faire parler ! Emmenez-le à l’étable ! Et laissez-le là-bas ! »

     Tahar fut au bord des larmes. Mais il se laissa emmener (comme un enfant) à l’étable. Les hommes de Balîd le jetèrent dedans et verrouillèrent la porte derrière lui. Les bestiaux meuglaient et s’agitaient. Tahar, qui put à peine respirer à cause de l’odeur nauséabonde des excréments, se leva rapidement et se colla au mur avant qu’il n’eût pu être piétiné ou blessé d’un coup de corne par les bovins, lesquels n’y comprirent rien. Tahar n’eut aucun doute que Balîd l’avait enfermé là parce qu’il voulait qu’il meure de faim. « Je le sais ! » s’écria Tahar soudainement, mais il ne put dire davantage. Il fut hors d’haleine, et puis, qui écouterait un otage ?

 

     Les bergers vinrent de très bonne heure le lendemain matin et sortirent le bétail avant de verrouiller la porte de l’extérieur. Peu après, Tahar marcha en traînant les pieds vers la petite fenêtre à grille de l’étable. Il resta debout là-bas pendant quelques instants, luttant contre les mouches et moustiques qu’il eut de la peine à chasser de la main. Puis, il se retourna et s’avança brusquement à travers le nuage que provoquait la poussière ardente. Il se mit à donner de grands coups dans la porte, puis il hurla :

     « Vous voulez me laisser mourir de faim ? Cela ne m’étonne pas ! C’est ce que vous faites, vous les dirigeants. Vous, dirigeants égoïstes, vous êtes sans pitié, sans cœur. Vous êtes insensibles au peuple. Vous vous foutez du peuple. Vous ne pensez qu’à vous-même ! Malédiction soit sur vous ! Maudits soient les qaïds ! Maudits soient les princes ! Maudits soient les sultans ! Maudite soit Chama ! Maudit soit S’îd ! Maudit soit Saleh ! » Tahar s’enroua et se tut.

 

     Il a dû, quand même, passer une autre nuit en compagnie des bovins avant que deux hommes noirs ne soient venus à son secours. Ceux-ci le trouvèrent étendu à plat ventre à l’arrière de l’étable. Il lui donnèrent de l’eau, lui dirent des mots doux et l’aidèrent à sortir de l’étable. Une fois dehors, le soleil lui fit cligner les yeux. Il jeta un coup d’œil sur sa djellaba : elle était couverte de bouse. « Je suis désolé, » dit-il. « Ne vous en faites pas ! » répondirent les hommes noirs joyeusement. « Tout cela sera bientôt des souvenirs lointains. Maintenant, venez ! »

 

     Une heure plus tard, Tahar fut incomparablement plus propre et plus élégant qu’il avait été le jour où il avait rencontré la princesse. « Le Prince demande à vous voir, » lui expliquèrent les hommes noirs. « C’est lui qui nous a envoyés vers vous. » Mais Tahar ne répondit qu’un tout petit sourire. Il ne montra aucun signe de joie même quand les hommes noirs le firent monter un cheval d’or et le conduisirent à travers champs vers une grande maison luxueuse au cœur de la ville. Ils l’emmenèrent dans une chambre et lui donnèrent de quoi se parfumer, avant de partir. Tahar se demanda alors ce qu’il devrait dire au Prince s’il devait faire mention des malédictions qu’il avait proférées sans la moindre hésitation lors de son incarcération. Il y pensa longuement, mais il ne trouva les mots justes qui pourraient le sauver si jamais le Prince venait à faire allusion à cette affaire. 

 

     Ce fut avec effroi mêlé de respect que Tahar se tint debout devant le Prince, lequel lui dit d’emblée :

     « Alors, racontez-nous votre histoire. Mais si vous nous dites des mensonges, je vous renverrai chez le fils du Qaïd ! »

     La menace donna à Tahar froid dans le dos, alors il se tint bien droit, et dit d’une voix mal assurée :

     « Eh bien, nâamass, il s’est trouvé que nous étions cinq jeunes hommes tous amoureux d’une jeune femme qui vivait dans le village en face du nôtre. Nous avions l’habitude de rencontrer cette jeune femme chaque mercredi quand l’oued séparant nos deux villages était franchissable. Mais, comme la saison des mariages s’approchait, le père de la femme a menacé de la marier avec un homme de son choix si nous cinq nous n’arrivions pas à arranger ça entre nous. Alors pour éviter les bagarres, nous nous en sommes tous remis à la médiation du qadi du voisinage. Le Qadi a décidé qu’il donnerait la femme à celui d’entre nous qui lui ressemblerait le plus dans sa bonté ou sa méchanceté. Malheureusement, je me suis révélé ‘homme bon’, ce qui a fait que le Qadi m’a éliminé dès le premier tour de cette mise à l’épreuve. En fait de consolation, le Qadi m'a offert de me présenter à une femme du même village, qui, m’a-t-il dit, mériterait d’être ma femme. Mais le Qadi a, toutefois, refusé de me dire quoique ce soit au sujet de cette femme, même pas son prénom. Il m’a dit : ‘Viens t’asseoir sous ce palmier et chante des chants religieux et ta bien-aimée apparaîtra soudain.’ J’étais un bon chanteur et je jouais bien à l’outar ; cependant, je ne connaissais pas de chants religieux. Alors le Qadi m’a envoyé vers un homme qui tenait une librairie à la place Djemaâ el-Fna à Marrakech. Cet homme-là m’a appris une poignée de chants, alors je m’en suis retourné dans mon village, j’ai chanté des chants religieux et la jeune femme est apparue comme par enchantement, mais je n’ai pu la voir que de loin. Je suis ensuite allé vers le Qadi et lui ai demandé de me dire davantage au sujet de cette femme. Le Qadi m’a répondu : ‘Je ne peux rien t’en dire maintenant, mais je vais te rencontrer bientôt pour t’en dire plus.’ Quand je l’ai revu, le Qadi m’a dit : ‘Eh bien, ta bien-aimée te dit ceci : ‘Fais-moi sept robes de sorte que je puisse avoir une robe à porter chaque jour de la semaine. Si tu fais cela, alors ce serait ma dot, et je pourrais donc t’épouser. Mais n’essaie surtout pas de me chercher avant. Si tu tentes de me chercher avant que je te demande, alors sois sûr et certain que tu ne me reverras jamais !’ Et c’est ainsi que je suis allé à Mogador dans l’intention d’apprendre la confection de robes.

 

     Au premier jour de mon arrivée là-bas, je suis allé à une mosquée près de la Skala. Et comme je sortais de la mosquée, un jeune homme est venu vers moi me disant que je m'étais trompé de chaussures. Heureusement, je me suis rapidement lié d'amitié avec ce jeune homme-là, lequel m'a emmené chez l'un des tailleurs de Mogador. Le tailleur m'a montré tellement de vêtements et m'a donné tant de détails sur la façon dont ces robes étaient faites que j'ai eu le sentiment que je ne ferais jamais un bon tailleur. Mais à ma sortie de la boutique du tailleur, mon ami mogadorien m'a dit: ‘Ne t'inquiète pas, mon frère!’ Et il m'a emmené chez un vieil homme qui a prié pour moi. Et puis, dès le lendemain, je me suis retrouvé à travailler sur ma première robe. Cela a grandement surpris mon maître tailleur. Mais quand je suis retourné dans mon village, six semaines plus tard, et ai montré à ma bien-aimée les robes que je lui avais faites, elle m'a dit: ‘Ces robes-là ne m'intéressent pas. Ce que je voulais en fait c'est que tu partes loin d'ici et que tu restes là-bas, loin de ces terres, pendant un certain temps. Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina.’ Alors je n'ai pas tardé à revenir à la boutique du maître tailleur à Mogador. Mais le maître tailleur m'a humilié, et je ne pouvais supporter cela. J'ai donc quitté Mogador et je suis retourné chez moi. Un démarcheur juif et moi nous avons décidé de travailler ensemble. Le juif a accepté d'acheter des robes de ma confection et de les vendre à ses clients. J'ai construit une cabane tout près de notre foyer et j'en ai fait ma boutique. Et aussitôt que j'ai trouvé un apprenti, je me suis mis au travail. Mais voilà qu'est venu vers moi un homme que je ne connaissais pas qui m'a dit que je serais beaucoup mieux si j'allais travailler pour le fils d'un qaïd à Âbda. Vu mes nombreux déboires d'alors, je n'ai pas hésité à venir avec cet inconnu. Mais si je savais ce que je sais maintenant, je n'aurais jamais accepté de quitter mon villagequitte à vivre tout le reste de ma vie dans la pauvreté. Voilà mon histoire, nâamass! »

 

     « Mais c'est une très belle histoire! Vraiment, ce que vous venez de nous raconter est un conte de fée! » dit le Prince, en jetant un coup d'œil aux hommes assis sur des chaises à sa droite et à sa gauche. « Je vais la faire mettre par écrit et je l'enverrai au Sultan. Elle va lui plaire certainement! Vous allez rester ici à Safi jusqu'à ce que vous ayez dicté votre histoire à notre écrivain. Ensuite, je vous laisserai retourner chez vous. Maintenant, vous pouvez partir. »

 

     Tahar baisa la main du Prince et salua pour prendre congé.


Mohamed Ali LAGOUADER

 

Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:51

Les servantes emmenèrent Tahar dans une grande chambre meublée d’un lit et lui dirent qu’elles reviendraient à l’heure du déjeuner. Tahar s’assit alors sur le lit et leva le visage vers le lustre qui pendait au plafond plâtré. Ses pensées se reportèrent distraitement à la mosquée de la Koutoubia. « Ca fait des jours maintenant que je n’ai plus fait la prière, » soupira-t-il. Puis il regarda les carreaux bleus dans les murs qui ressemblaient à quatre belles tapisseries et il ne put s’empêcher de penser à Mogador. « Est-ce que je vais avoir en quelques mois seulement ce que Smaïl n’a pu avoir qu’en dix ans ou plus ? » pensa-t-il. Il regarda le tapis rouge sous ses pieds et le vase placé à côté du lit, puis ses pensées l’emmenèrent à l’oued, et puis à Ezzahia. « Que dirait Ezzahia si elle savait que je suis ici ? » pensa-t-il avec fierté. « Et Zina, serait-elle au courant ? Et Mouéna ? Et Chama ? Je n’oublierai pas Chama. J’ai pensé, à tort, qu’elle m’avait laissé tomber, mais non, elle a tenu sa parole. Mais toi, est-ce que tu as tenu ta parole ? Qadi Allal, ne t’a-t-il pas dit que tu devrais rester fidèle à Ezzahia ? C’est quoi ce que tu as fait avec Mouéna ? C’est ça la fidélité ? Comment te sentirais-tu si l’un de ces deux hommes que tu as vus avec Ezzahia lui posait la main sur la cuisse ou sur les lèvres ? Ô Dieu, pardonne-moi ! Ô Dieu aide-moi à quitter le péché ! … » Son regard tomba sur un chapelet accroché à un clou. Il se précipita et le décrocha. Et il continua à dire son chapelet en toute sérénité jusqu’à ce qu’il ait entendu quelqu’un frapper à la porte. Il cacha alors le chapelet sous l’oreiller et sauta du lit. Il ouvrit la porte d’une poussée. Deux servantes rentrèrent une table couverte de plats et s’en allèrent aussitôt.  

 

    Tahar s’assit en tailleur près de la table que les servantes avaient mise en plein milieu de la chambre. Tahar, qui était habitué aux repas à un seul mets, ne s’y retrouva plus maintenant qu’il faisait face à une table couverte de pas moins de sept plats différents, certains fumants, d’autres plutôt froids. « Par quoi devrais-je commencer ? » se demanda-t-il avec un sourire. Mais comme il commençait à manger, remarquant que toutes les assiettes et les couverts étaient soit en argent, soit en verre de bonne qualité, il ressentit une douleur aiguë au cœur. Ce ne fut pourtant pas du poison, ou d’autre chose d’aussi grave, mais juste un sentiment. Il estima qu’il ne méritait pas tout cela. « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter tous ses soins et toutes ses attentions ? » pensa-t-il, les yeux larmoyants. « S’agit-il d’une bonne chose qui serait suivie d’une mauvaise chose ? A Dieu ne plaise que ceci soit vrai ! Je devrais reprendre mes prières aujourd’hui même. Je vais leur demander de me laisser aller prier dans la mosquée. Je devrais être bon si je veux que Dieu soit bon envers moi. Ô Dieu, aide-moi !... » Tahar s’essuya les yeux et son cœur s’apaisa. Et il mangea de bon appétit. Quand il eut mangé, il s’assit sur le lit et se mit tout d’un coup à chanter. Il chanta à voix basse des chants qu’il avait chantés à Ezzahia, là-bas sous le palmier de la rive, tandis qu’Ezzahia s’asseyait de l’autre côté de l’oued et l’écoutait silencieusement.

 

    Une heure plus tard, les servantes revinrent desservir la table. Et comme elles sortaient de la chambre, un homme d’une quarantaine d’années rentra, des livres sous le bras, et dit : « Je suis l’Ecrivain du Prince ». L’écrivain mit Tahar en face de lui et lui expliqua comment ils allaient travailler ensemble. « Vous serez comme un professeur qui fait un cours et moi je vais écrire tout ce que vous dites, je vous servirai de nègre ; » dit l’écrivain, « après, je vais récrire votre version, et puis je vous la lirai au cas où vous voudriez y ajouter quelque chose que vous auriez pu oublier de dire dans votre première version, d’accord ? Mais maintenant laissez-moi vous donner un exemple du genre d’histoire que le Prince vous demande. Le Prince veut une histoire comme l’une de celles-ci qui sont racontées dans ce livre, intitulé ‘Mille et Une Nuits’. Voici deux autres livres du même genre : celui-ci s’appelle ‘Al Hilaliya’ et celui-là s’intitule ‘Al Ântariya’. Et puis Tahar écouta en silence, émerveillé, comme l’écrivain lisait un des contes de Mille et Une Nuits. A ce moment-là, il sentit quelque chose qu’il n’avait jamais ressentie avant, même pas quand il avait vu pour la première fois Zina ou Ezzahia ou même Chama ! Tout simplement, il tomba amoureux de cette histoire, mais ce fut un amour différent –un amour qui ne laissait pas de douleur au cœur, un amour qui ne causait pas de soucis à l’esprit. Ce fut un bel amour. Ce fut un amour paisible. Et pendant que l’écrivain lisait son histoire à haute voix, les pensées de Tahar vagabondaient à Marrakech, à Mogador, à Chiadma et à Âbda.

    « C’est ça le genre d’histoire dont le Prince serait ravi, » dit l’écrivain soudainement, en regardant Tahar gentiment.

    « C’était vraiment une bonne histoire, » répondit Tahar avec un sourire engageant. « Je suis jaloux de vous ! C’est dommage que je puisse à peine lire et écrire. Mais je vais certainement faire tout mon possible pour apprendre à lire un livre comme celui-ci. »

    « Maintenant que vous avez rencontré le Prince, vous aurez certainement assez d’argent pour faire ce que vous voudrez. Ce ne serait alors qu’une question de volonté. »

    « J’ai de la volonté ! Je ferai tout ce qu’il est humainement possible de faire pour apprendre tout ce qu’un homme de mon âge puisse apprendre. »

    « Bien ! Mais, maintenant, nous allons commencer ! Racontez-moi votre histoire ! »

    « Ne pourriez-vous pas demander aux gens d’ici de me laisser aller faire un petit tour en ville cet après-midi ? Cela m’aiderait certainement à vous raconter mon histoire de la meilleure façon possible ! »

    « Je ne peux pas vous le promettre. Mais je vais voir. »

 

    L’écrivain s’absenta un moment et revint dire à Tahar qu’ils pouvaient aller faire un tour en ville.

    « Que voulez-vous voir ? » demanda l’écrivain, en guidant Tahar en dehors de la maison du Prince.

    « Vous savez, » dit Tahar timidement, «  je suis né dans un village au bord de l’Oued Tensift. Je n’avais jamais mis les pieds dans une ville jusqu’il y a quelques mois. J’ai vu seulement Marrakech et Mogador.»

    « Eh bien, Safi n’est pas si différente que ça. C’est comme Mogador, ou presque. C’est une ville fortifiée, et elle fait face à la mer. Regardez, nous voici dans la rue principale. Elle mène d’ici à Bab Chaâba. Nous l’appelons Zenkat Socco. Là-bas vous voyez les principaux souks. Voici le mur exposé au nord. Voilà Bab Chaâba, c’est la porte principale, comme vous voyez. Et voici le quartier des potiers. »

    « Et la mosquée, elle est où ? »

    « Elle est un peu plus loin là-bas, juste à côté de la rue. »

    « Je veux y faire la prière. »

    « D’accord. Nous irons à la mosquée quand nous entendrons le muezzin. Maintenant, continuons notre chemin ! »

 

    L’écrivain fit Tahar visiter d’autres parties de la ville. Il lui montra les ruines de l’église, construite par les Portugais, qui, selon l’écrivain, n’avaient pas pu rester dans la ville plus de trente-trois ans. Tahar, qui n’avait jamais entendu parler de Portugais, se demanda à quoi ils ressemblaient et ce qu’ils faisaient là. L’écrivain lui parla aussi de la Kechla, laquelle, dit-il, avait été construite par les Saâdiens. « C’était qui ces Saâdiens ? » demanda Tahar timidement. « C’était des rois qui ont gouverné le Maroc jadis, » répondit l’écrivain, se rendant compte de l’embarras de Tahar. « Regardez ces tours là-bas et ces toits couverts de tuiles vertes ! Il y a un ryiad là-dedans, il s’appelle Riyad El Bahia. Maintenant, sortons de la ville ! Je vous montrerai un autre endroit, juste en dehors de ces remparts. »

 

    Cet autre endroit fut Qasr El Bahr, qui, selon l’écrivain, avait été construit par les Maures, et non pas par les Portugais. Et de là, Tahar vit bien la mer, qui lui rappela la Skala de Mogador, et donc le foudouq, et puis le palmier de la rive, là où il s’était habitué à s’asseoir et jouer à l’outar en attendant qu’Ezzahia apparaisse. « Si seulement elle était avec moi ! » soupira-t-il, tandis que l’écrivain continuait à lui parler de tout ce qui pouvait être vu de là. « Savez-vous pourquoi ces fortifications ont-elles été construites ? » demanda l’écrivain soudainement. « Non, » dit Tahar d’un air honteux. « Eh bien, je vais vous dire pourquoi, » dit l’écrivain gentiment. « Ces murs ont été construits pour protéger notre pays des Chrétiens. » « Ah bon ! » dit Tahar, se sentant honteux de son ignorance. « Je pense que ça suffit. On rentre ? »

 

    Et il retournèrent en ville, d’où provenaient les mêmes bruits de gens et d’ânes errant aux alentours du quartier des potiers ou disparaissant dans le labyrinthe des ruelles étroites environnantes. Ce fut encore et toujours les mêmes odeurs, les mêmes couleurs. Ce qui fut nouveau cette fois-ci provenait d’une maison avec des fenêtres bleues : une musique que Tahar n’avait jamais entendue avant.

    « C’est quoi ça ? » demanda Tahar d’une voix timide.

    L’écrivain rit, et dit :

    « C’est notre musique à nous ! Nous l’appelons Al-Âïta. Voyez-vous, c’est le genre de musique que le Prince aime tant ! »

    « Oh, je vois ! J’ai entendu parler d’Al-Âïta, mais c’est la première fois que j’entends la musique. Que disent-ils dans leurs chansons ? »

    « Eh bien, ils chantent l’amour, ce genre de chose. »

    « C’est le muezzin, je crois ? »

    « Oui. Allons à la mosquée ! »

  

    Tahar fit ses ablutions et se dépêcha de prendre un coran d’un petit rayon de livres près du minbar. Mais il avait à peine lu quelques lignes lorsque l’imam se leva pour mener la prière.

 

    Une fois sortis de la mosquée, Tahar dit à son guide :

    « Pourriez-vous me prêter un coran pendant mon séjour à la maison du Prince ? »

    « Bien sûr ! Mais maintenant oublie tout ça ! Le temps est venu de me raconter votre histoire, n’est-ce pas ? »

 

    A leur retour à la maison du Prince, une servante vint vers Tahar, et lui dit :

    « Pourriez-vous me donner une idée de l’âge et de la taille de votre femme ? »

    « Vous voulez dire la femme de mon village ? »

    « Oui. »

    « Eh bien, elle a entre dix-huit et vingt ans. Elle n’est ni petite, ni grande. Elle n’est ni mince, ni grosse. C’est bon comme ça ? »

    « Oui, je peux maintenant me la représenter ! »

    Au même moment, l’écrivain fit signe à une autre servante de lui apporter du thé.

 

    Et ce fut ainsi que Tahar et l’écrivain s’assirent l’un en face de l’autre dans cette luxueuse chambre et parlèrent en prenant du thé. Tahar se mit à raconter son histoire pendant que l’écrivain la griffonnait. Mais Tahar ne put s’empêcher de faire une digression de temps à autre. L’écrivain sembla tolérer cela. Il répondit même avec affabilité aux commentaires et aux questions de Tahar, tout en se servant du thé après chaque réponse. Tahar ne se priva pas de faire des remarques sur le thé lui-même, qui, dit-il, fut un peu différent de celui qu’il s’était habitué à prendre chez lui. Il fit des observations sur l’encrier, sur la plume, sur le papier jaune (utilisé par l’écrivain), sur le lustre au-dessus de sa tête, sur le quartier des potiers… « J’aime les gens curieux, » dit l’écrivain à un moment donné, « mais la curiosité n’est pas toujours une bonne chose. » Ce fut seulement à ce moment-là que Tahar arrêta de faire des commentaires.

 

    L’écrivain et Tahar firent ensemble leurs prières du coucher du soleil et du soir, ils dînèrent ensemble, ils lurent le coran ensemble, et ils reprirent leur histoire à la lueur d’une bougie jusqu’à ce que Tahar dise : « Désolé, je suis fatigué maintenant. » L’écrivain ramassa alors son matériel et quitta la chambre sans sourciller.  

 

    Mais même quand Tahar éteignit la lumière et tomba sur le lit, épuisé, il ne put dormir. Il pensa pendant un moment au monde des livres. Il pensa à la manière dont il pourrait devenir, un jour, aussi bien informé que l’écrivain, aussi sage que Qadi Allal, aussi intelligent que Smaïl. Il revit en esprit ce qu’il lui était arrivé à Marrakech, à Mogador, à Krémate, avant que ses pensées ne tombent sur le village d’Ezzahia. « Pourquoi pas ? » se dit-il. « Pourquoi ne pourrais-je pas avoir une belle maison comme celle de Smaïl ? Le Prince pourrait très bien me donner ou –au moins– me prêter un peu d’argent pour ouvrir une boutique à Mogador, et puis je pourrais gagner assez d’argent pour acheter –ou me faire construire– une belle maison ou deux, et peut-être pourrais-je acquérir une vingtaine de khaddames de terres fertiles, et puis de nombreux jeunes du village pourraient donc travailler dans mes champs et faire pacager mes troupeaux. Je pourrais même épouser une femme ou deux en plus d’Ezzahia. Pourquoi pas Chama ? »  

 

    L’écrivain acheva l’histoire de Tahar et en lut des extraits au Prince en présence d’un groupe d’hommes choisis, dont Tahar lui-même.

    « Votre histoire est vraiment merveilleuse, » dit le Prince, en regardant Tahar gentiment. « J’espère que ma récompense le sera aussi. »

    « Vive le prince ! Que Dieu Vous garde, nâamass ! » répondit Tahar d’une voix tremblotante.

 

    La récompense du Prince consista en une petite somme d’argent et pas moins de sept robes, deux colliers et un burnous. Quand Tahar retourna dans cette luxueuse chambre, les larmes ruisselèrent sur ses joues comme il examinait les robes une à une. « Ezzahia doit être une femme bénie, n’est-ce pas ? » pensa-t-il avec regret. « Je devrais être aussi béni qu’elle si je l’épousais. Ce n’est que Satan qui me ferait penser à me marier avec une autre femme en plus d’elle. Mais Ezzahia, est-ce qu’elle pense encore à moi ? »

 

    Le lendemain matin, Tahar prit le chemin du retour, sous l’aile du Prince. Aussitôt son arrivée, il tomba dans les bras de sa mère, et puis tout le village sortit pour l’accueillir chaleureusement. Son père lui fit fête. Il dressa deux grandes tentes pour les invités. Il abattit en leur honneur une grosse vache et leur servit une cuisine on ne peut plus soignée.

 

    Parmi les invités furent les jeunes du village. Tahar se joignit à eux et plaisanta avec eux, puis l’un d’entre eux dit :

    « Âouissa n’est pas là. Sa femme Zina lui donne beaucoup de joie. C’est dommage, n’est-ce pas ? »

    « La beauté n’est pas tout, » répondit Tahar avec une boule dans la gorge, tout en détournant les yeux de celui qui venait de lui rappeler Zina à brûle-pourpoint. Puis, Tahar sentit comme si quelque chose allait faire éclater son sein ; il sentit que cela le poussait à sortir. Pendant un moment, il résista à cet irrésistible désir de quitter la tente et puis voir ce qu’il pourrait faire ensuite ; mais voilà qu’il se leva, et après avoir regardé à droite et à gauche, comme un villageois perdu dans une ville étrangère, il sortit de la tente. Il rentra à la maison de son père et se changea. Il alla chercher son outar et le déposa furtivement sur le mur arrière de l’arrière-cour. Puis, il quitta la maison par la porte d’entrée et s’approcha graduellement de l’endroit où il avait mis l’outar. Puis, il regarda dans toutes les directions avant de prendre l’outar et de s’esquiver vers la berge. Il s’assit sous ce fameux palmier, accorda son outar et commença à y jouer. Et pendant qu’il y jouait, il pensa : « Mais je l’aime, moi ; j’ai donc tout à fait le droit de la voir, n’est-ce pas ? Je m’en fous s’ils quittent les tentes et viennent vers moi. » Mais voilà qu’Ezzahia sortit de sa cachette en courant. Elle se tint debout de l’autre côté de l’oued, prise au dépourvu. Tahar laissa tomber son outar et ôta sa djellaba à la va-vite. Il se serra la ceinture, et puis il descendit le versant à toute allure. Il se jeta à l’eau et nagea comme un lapin fou de joie. Ezzahia ne bougea pas et resta à l’attendre venir vers elle. Elle le regarda avec nostalgie comme il s’essuyait le visage.

    « Où étais-tu pendant tout ce temps-là ? » lui dit-elle.

    « J’étais loin, très loin d’ici ! » répondit-il en souriant.

    « Qu’est-ce que tu faisais là-bas ? »

    « Eh bien, je lavais mon cœur et mon esprit de Zina. »

    Ezzahia en devint toute écarlate.       

    « Asseyons-nous ! » dit-elle, en indiquant du doigt le tronc d’un arbre tombé.

    Comme ils s’asseyaient là-bas, Tahar dit :

    « Tu sais quoi, j’ai rencontré un prince ! »

    « Un prince ? »

    « Oui ! Et ce prince t’a envoyé un cadeau ! »

    « Quel cadeau ? »

    « Je vais te l’apporter lorsque le Qadi et moi-même nous viendrons chez vous. »

    « Tu ne m’as toujours pas dit où tu étais, n’est-ce pas ? »

    « Eh bien, j’étais à Âbda. J’ai travaillé pour le fils d’un qaïd là-bas. Ensuite, j’ai fait la connaissance d’un prince ! »

    « Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »

    « Je crois que je vais retourner à Mogador. Je vais essayer d’ouvrir une boutique de tailleur là-bas. Et quand nous nous marierons, toi et moi, je t’apprendrai la broderie afin que nous puissions travailler ensemble et rêver ensemble. »

    « Est-ce que tu veux vraiment m’épouser ? »

    « Bien sûr ! »

    « Alors, fais-moi une promesse comme je t’en ai fait une. »

    « Mais tu l’as, ma promesse. Ne t’en fais pas ! »

    « Maintenant, » dit Ezzahia, en se levant, « je dois partir. A bientôt ! » 

 

    Tahar ne dit rien. Il ne fit que regarder comme Ezzahia s’éloignait. Puis, il se rendit compte que des gens le regardaient de loin. Son cœur battit fort. « Pourquoi devrais-je m’en préoccuper ? » pensa-t-il, en haussant les épaules. « Le Qadi et moi nous serons chez elle demain ou après demain, inchallah. Ce qui me pose problème maintenant, c’est ces gens-là que j’ai laissés derrière moi –dans les tentes. Que penseraient-ils de moi s’ils me voyaient dans un tel état ? Oh, tu as fait un beau gâchis, Tahar ! Regarde tes vêtements ! Et alors ? Lève-toi et va directement à la maison et laisse-les dire ce qu’ils voudraient ! »

 

    Certains de ces gens-là l’attendaient juste de l’autre côté de l’oued. « Où étais-tu ? » lui demandèrent-ils, en levant les sourcils. « Qu’est-ce que tu faisais là-bas ? » Mais Tahar se contenta de sourire comme il ramassait sa djellaba et la jetait par derrière l’épaule. Puis, il prit l’outar dans ses mains et commença à y jouer. Il joua un air que certains de ceux autour de lui connaissaient par cœur. Et ceux-ci se mirent tout d’un coup à chanter tous ensemble ; ils chantèrent une chanson que Tahar avait chantée pour Zina. Et ils continuèrent à chanter et à battre des mains comme ils marchaient en direction des tentes. Et puis, tous ceux qui étaient à l’intérieur des tentes sortirent précipitamment et se groupèrent autour de Tahar, qui jouait encore à son outar tandis que ses copains chantaient, eux aussi, et battaient des mains.

 

    Le lendemain soir, Tahar fut à Krémate, le village du Qadi.

    « Oh, comme je suis heureux que tu sois revenu sain et sauf ! » dit le Qadi avec un large sourire. « Viens ! Rentrons à la maison et dis-moi ce qui s’est passé ! »

    Lorsque Tahar entra dans la maison du Qadi, il se sentit électrisé, ce qu’il n’avait pas senti même en entrant dans la maison du Prince à Safi. Il eut même un sentiment de paix et de quiétude qu’il n’avait senti nulle part ailleurs qu’à la mosquée.

 

    Tahar raconta au Qadi ce qui lui était arrivé. Quand il eut fini de parler, le Qadi lui dit d’une voix pleine de bonté :

    « Ne t’avais-je pas dit qu’Ezzahia serait beaucoup mieux pour toi ? Maintenant, tu as un nouveau métier. Tu connais un prince qui pourrait t’aider à faire un bon emploi de tes talents et ainsi améliorer ta situation. Et surtout, tu as une demoiselle qui ne pense à personne d’autre que toi. Néanmoins, j’ai peur pour toi. Je crains bien que tu ne deviennes imbu de toi-même. Je crains que tu n’oublies tout au sujet de Dieu. »

    « Mais pourquoi me dites-vous cela, Qadi ? »

    « Ecoute, mon fils. Je vais te dire quelque chose. J’ai toujours éprouvé de la gêne à voir les jeunes de vos deux villages faire ce qu’ils font dans la vallée. Je sais bien que vous faites cela sous l’œil vigilant de vos mères. Je sais bien que vous ne faites que parler les uns aux autres. Je sais que vous vous rencontrez là-bas parce que vous vous aimez les uns les autres. Je n’ai rien contre l’amour. Loin de là ! Et l’islam n’a rien contre l’amour, non plus. Mais j’ai bien peur que ce que vous faites ne courrouce Dieu quand même. Tu sais quoi, il est fort probable que Dieu te punisse à chaque fois que tu fais quelque chose de mal. Le châtiment pourrait ne pas être immédiat. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne viendra pas. Et ce qui est bon –et peut-être un peu surprenant– dans tout cela, c’est que le châtiment pourrait être bon signe parfois. Tu sais, un bon musulman est souvent puni peu après le péché pour qu’il soit absout de ce péché au Jour du Jugement et qu’il puisse ainsi aller tout de suite au Paradis. Alors, lorsque tu as été choqué par ma décision l’autre jour, j’ai eu le sentiment que tu avais le cœur d’un fidèle dans ton sein. Pour te dire la vérité, j’avais un peu l’idée que ton choc était une sorte de récompense divine immédiate pour tous méfaits que tu aurais commis avant, sachant que, comme je te l’ai dit, Dieu pourrait t’octroyer quelque chose de bien ultérieurement. Mais pour cela il aurait fallu que tu craignes Dieu et que tu sois patient et que tu ne désespères jamais de la miséricorde de Dieu. Tu sais, la crainte de Dieu est le moyen le plus sûr de la réussite dans les deux vies, si tu veux vraiment être heureux dans cette vie d’ici-bas et dans l’au-delà. »

 

    Le Qadi sembla avoir beaucoup plus à dire bien que Tahar fût tout sauf prêt à écouter des prédictions. Heureusement pour lui, le fils du Qadi vint aussitôt leur servir un tajine.

    « Sois le bienvenu, Sy Tahar ! » dit le fils du Qadi, se mettant à table.

    « Merci ! » répondit Tahar timidement.

    « Tu as l’air nettement mieux que lorsque je t’ai vu la dernière fois, » dit le fils du Qadi, en trempant une miette de pain dans la sauce du tajine. « Quel est ton secret ? »

    Tahar répondit par un sourire timide, mais le Qadi, lui, dit d’un ton plutôt sarcastique :

    « Le secret c’est qu’il a failli tomber amoureux d’une femme dont la beauté est encore inconnue des poètes ! »

    Tahar songea immédiatement à Chama, mais il ne put voir quel rapport elle aurait pu avoir avec ce à quoi le Qadi faisait allusion. Il leva le visage vers le fils du Qadi, qui le regardait d’un air incrédule.

    « Parle ! » dit le Qadi soudainement, en donnant un petit coup de coude à Tahar. « Dis-lui où tu étais et ce que tu as vu et qui tu as vu ! »

    Tahar fut fort embarrassé pour dire quoique ce soit, mais le fils du Qadi le regardait avec l’air d’attendre quelque chose.

    « Où ça ? » dit le fils du Qadi avec un mouvement impatience.

    « C’était à Âbda, » répondit Tahar entre ses dents, se demandant pourquoi le fils du Qadi brûlait d’envie de l’entendre dire quelque chose au sujet de cette belle femme de Âbda.

    « Laisse Monsieur manger en paix ! » dit le Qadi, en jetant un regard mauvais à son fils. « Il te dira davantage quand tu le rencontreras à l’extérieur. Tu ne changeras jamais ! Tu resteras toujours obsédé par la beauté –comme si la beauté était tout ce qui compte dans ce monde ! Quel dommage ! »

    Déconcerté, Tahar tenta de changer de sujet.

    « Qadi, » dit-il d’une voix hésitante, « je voudrais rendre visite à Ezzahia dans sa demeure pour lui donner les robes. »

    « D’accord, » répondit le Qadi laconiquement.

    « Vous savez, Qadi, » dit Tahar prudemment, « nous aurons à passer le pont ; donc je pense que je devrais venir ici d’abord. »

    « Oui, » répondit le Qadi avec indifférence.

 

    Le lendemain après-midi, le Qadi fut tout un autre homme. La joie fit rayonner son visage. Tahar, aussi, fut tout sourire. Il put à peine en croire ses yeux lorsqu’Ezzahia s’assit en face de lui, à côté de son père, qui fut vêtu, pour l’occasion, d’une djellaba marronne. Le Qadi, assis à droite de Tahar, ne ménagea aucune parole susceptible de le présenter comme le meilleur futur marié au monde. Puis vint le tour de Tahar pour parler. Il s’adressa directement à Ezzahia. Il lui montra les choses qu’il lui avait apportées de la contrée où il avait rencontré le Prince. »

    « Ce que tu vois ici, » dit-il, « ce sont sept belles lebsats. Celle-ci est une mansouria en soie à porter par-dessus un kmiss en mousseline beige. Celle-ci est une autre mansouria, elle est en taffetas et elle est à porter par-dessus un kmiss en mousseline blanc. Celui-ci est un kmiss en satin d’or à porter par-dessous une tahtiya en dentelle d’or brodée de fleurs. Voici un autre kmiss. C’est un kmiss en mousseline bleu à porter par-dessous une dfina en taffetas. Celle-ci est une gandoura en velours violet entièrement brodée de fils d’or. Cette robe-là est une mlifa selham sfifa et style berchmane. Et ça c’est pour les femmes citadines. Il s’agit d’un jabador et seroual en soie avec ceinture à porter par-dessous une dfina en mousseline. Et ça, tu vois, ce sont trois m’demmats. Et ce truc-là c’est un burnous. J’ai vu la femme du Prince en porter un. Elle le portait sur sa tête comme ça. Et, en fin, voici deux colliers. J’espère que tout cela te plaira ! »

   

    Rien n’aurait pu être plus cher à Tahar que de rester  dans cette position à parler d’un air rêveur et à regarder les yeux bleus d’Ezzahia et son visage florissant, mais il ne lui resta plus rien à dire. Il avait décrit toutes les choses qu’il avait apportées avec lui. De plus, le père d’Ezzahia sembla avoir déjà attendu suffisamment pour que Tahar finisse de parler.

    « Est-ce la dot de ma fille ? » dit-il, en regardant d’abord Tahar, puis le Qadi.

    « C’est le cadeau du Prince, si je ne me trompe pas ? » répondit le Qadi, en jetant un coup d’œil à Tahar.

    « Oui, c’est ça, » dit Tahar, se demandant ce qu’il aurait pu ajouter.

    « Nous sommes venus aujourd’hui, » dit le Qadi, « pour manifester notre intérêt pour votre fille. » Ezzahia baissa les yeux comme le Qadi poursuivait : « Tahar désire se marier avec Ezzahia. Je sais que ce sont ses parents qui devraient être ici aujourd'hui pour vous dire cela. Mais je suis sûr que ses parents le feront un de ces jours. Je ne parle donc pas en leur nom. Je ne parle que pour Tahar. Et comme je l'ai dit avant et je le répète aujourd'hui, Tahar souhaite vraiment et sincèrement épouser votre fille. Alors allez-vous lui donner votre fille en mariage? »

    Ces mots-là firent battre le cœur de Tahar.

    « Je marierai ma fille à un homme qui me semblerait en mesure de la rendre heureuse, » dit le père d'Ezzahia. « J'ai renvoyé plusieurs hommes qui lui ont fait une demande en mariage. Mais j'ai vraiment confiance en vous, Qadi. Et je sais que vous êtes tout particulièrement cher à ma fille. Alors je vais n tenir compte. »  

 

    Tahar aurait voulu pouvoir parler. Il aurait voulu pouvoir dire au père d'Ezzahia: « Dites oui ou non, dites-le franchement! » Mais, chose étrange, cette réponse évasive changea Ezzahia tout à coup soudain en quelque chose de beaucoup plus précieux, quelque chose d'inestimable, quelque chose pour laquelle on n'hésiterait à donner sa vie. Ses yeux bleus devinrent plus grands que la mer, son visage plus éclatant que le soleil, son sourire plus scintillant que l'or. En un clin d'œil elle était devenue une princesse.

 

    Et cela fut un déchirement quand il la vit se lever soudainement et sortir de la chambre. Celle-ci devint alors une fournaise. Tahar ne put plus y rester. « Je pense que nous devons partir, » dit-il entre ses dents, en regardant le Qadi.  

Mohamed Ali LAGOUADER

 

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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:48

Les deux quittèrent la maison d'Ezzahia et se dirigèrent vers le pont, là où le Qadi prit congé de Tahar. Mais celui-ci n'eut pas plus tôt commencé à jouir d'être seul à nouveau, pour en fin pouvoir rêver d'Ezzahia, quand une voix le héla. Ce fut le fils du Qadi.

    « Tahar, » dit-il avec impatience, « je t'en prie, dis-moi tout sur cette femme à laquelle mon père a fait allusion l’autre jour ! »

    « Plus on est de fous plus on rit ! » pensa Tahar, tout en éclatant de rire. Toutefois, il s’assit sous un arbre de la rive et dit au fils du Qadi tout ce qu’il voulait savoir sur Chama.

    « Je veux épouser cette femme-là ! » dit le fils du Qadi soudainement. « Dis-moi, comment fait-on pour arriver à là où elle habite ? »

    « Elle habite si loin ! » répondit Tahar au milieu des rires. « Mais laisse-moi te dire une chose, hein ? Pourquoi ne vas-tu pas avec moi à Mogador ? Je te montrerai un vieil homme là-bas. Il est un regragui comme nous. Tu sais, nous les regraguas, quand nous prions, nos prières sont exaucées. »

    « C’est vrai, en effet ! Nous avons ce bonheur-là, » dit le fils du Qadi. « Mais qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? »

    « Je te l’ai dit ! Je t’emmènerai voir un vieil homme qui habite Mogador. Eh bien, sache que cet homme-là a prié pour moi et sa prière semble avoir été exaucée. Pourquoi ne vas-tu donc pas lui demander de prier pour toi aussi ? »

    « J’irai avec toi ! Mais, s’il te plaît, ne dis rien à mon père ! »

 

    Tahar rit maintes et maintes fois comme il parlait. A un moment donné, il se tordit de rire. Mais derrière sa jovialité apparente se cacha un sentiment de jalousie.

 

    Ce sentiment ne le quitta guère même quand il fut rentré chez lui. « Mais il n’a rien d’extraordinaire, lui, qui puisse faire de lui le mari de Chama, » pensa-t-il, en sentant la jalousie ronger son cœur à nouveau. « Pourquoi donc tu ne l’épouses pas, toi, si tu penses que lui ne la mérite pas ? »

 

    Trois jours plus tard, Tahar et le fils du Qadi arrivèrent à Mogador. Chacun réserva une chambre dans le même foudouq. Ensuite, Tahar emmena le fils du Qadi à l’endroit où il avait vu Âmmy Abderrahmane la dernière fois. Mais ils ne le trouvèrent pas là-bas. Alors, ils parcoururent le labyrinthe des ruelles jusqu’à ce qu’ils arrivent à la ruelle où habitait le vieil homme. « C’est son domicile, » dit Tahar au fils du Qadi à voix basse comme ils passaient devant une porte en bois, bleue comme toutes les autres portes. Puis Tahar poursuivit : « Je suis désolé, mais je ne devrais pas apparaître avec toi avant que tu n’aies rencontré cet homme. Je pense qu’il est beaucoup plus difficile de faire la rencontre de cet homme-là que d’obtenir de parler à un prince ! »

    « Mais je n’irai que si tu viens avec moi ! »

    « Désolé, je ne peux pas. »

    « D’accord. Au revoir, je te laisse. »

 

    Tahar laissa le fils du Qadi et alla à la mosquée. Il effectua ses ablutions et prit un coran sur une étagère et commença à le lire à voix basse. « Me voilà sans emploi, » pensa-t-il, tout en continuant à lire. « Je ne peux pas retourner à la boutique de H'sein. H'sein a dû tout dire à Smaïl à propos de mon geste l'autre jour. Où aller alors? Devrais-je aller aux tailleurs du Mellah? Non, surtout pas maintenant, je devrais attendre. Je dois rencontrer Smaïl d'abord. Smaïl se montrait en ville tous les jeudis, et demain sera le jeudi. »

 

    Mais Smaïl se détourna de lui quand leurs regards se croisèrent pendant un instant dans cette même mosquée. Tahar était assis à l'arrière de la mosquée lorsque Smaïl entra. Mais au lieu d'aller vers Smaïl, Tahar ramassa ses chaussures et sortit furtivement de la mosquée, puis il courut en direction du foundouq, là où il pensait pouvoir trouver le fils du Qadi. Et il le trouva là-bas.

    « Je t'en prie, Ali! » dit Tahar, en haletant. « Viens avec moi, vite! »

    « Mais qu'est-ce qu'il y a? »

    « Tu vois, le jeune homme qui m’a présenté au vieux et au maître tailleur est à la mosquée en ce moment. »

    « C’est vrai ? »

    Ali se leva d’un bond, le visage rayonnant de joie.

    « Mais attends un instant ! Ali ! Ecoute-moi ! Tu peux lui parler à propos du vieux tout à l’heure. Mais maintenant mon problème est si urgent. Tu sais, je me sens fautif à l’égard de cet homme parce que j’ai été peu aimable envers le maître tailleur. Je t’en prie, viens avec moi et parle-lui de ça d’abord. Dis-lui que je suis désolé. S’il te plaît, parle-lui en mon nom. Dis-lui n’importe quoi ! L’essentiel pour moi c’est que je me réconcilie avec lui. »

    « Et moi alors ? »

    « Ali ! Dépêche-toi ! Allons-y avant qu’il ne quitte la mosquée ! »

 

    Tahar se tint à l’écart pendant que Ali déploya sa force de persuasion à fin d’amadouer Smaïl, qui, même après la réconciliation, sembla avoir trop de choses à dire. Ils regardaient tous les trois la mer du haut du passage de la Skala lorsque Smaïl dit, sans même jeter un coup d’œil à Tahar :

    « L’ingratitude est un crime contre l’ensemble de la société, car si tu n’es pas reconnaissant, tu ne rendras en aucune manière la faveur que l’on t’a faite, et de ce fait, tu risques d’endurcir les cœurs de certains hommes de bonne volonté, et puis d’autres gens –qui aurait pu être reconnaissants– pourraient bien se voir privés de faveurs à cause, justement, de ce changement d’attitude. »

    « Je suis désolé, » dit Tahar, en pensant à Chama. « Tu sais quoi, j’ai bien failli perdre la vie, seulement une femme m’a sauvé. Elle a parlé à la femme d’un prince de moi. » Smaïl dressa l’oreille comme Tahar poursuivait : « Vraiment, je ne sais pas comment remercier cette femme. J’aurais voulu pouvoir lui trouver un mari convenable qui la rendrait heureuse. »

    « Pour ma part, je suis tout à fait disposé à l’épouser et à la rendre heureuse ! » dit Ali.

    « Je pense qu’elle te refuserait, » dit Tahar d’une manière distante.

    « Pour quelle raison ? »

    « Parce qu’elle est une femme d’une grande beauté. »

    « Où l’as-tu vue ? » dit Smaïl.

    « Eh bien, je dois te raconter une histoire, alors ! »

    « Bien ! Raconte-moi ton histoire ! Je suis tout oreilles ! »   

    Tahar commença à raconter son histoire alors qu’il était assis sur l’un des canons pointés vers la mer, mais quelques instants après, Smaïl se leva et les invita lui et Ali à prendre le thé chez lui. Tahar finit son histoire avant même d’arriver à la maison de Smaïl.

    « C’est incroyable, mais moi je connais ce prince-là ! » dit Smaïl soudainement.

    « Comment ça ? » dit Tahar, étonné.

    « Eh bien, la dernière fois je t’ai dit –n’est-ce pas–  que je travaillais comme instituteur pour une famille vivant à l’extérieur de la ville. C’est peut-être bizarre, mais il se trouve que le chef de cette famille n’est autre que le frère de la Princesse que tu as rencontrée à Âbda, tu vois ? Je la connais en personne ! »

    « Je ne peux vraiment pas en croire mes oreilles ! » dit Tahar.

    « Ce qui est incroyable pour moi, » dit Smaïl, « c’est que le Prince ne t’a pas embauché comme tailleur dans son palais. »

    « Pour te dire la vérité, Smaïl, même maintenant je souhaiterais que tu me fasses une faveur. »

    « Oui ? »

    « S’il te plait, essaie de voir si le Prince pourrait me prêter un peu d’argent pour ouvrir une boutique de tailleur à Mogador. »

    « Je vois ce que tu veux dire, mais, franchement, je ne peux pas parler au Prince en personne de quelque chose de ce genre. Mais je vais tenter d’en parler à la Princesse, d’accord ? »

    « Merci infiniment ! »

    « Et moi ? » dit Ali.

    « Toi ? » dit Smaïl, en levant les sourcils. « Qu’est-ce que tu veux, toi ? »

    « Je veux que quelqu’un prie pour moi. Pourrais-tu m’en trouver un ? »

    « Il fait allusion à quelqu’un comme Âmmy Abderrahmane, » dit Tahar avec un sourire.

    « Âmmy Abderrahmane est malade, » dit Smaïl en soupirant.

    « Il est malade ? » dit Tahar, témoignant sa sympathie. « Est-ce qu’on peut le voir ? »

    « Oui, mais on prend le thé d’abord. »

 

    Âmmy Abderrahmane n’avait pas du tout l’air malade lorsque les trois hommes vinrent le voir. Il leur eut l’air étonnamment en pleine forme. Toutefois, il refusa de prier pour qui que ce soit. A Tahar, il dit :

    « Le savoir n’est pas comme un boulot. Tu vois, tu as été en mesure de travailler comme tailleur en l’espace de quelques mois seulement. Tu ne peux absolument pas acquérir le savoir en l’espace de quelques mois. Demande à Smaïl, qui est devenu écrivain. Il lui a fallu des années et des années de travail avant qu’il ne puisse devenir un enseignant. Et puis, tu es encore jeune. Tu ne manques pas de temps. Tu as assez d’argent. Donc, tout ce qu’il te faut c’est d’aller à une école ou engager un instituteur ou encore lire des livres à la maison. Il faut se prendre en charge, et après on pourra prier Dieu soi-même. »

    Et à Ali, il dit :

    « Ton père est un qadi, n’est-ce pas ? Il te connaît mieux que moi. Alors, si ton père ne peut pas prier pour toi, comment pourrais-je le faire, moi ? »

    Ayant entendu cela, Ali y alla carrément.

    « Il semble que Âmmy Abderrahmane est fatigué, » dit-il, en faisant un clin d’œil à Tahar. « Nous devons partir. »

    « Tu as raison, » répondit Tahar et Smaïl à l’unisson, ayant senti une soudaine angoisse chez Ali.

 

 

    « Qu’est-ce qui ne va pas ? » dit Tahar, une fois qu’ils furent sortis de la maison du vieux. « Si cet homme a refusé de prier pour toi, alors nous pouvons aller directement à la Zaouia Regraga, où l’on pourrait sans doute trouver un homme bon prêt à prier pour toi. »

    « Je vais retourner à la maison, » dit Ali. « Je vais prier pour moi-même ! »

    « D’accord ! » dit Tahar. « Demain matin, je retournerai moi aussi ! »

    « Ne quitte pas Mogador avant de présenter des excuses à H’sein, hein ? » dit Smaïl, en posant la main sur l’épaule de Tahar.

    « Bien sûr ! » dit Tahar. « Allons chez lui tout de suite ! »

    « Je suis désolé, mais je ne peux pas aller avec vous, » dit Ali.  

 

    Tahar s’excusa auprès de H’sein ce soir-là et dîna chez Smaïl. Le lendemain matin, il prit le chemin du retour à la maison.

 

    Dès son arrivée, il alla à la mosquée. Il demanda à l’Imam s’il pouvait l’enseigner. « Je peux t’apprendre ce que tu veux où tu veux quand tu veux, » dit l’Imam, en regardant la poche de Tahar. « Génial ! Alors, je voudrais que tu m’apprennes, ici et maintenant, comment écrire une lettre, » répondit Tahar, plongeant la main dans sa poche. « Avec plaisir ! » dit l’Imam, le visage rayonnant de joie.

 

    Le lendemain après-midi, Tahar et l’Imam étaient de nouveau ensemble, assis dans l’ombre d’un arbre près de la mosquée, lorsque Tahar entendit la ravissante voix de Âmmy Daoud. « Attend un instant ! » dit-il, en se levant. « Où vas-tu ? » dit l’Imam.

    « Je vais juste parler à Âmmy Daoud et je reviendrai pour terminer la leçon. »

    « Laisse Âmmy Daoud venir vers toi ! Pourquoi est-ce que tu cours vers lui ? »

    Mais Tahar courut vers Âmmy Daoud, lequel le prit dans ses bras et lui parla comme un père affectueux.

    « J’étais tellement triste d’apprendre que tu étais tombé aux mains de ce fils de qaïd, » dit-il. « Quand ton père m’a demandé si je savais où tu étais, je n’ai pas hésité à lui dire la vérité. J’étais convaincu que tu serais quelque part aux environs de Safi. Et je me suis toujours enquéri de toi. Comment vas-tu maintenant ? Que fais-tu ? »

    « Ca va ! Merci, Âmmy Daoud. Tu es vraiment gentil. Tu sais quoi, il me tardait de te voir ! »

    « Moi aussi ! Ecoute, quand tu te remets au travail, je vais acheter des articles auprès de toi. Pour te dire la vérité, tes robes me manquent tellement ! »

    « Je vais faire d’autres robes, Âmmy Daoud. Mais pas maintenant et pas ici. »

    « Quand et où alors ? »

    « Bientôt, inchallah. A Mogador ! »

    « A Mogador ? »

    « Oui, pourquoi pas ? Quelqu’un va me prêter un peu d’argent pour ouvrir une boutique à Mogador. Est-ce que tu vas m’aider ? »

    « Mais bien sûr ! Ne sais-tu pas que la plupart des tailleurs de Mogador sont mes cousins et qu’ils sont au Mellah ? »

    « Merci ! Maintenant, je suis désolé, je dois partir. Tu sais, l’Imam a commencé à m’apprendre bien des choses ! »

    « C’est bien ! Bonne chance à toi ! »

 

    Tahar passa le reste de cette journée-là avec l’Imam. Le lendemain matin, il retint son souffle comme sa mère se dirigeait vers la rive. « Je veux voir cette fille de mes propres yeux, » disait-elle. Alors Tahar se cacha dans une petite oliveraie et resta là à suivre des yeux sa mère comme elle allait lentement à dos d’âne le long de la berge dans la direction du pont. Près d’une heure plus tard, son âne blanc réapparut de l’autre côté de l’oued, s’acheminant doucement en direction de l’est vers la demeure d’Ezzahia. Ensuite, Tahar alla à la mosquée, où l’Imam l’attendait patiemment. L’Imam entama aussitôt une nouvelle leçon tandis que Tahar commença à attendre le retour de sa mère.

 

    Sa mère retourna en début d’après-midi, et lui dit : « N’est-elle pas une merveille de fille ? Seul un homme béni doit l’épouser ! Que Dieu me garde jusqu’au jour où je la verrai dans ton foyer ! » « Amen ! » répondit Tahar, le visage rayonnant de joie.

 

    Cette nuit-là, il passa toute une heure à jouer de l’outar dans la berraka, pour la plus grande joie de ses copains. Il continua à jouer pour eux les jours suivants sous ce fameux térébinthe au bord de la rive. El il leur chanta uniquement des chansons qu’il avait chantées pour Zina, bien que celle-ci soit mariée (et peut-être enceinte) et que son mari Âouissa soit parmi les auditeurs. Et pendant qu’il chantait ces chansons-là, Tahar ne pensait qu’à Ezzahia.

 

    Ali, le fils du Qadi, vint par un beau soir et trouva Tahar en train de chanter aux garçons sous le térébinthe. Alors, il s’assit et se contenta d’attendre. Il continua à méditer, la tête penchée, jusqu’à ce que les garçons se soient dispersés. Puis, il prit Tahar à part, et lui dit : « Je suis de retour de Âbda. J’ai vu Chama ! » Ces mots firent pâlir Tahar de jalousie, mais il éclata de rire et se mit à sortir des blagues pour que la jalousie ne se voie pas sur son visage. Ali, lui, ne rit pas du tout. Il ne fit qu’adresser un vague sourire à Tahar et attendit jusqu’à ce que celui-ci tarisse de blagues, puis il dit :

    « Je veux aller voir ce vieil homme à Mogador. »

    « Tu veux dire Âmmy Abderrahmane ? »

    « Oui. »

    « Quand est-ce que tu veux aller le voir ? »

    « Maintenant. »

    Tahar fut ahuri. Il dit :

    « Tu es sûr que tu y ailles maintenant ? »

    « Oui. »

    « Mais il commence à faire nuit. Pourquoi n’attends-tu pas jusqu’à demain matin ? »

    « Je veux aller maintenant. »

    « Pourquoi ? »

    « Parce que je ne peux pas attendre. »

    « D’accord. Tu veux que je t’accompagne ? »

    « Oui. »

 

    Et ce fut ainsi que Tahar et Ali se dirigèrent vers Mogador. Dès leur première halte, Tahar fut saisi de peur. Ali lui disait des choses très bizarres. Il parlait de Chama comme étant 'ma femme Chama'. Et comme il parlait, son visage s'assombrissait, puis s'éclaircissait, puis se rembrunissait.

 

    Dès leur arrivée à Mogador, Tahar dit:

    « Nous voici enfin arrivés! Qu'est-ce que tu veux maintenant, Ali? »

    « Je veux voir Âmmy Abderrahmane. »

    « Maintenant? »

    « Oui. »

    « Bien ! Repose-toi au foundouq. Je vais t’amener Âmmy Abderrahmane jusqu’à ta chambre, d’accord ? »

    Et puis Tahar laissa Ali au foundouq et alla chercher Âmmy Abderrahmane de quartier en quartier jusqu’à ce qu’il le trouve assis dans une échoppe de légumes dans le souk. Il lui expliqua qu’Ali n’avait plus tout à fait sa tête. « Pour l’amour de Dieu, venez avec moi prier pour lui ! » dit Tahar avec désespoir, insouciant des passants. « S’il vous plaît, Âmmy Abderrahmane, faites quelque chose, je vous en supplie ! Juste quelques mots ! Dites-les-lui vous-même ! Je vous en prie, aidez-moi à le ramener à la raison ! » Tahar continua à supplier jusqu’à ce que Âmmy Abderrahmane pousse un gros soupir et dies : « D’accord ! Dis-lui d’aller à la mosquée, d’assister à toutes les prières et de lire le coran jour et nuit. Quand Smaïl revient ce jeudi, nous nous rencontrerons tous et nous prierons ensemble pour ton ami, c’est bon ? »

    Tahar bondit de joie et courut vers le foundouq pour annoncer la bonne nouvelle à Ali, dont les yeux se mirent soudainement à pétiller.  

 

    Cette nuit-là, Tahar pensa plus à Chama qu’à Ezzahia. « Arrête de dire qu’il ne la mérite pas ! » reprocha-t-il à lui-même. « Certes, elle est belle. Mais elle était prête à épouser Balîd, n’est-ce pas ? C’est ce qu’a dit S’îd, en tout cas. Qui est mieux : Ali ou Balîd ? C’est juste de la jalousie, Tahar ! Dis : ‘Je cherche refuge auprès de Dieu contre Satan le maudit’ et laisse-moi dormir, s’il te plaît ! » 

 

    Et donc, pendant trois longues journées, Tahar et Ali allaient à la mosquée ensemble. Ils y priaient et lisaient le Coran ensemble. Puis ils retournaient au foundouq et mangeaient ensemble. Mais une fois la nuit tombée, chacun se tenait à l’écart. Tout comme Ali, Tahar était sur des charbons ardents. Tous les deux attendaient avec impatience le retour de Smaïl jeudi.

 

    A son retour, Smaïl invita tout le monde à dîner. « J’ai des nouvelles pour toi, » annonça-t-il à Tahar en le saluant. Mais il n’en dit pas plus. Tahar ne lui demanda quoi que ce soit, non plus. A l’heure du dîner, ils dînèrent de baddaze et prièrent pour Ali. Ensuite, Smaïl demanda à Tahar de passer le reste de la soirée à sa maison. Du coup, Tahar attendit impatiemment que les autres s’en aillent.

 

    Lorsqu’il se trouva enfin seul avec Smaïl, Tahar lui demanda d’une voix hésitante :

    « Quelles nouvelles m’as-tu apportées ? »

    « Calme-toi ! Oui, en effet, j’ai du nouveau à t’annoncer. Le Prince sera là dans les huit prochains jours. »

    « Peux-tu m’aider alors ? »

    « Eh bien, je t’ai dit que je parlerais à la princesse. Ca ne te suffit pas ? »

    « Si ! C’est plus que suffisant. Merci ! »

    « Tahar, laisse-moi te dire quelque chose. Les têtes couronnées sont généralement très dangereuses et indignes de confiance, quoiqu’elles donnent l’air d’avoir bon cœur. Car il suffit d’une dénonciation, ou même de l’affaire la plus insignifiante, pour qu’elles se retournent contre toi. Je sais bien que ce prince en particulier est un homme extraordinaire. Il est un homme religieux. Et il est très humble. Mais on ne sait jamais. Si tu rêves de travailler dans son palais pour toujours, alors il est grand temps que tu renonces à ce rêve. Mais si jamais il te demande de travailler dans son palais, ne dis pas non. Pas question de lui dire non. Tu n’as qu’à dire oui et aller travailler dans son palais, puis surveille ton langage et garde le profil bas ! Et ne cesse surtout pas de prier à Dieu pour qu’il fasse en sorte que tu quittes le palais dès que tu te sentes bien nanti. »

 

    Et puis Smaïl raconta à Tahar des contes sur les gens de la couronne ; il lui raconta des histoires jusque dans les plus horribles détails, des histoires tellement horribles que Tahar commença à trembler. Ces histoires semblaient tellement vraisemblables que Tahar finit par se demander s’il ne devrait pas tout bonnement oublier tout au sujet du Prince et son argent.

        

    Ce n’est donc pas étonnant que Tahar en eût bien des cauchemars cette nuit-là. Pourtant, il resta là-bas à Mogador jusqu’à ce que Smaïl lui apporte la bonne nouvelle.

 

    « Le Prince veut te voir demain après-midi, » dit-il en souriant. « Il sera dans l’une de ses fermes, à environ une demi-journée de trajet depuis Mogador. Tu y iras seul. Tu me trouveras là-bas, car l’homme pour qui je travaille sera là-bas, lui aussi. Donc, sois courageux et vas-y ! Sois respectueux ! Et surtout ne sois pas bavard, même si tu as trop de choses à dire ! »

 

    Puis Smaïl décrivit à Tahar dans les moindres détails aussi bien le lieu que le chemin y menant, avant de lui  dire :

    « Tahar, je vais te dire ceci. Ne donne pas à ta monture quelque chose à manger ou à boire cet après-midi ! Ecoute bien ce que je te dis ! Prive-la de nourriture jusqu’à ton retour de peur qu’elle ne te cause des ennuis ! »

 

    Ayant compris sans qu’on ait besoin de lui expliquer, Tahar sourit d’un air béat.

 

    Le lendemain après-midi Tahar était au bord de la forêt le long de laquelle s’étendait la ferme du Prince, où se trouvait une grande maison entourée d’amandiers. Tahar n’avait jamais vu une si grande maison. Celle-ci était à l’entrée principale de la ferme. C’était justement à cette entrée que se terminait un long chemin ombragé qui passait à travers, d’un côté, des champs pleins de moutons et de chèvres et, de l’autre côté, des champs couverts d’oliviers et de vignes. Tahar pouvait également voir des volées de pigeons qui voltigeaient autour de lui. Etonnamment, Tahar hésitait à s’acheminer vers la maison à mesure qu’il s’assurait qu’il s’agissait bel et bien de la ferme du Prince. Mais comme au douar de Balîd, il ne lui a fallu qu’un peu plus de courage pour aller de l’avant. Le voilà donc qui descendait le chemin ombragé. Il marcha en avant et son cheval marcha derrière lui. Et là où il s’arrêta son cheval s’arrêta, lui aussi. Tahar regarda en arrière pour voir si son cheval avait fait quelque chose de mal. « Non, il n’a rien fait, » Tahar se rassura-t-il. Mais le cheval hennit et en un rien de temps un servant se présenta et demanda à Tahar qui il était et ce qu’il faisait là. « Je suis Ahmed ben Ahmed Erregragui, » répondit Tahar, ruisselant de sueur. « Son Altesse le Prince a envoyé pour moi. »

    « D’accord, » dit le servant. « Attendez ici ! Je vais emmener votre cheval dans l’écurie. »

 

    Tahar se contenta de regarder. Il resta debout sans bouger dans l’embrasure de la porte. « Je n’ai pas vu de gardes, personne ne m’a arrêté, » pensa-t-il en contemplant les pigeons. « Y a-t-il une maison de prince sans gardes ? Il n’y a que calme et quiétude ici. C’est vraiment étrange tout ça. »

 

    Mais seulement un moment plus tard, il y avait beaucoup de bruit. Le servant revint inviter Tahar à entrer en le saluant. Tahar baissa les yeux et suivit le servant à travers la cour, mais il pouvait sentir la présence de quelques douzaines d’hommes en uniforme.

 

    Tahar finit par être emmené dans une grande salle à l’arrière de laquelle était assis le Prince avec personne d’autre que Smaïl. Celui-ci, qui était assis à droite du Prince, sourit comme il voyait Tahar entrer dans la salle et baiser la main du Prince.

 

    « Vous êtes le bienvenu, Tahar ! » dit le Prince en lui indiquant une chaise en face de Smaïl. « Nous étions en prière quand vous êtes arrivés. Comment allez-vous ? »

    « Je vais bien, nâamass. Dieu bénisse le Prince ! »

    « Et la bien-aimée, comment a-t-elle trouvé les robes ? »

    « Elle était ravie de Votre don généreux. Merci, nâamass ! »

    « Est-ce que vous vous êtes mariés, donc ? »

    « Non, pas encore, nâamass. »

    « Pourquoi ? »

    « J’ai besoin d’argent, nâamass. »

    « Combien ? »

    « J’ai besoin d’un prêt, nâamass. »

    « Pourquoi faire ? »

    « Je voudrais ouvrir une boutique de tailleur, nâamass. »

    « Je vais voir ce qu’il faut faire à ce sujet, » dit le Prince en se tournant vers Smaïl. Smaïl sourit à nouveau. Oh, combien il était beau ! Non, ce n’était pas de la beauté ! Mais Tahar, n’avait-il pas vu Smaïl avant pour savoir s’il était beau ou non ? Maintenant, en effet, il semblait que Tahar venait juste de le voir pour la première fois. Maintenant, ce monsieur-là n’était pas seulement un bel homme. Non seulement il avait de beaux yeux, mais tout était magnifique en lui. Le Prince semblait avoir été pressé de lancer ces quelques mots à Tahar pour qu’il puisse disposer de tout son temps pour parler à Smaïl. Et comme Smaïl parlait, la chambre s’emplissait d’un étrange pouvoir émanant de ses yeux –comme s’il était entrain d’ensorceler le Prince. Et le Prince lui parlait avec un tel respect que si les deux étaient assis dans un champ dehors et non pas ici dans cette chambre on aurait à peine pu distinguer l’un de l’autre. Et pour cause : Smaïl n’était point moins soigné que le Prince. Tahar en était envoûté. « C’est bien l’homme qui doit épouser Chama ! » pensa-t-il. « Je sais qu’il est déjà marié. Mais c’est n’est plus ni moins l’homme que j’aimerais voir ensemble avec Chama comme mari et femme, vivant entièrement l’un pour l’autre. ! » Pourtant, Tahar, malgré toute sa beauté, ne pouvait tout simplement pas s’empêcher d’éprouver une jalousie dévorante au point qu’il commençait à claquer des dents. Il eut soudainement le sentiment qu’il avait le visage d’une femme, pas d’un homme. Si seulement vous étiez là-bas pour voir Smaïl ! Il était vraiment une pleine lune avec un halo ! Et il était toujours un homme. Son caractère rassis ne pouvait être que celui d’un homme. Ses paroles ressemblaient à celles que l’écrivain du Prince avait lues dans le livre à Safi. Et il avait une voix agréable qui piquerait l’amour-propre des chanteurs pour qu’ils se taisent. « C’est certainement les bouquins qui ont fait de lui un tel homme engageant ! » pensa Tahar avec tristesse. « Mais combien de livres devrais-je lire pour que je puisse enfin parler comme lui et avoir l’air d’un homme comme lui ? »

 

    Mais alors le Prince jeta un regard errant à Tahar, et dit :

    « Quel genre d’homme est ton ami Tahar ? »

    « C’est une personne aimable, nâamass, » répondit Smaïl avec une boule dans la gorge.

    « Est-ce qu’il t’a raconté son histoire ? »

    « Oui, nâamass. »

    « Qu’est-ce qu’il t’a dit, par exemple ? »

    « Bon, il a un peu l’air d’un homme aventureux, nâamass. Il est un homme travailleur. C’est quelqu’un qui a du succès. »

    « Travailleur peut-être, mais est-ce quelqu’un qui a du succès ? Je ne sais pas. A l’origine de chaque réussite humaine, moi personnellement, je perçois la puissance de Dieu Tout Puissant. »

    « C’est vrai, nâamass ! »

    « Quoi d’autre sais-tu de lui ? »

    « Il est une personne timide, nâamass. »

    « Tu crois ? Eh bien, il n’est pas si naïf qu’il en a l’air. Il n’est surtout pas timide avec les femmes, c’est moi qui te le dis. Les gens comme lui sont dangereux. Prends garde d’eux s’ils entrent chez toi. Mais je vais lui enlever ce venin! Quoi d’autre peux-tu me dire de lui? »

    « Eh bien, nâamass, il souhaite ouvrir une boutique à Mogador et il a besoin pour cela d’un prêt. »

    « Je vais lui accorder un prêt, pas de problème. Mais avant de lui donner le prêt, je veux qu’il m’amène un bijoutier de son bled. »

 

    Tahar pensa immédiatement à son cousin Touéhar, mais son pouls se mit à battre plus fort.

    « Est-ce que vous connaissez un bon bijoutier ? » lui demanda le Prince en le regardant les yeux fixes.

    « O-u-i, nâa-mass, » répondit Tahar en bégayant.

    « Alors amenez-le-moi et je vous donnerai de l’argent pour ouvrir une boutique à Mogador, entendu ? »

    « Bien entendu, nâamass ! »

    « Je vais rester là jusqu’à ce que vous me l’ameniez. Maintenant, vous pouvez partir. »

    « Dieu bénisse le Prince! »

 

    Smaïl accompagna Tahar jusqu’à la porte et lui souhaita bonne chance.

 

    A son arrivée au village, Tahar alla tout droit à la maison de son oncle. Il n’y trouva pas Touéhar, mais il resta à l’attendre. « Serait-il plus chanceux que moi ? » se demanda Tahar comme il attendait. « Ira-t-il directement au palais ? Pourquoi pas ? N’est-il pas un bon bijoutier ? N’est-il pas une personne sympathique ? Mais– comme ça ? Du jour au lendemain ? Sans n’avoir jamais fait l’expérience de ce qui m’est arrivé ? S’il est bien le cas, alors il doit vraiment avoir de la chance ! Non, je vais lui dire la vérité. Je l’emmènerai au Prince. Je n’ai pas le choix. »

 

    Touéhar vint un peu plus tard et trouva Tahar qui l’attendait.

    « Touéhar, » dit Tahar d’une voix chancelante, « un prince voudrait te voir. Il t’attend. Motus et bouche cousue ! Prépare-toi et viens avec moi ! Fais vite ! »

    « Parle-tu sérieusement ? »

    « Je ne plaisante pas. Va te pomponner et ne dis à personne où nous allons. »

    « Mais dis-moi d’abord pourquoi ce prince t’a envoyé me chercher ? »

    « Le Prince veut un joaillier, et toi tu es un joaillier, n’est-ce pas ? »

    « Ah bon ! D’accord ! Attends un instant ! »

 

    Tahar resta là à attendre patiemment pendant que Touéhar se bichonnait et pansait et harnachait son cheval ; puis les deux se mirent en route pour la ferme du Prince.  

 

    Le Prince les reçut dès leur arrivée.

    « Avez-vous apporté quelques échantillons des bijoux que vous avez faits récemment ? » demanda le Prince.  

    « Oui, nâamass ! » répondit Touéhar avec une modestie affectée. « Les voilà, nâamass ! »

    Tahar eut un pincement au cœur comme il voyait le Prince examiner les bijoux. Celui-ci leva les yeux sur Tahar et lui dit :

    « Combien ça coûte ces bijoux ? »

    « Je les vendrais deux cents cinquante dinars, nâamass. »

    Le Prince alors appela un servant et lui dit :

    « Donne cinq cents dinars à Monsieur et reconduis-le à la porte. Tahar, vous pouvez partir, vous aussi. Merci ! »

    

    Tahar en resta ébahi. Un servant les mena lui et Touéhar hors de la chambre du Prince. Dès qu’ils furent sortis de la ferme, Touéhar fit face à Tahar. Celui-ci, ayant senti quelque chose d’étrange en le regard de Touéhar, lui dit entre ses dents :

    « Qu’est-ce tu vas faire maintenant ? »

    « Tu me poses cette question comme si tu n’en sais rien ? Est-ce pour cela que tu m’as amené ici ? C’est ça ce que tu m’as promis ? »

    « Mais je ne t’ai rien promis, moi ! Je t’ai seulement dit que le Prince voulait un bijoutier, c’est tout. Je n’avais la moindre idée ce qu’il allait arriver ensuite, je te le jure ! »

    « Tu dis ça, toi, espèce de Satan ? Pourquoi ne dis-tu plutôt pas que tu savais mais que tu aurais voulu que je ne sois pas venu avec toi ? Pourquoi ne dis-tu pas que tu es jaloux de moi ? Pourquoi ne dis-tu pas que tu es égoïste ? Tu penses que tu peux dissimuler ta jalousie ? Eh bien, moi je peux la voir sur ton visage ! Ecoute, j’en ai fini avec toi ! Ne me parle plus –jamais ! Adieu ! »

 

    Tahar passa cette nuit-là à la belle étoile. Le lendemain matin, il était entrain de manger un gros gâteau à la salle à manger du foundouq. Il était triste, mais il y avait à ses côtés deux hommes sans souci.

    « J’ai dit que tu avais de la chance ! » disait l’un d’eux, en mordant à belles dents dans un bifteck.

    « Toi aussi t’as de la chance ! » lui répondit l’autre, en prenant une gorgée de thé.

    « Mais, toi, ta femme a un beau visage ! »

    « Ca c’est indiscutable, mais ta femme, toi, a les jambes bien faites, n’est-ce pas ? »

    « Oui, c’est vrai, mais j’aimerais mieux une femme avec un beau visage plutôt qu’une qui a les jambes bien faites ! »

    « Pas de problème ! On se donne donc rendez-vous, nous les quatre, chez le boucher ce soir, d’accord? »

    « Pourquoi faire ? »

    « Eh bien, le boucher va couper la figure de ma femme pour te la donner et il va trancher les jambes de ta femme pour me les donner ! »

 

    Tahar ne put s’empêcher de rire, mais cela ne suffisait pourtant pas à son bonheur. Il alla dans sa chambre et joua de l’outar, mais cela ne fit que le rendre plus triste encore. Alors, il alla à la mosquée à midi où il lit du Coran, mais cela ne lui réchauffa       pas le cœur, non plus. « Que diable suis-je entrain de faire ici ? » pensa-t-il à son retour à sa chambre dans le foundouq.

 

    Et pourtant il resta à Mogador jusqu’à ce que Smaïl fût revenu trois jours plus tard et l’ait invité à dîner.

    « Je ne sais vraiment pas quoi te répondre, » dit Smaïl avec gêne. « Je ne pense pas que quelqu’un d’autre sache ce qu’il va se passer. Tout ce que je sais, moi, c’est que le Prince s’est déplacé au sud de Mogador. Je n’ai aucune idée quand il en reviendra. Mais sers-toi ! Sois le bienvenu ! »

    « En toute sincérité je peux dire que je suis friand du tride, » dit Tahar avec un pauvre sourire. « Je ne peux tout simplement pas résister à la terriblement appétissante odeur de l’onion, du fenugrec et de lentille. J’aurais attaqué ce repas même en présence du Prince. Mais, en ce moment, j’ai perdu l’appétit. Je suis désolé de dire ça. Mon coeur a bondi à la vue de ce vase de fleurs. J’aime les fleurs comme celles-ci. Mais à présent je n’ai pas d’appétit. Je vais manger juste pour te faire plaisir. »

    « Je n’ai rien à te reprocher, Tahar, » répondit Smaïl, en mâchant du tride. Après un bout de temps, il arrêta de manger, et dit : « L’adversité est dure. Pour moi, la patience est un mystère. J’ai lu des livres et pensé des années durant, pourtant je n’ai pas encore compris ce truc que nous appelons patience. Comment se fait-il qu’une personne arrive à supporter la douleur tandis qu’une autre se ferait éclater une veine ? Pourquoi devrait-on être patient en premier lieu ? Est-ce parce qu’on voudrait obtenir quelque chose de bien, soit dans cette vie d’ici-bas ou dans l’au-delà ou dans les deux ? Ou tout simplement parce qu’on voudrait continuer sa vie et mener une existence très ordinaire comme tout le monde ? Personnellement, il m’est arrivé d’être patient dans des circonstances beaucoup plus difficiles que tu pourrais imaginer. Mais il y a eu bien des moments où je me suis engouffré dans l’abîme du désespoir, comme toi en ces temps-ci. » Tahar commença soudainement à manger de bon appétit comme Smaïl continuait à parler tel un professeur à l’école. « L’Homme est faible, tu sais, » disait-il. « Pour te dire la vérité, plus je m’en rends compte, plus je me sens enclin à la violence. Je ne suis pas une personne violente par tempérament, mais je ne peux tolérer la provocation. Je ne m’en laisse pas remontrer, mais je n’aime pas crâner. Je n’aime pas la frime. En fait, je hais les faux-semblants. Je n’aimerais m’enorgueuillir de rien du tout. Mais ce n’est pas toujours facile d’être humble, tu sais. Je vais te dire une chose. Au moment où nous parlons, il y a quelqu’un quelque part qui prie Dieu dans une mosquée, dans une synagogue, dans une église ou dans sa petite maison. Différentes personnes adorant le même Dieu dans différentes langues. Chaque fois que je m’en rends compte, je ne peux que me sentir tout petit. Je sens que, quoique je sois fort ou doté de beauté ou d’intelligence, je resterais toujours une et une seule personne ; ce qui veut dire que, j’aurai toujours besoin des autres. Je ne peux absolument pas vivre sans toi, ni toi sans moi. Nous devons nous aimer les uns les autres, je veux dire par là l’amour fraternel. Nous devons nous aider les uns les autres. Nous devons nous respecter les uns les autres. Et si jamais on se mettait en colère et en venait aux mains, on ne devrait cependant pas aller même jusqu’à tuer les uns les autres. Je te dis ceci parce que moi aussi j’ai passé par les épreuves que tu es entrain de subir. Je pense que tu as la tête bourrée de grands rêves, et si – A Dieu ne plaise que ceci soit vrai ! – quelqu’un devait te faire obstacle, tu pourrais aller même jusqu’à le tuer ! »

    « Moi ? »

    « Oui, toi! »

       

    Tahar quitta la maison de Smaïl bien égayé. Il sourit quand la brise nocturne lui caressa le visage. Il se représenta les yeux bleus d’Ezzahiya. Il la souhaitait à ses côtés, se promenant nonchalamment, passant de ruelle en ruelle, sentant l’odeur de la thuya qui persistait encore sur les pourtours des ateliers d’artisans fermés, aspirant les embruns salés de la mer sombre et respirant l’étrange odeur de poissons invisibles qui émanait du port endormi avoisinant.

 

    Mais quand il retourna à sa chambre dans le foundouq, il se retrouva seul à nouveau, si ce n’était l’outar. Il le prit et en joua jusqu’à ce qu’un vieil homme de la chambre d’à côté vienne le supplier de le laisser dormir en paix.


Mohamed Ali LAGOUADER
  

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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 16:14

Le lendemain matin, Tahar quitta le foundouq une bonne fois pour toutes et retourna au galop vers son village, son cœur faisant la course avec lui. Chaque olivier, chaque figuier, chaque vigne, chaque âne –tout ce qu’il voyait ou entendait sur son chemin le faisait désirer ardemment retrouver sa famille et Ezzahiya comme s’il ne les avait vues depuis des années.

 

    Mais une fois arrivé chez lui, personne ne se précipita à sa rencontre. Quiconque le vit le fuit comme la peste. Même son père et sa mère, même son frère. Sans parler des jeunes dans la berraka et du petit monde par-ci par-là. « Mais que se passe-t-il ? » pensa Tahar comme un fou. « Pourquoi m’évite-t-on comme ça ? Tout le monde fuit mon regard. Les garçons ont tout simplement quitté la berraka quand ils m’ont vu entrer ! Mouéssa a laissé son coursier et est rentré à toute vitesse à sa maison comme s’il avait vu un esprit ! Mon père m’a regardé du coin de l’œil. Ma mère a même refusé de me parler ! Mais pourquoi ? »

 

    Dans un accès de colère, Tahar courut vers la rive. Il ôta sa djellaba à la va-vite, descendit le versant à toute allure et traversa l’oued à la nage. Puis, il alla à la maison d’Ezzahiya au triple galop. Les chiens aboyèrent comme il s’acheminait vers la porte. Ezzahiya elle-même se pencha par la fenêtre et ouvrit la bouche toute grande, puis elle fut sortie en courant, mais son père ne tarda pas à la suivre. Ecumant de rage, il la poussa et la fit tomber à l’intérieur de la cour de la maison, tout en criant au pauvre Tahar :

    « Que faites-vous ici, sorcier ? Pensez-vous que je donnerais ma fille en mariage à une personne malveillante, à un Satan comme vous ? » Puis, il se retourna vers sa fille recroquevillée et lui cria : « Apporte-moi les chiffons qu’il t’a donnés ! Vite ! » En un clin d’œil, Ezzahiya apporta un ballot rouge et, d’une main tremblotante, le remit à son père, lequel ne fit que lancer le ballot comme une pierre à Tahar. Celui-ci hurla :

    « Ca doit être lui ! Je vais le tuer ! »

 

    Et puis il se tourna et s’élança vers l’oued. Mais il était trop faible pour se jeter dans l’eau et revenir à l’autre rive à la nage. Il tremblait de tous ses membres. Il bouillait de rage. Mais voilà qu’il entendit une voix l’interpellant : « Tahar ! Tahar ! Attends ! » C’était Ezzahiya, courant après lui comme un fou. Elle se tint debout en face de lui, pieds nus. Ses cheveux blonds lui tombaient sur le front. Son sein palpitait tel un soufflet.

    « Je sais, » dit-elle en haletant, le soleil faisant clignoter ses yeux bleus, « je sais que c’est Touéhar qui t’a noirci. Je sais que c’est lui qui a fait courir des rumeurs pernicieuses à propos de toi. »

    « C’est ce que je méritais, moi, pour l’avoir conduit devant le Prince ! » cria Tahar, comme pris de démence. « Je ne serais pas un vrai homme si je le laissais vivre jusqu’à demain ! »

    « Non, ne dis pas ça, Tahar ! dit Ezzahiya en le regardant d’un air implorant et en jetant un coup d’œil aux petits enfants qui couraient dans leur direction. « Ne tue personne ! Pense à moi ! Je ne veux pas te perdre. N’oublie pas que la vie humaine est chère à Dieu ! Allons parler au Qadi ! »

 

    Eh bien, Tahar fut réduit à l’obéissance maintenant qu’Ezzahiya l’avait empoigné par le bras en l’exhortant à la patience, tout en lui parlant avec émotion. « Allons-y avant qu’on ne vienne nous en empêcher ! » cria-t-elle soudainement, élevant la voix. « Viens ! » Et puis tous les deux s’éloignèrent en courant vers l’ouest, sans se soucier des enfants qui leur criaient de revenir. « Regarde là-bas ! » s’écria Ezzahiya. « Voilà un cheval qui est sans entraves ! Prends ton courage à deux mains et va nous l’amener ! Ne pense à personne maintenant ! Ne pense qu’à toi et moi ! » Et avant même qu’Ezzahiya ne finisse de parler, Tahar s’élança vers le cheval et le monta, puis il aida Ezzahiya à y monter derrière lui, et lui dit : « Tiens-toi droit ! », ce à quoi elle répondit : « Ne t’en fais pas pour moi ! Pars, tu me plais ! » Et comme Chama avant, Ezzahiya s’accrocha à lui ; elle l’enlaça et lui souffla à l’oreille : « On n’en est pas très loin ! Courage ! Nous y somme presque ! »

 

    En quelques instants seulement, le feu était devenu grêle. L’amour avait fait partir la haine. Ezzahiya était tout pour lui maintenant qu’il l’avait vue reflétée dans l’eau de l’oued en bas. Il n’oublierait pas cette image d’elle aussi longtemps qu’il vivrait. C’était son image à l’heure de son amour inébranlable, à l’heure de sa beauté qui n’était toujours pas déparée, une telle beauté qui n’avait guère besoin de fard. Qu’aurait-il pu imaginer de plus beau qu’Ezzahiya assise derrière lui à cheval, lui murmurant : ‘Ne pense à personne ! Ne pense qu’à toi et moi’ ? Comme il était libre ! Comme la vie était belle ! L’oued avec ses rives verdoyantes, le ciel bleu clair en haut, les oiseaux, le bruissement des feuilles d’arbres, les petits enfants béants tout au long du chemin… Si seulement ces moments étaient éternels !

 

    Mais –hélas ! – ce ne fut que trop courte leur escapade. A leur arrivée au domicile du Qadi, Ali en sortit et leur dit, en levant les sourcils :

    « Mais qu’est-ce que vous fichez là ? »

    « Nous sommes venus voir Âmmy Allal, » dit Ezzahiya. « Est-ce qu’il est rentré ? »

    « Non, pas encore. Pourquoi es-tu nu-pieds ? »

    « Tu n’as pas besoin d’essayer de comprendre nos intentions. Je vais t’expliquer ce qui s’est passé. Tahar s’est soudainement mis en tête de tuer quelqu’un, mais –Dieu merci ! – je l’ai retenu. J’ai eu peur qu’il aille commettre quelque chose d’horrible, mais j’ai si bien su l’enjôler qu’il a accepté de venir avec moi ici pour parler au Qadi d’abord. Est-ce clair maintenant ? »

    « D’accord ! Asseyez-vous ! Je vais vous apporter du thé. »

    « Nous ne pouvons pas rester là, tu sais ; mon père pourrait très bien être sur notre piste, et puis, tu sais, ce cheval n’est pas le nôtre, nous l’avons juste calotté ; et– »  

    « Ne vous inquiétez pas ! Ton père, toi, ne viendra pas te chercher, car il sait que tu rentreras chez toi saine et sauve. Le propriétaire du cheval, lui, ne se donnera pas la peine de vous suivre jusqu’ici, car il sait qu’il va récupérer son cheval tôt ou tard. Calmez-vous donc ! Je vais vous apporter du thé. Je ne prendrai pas trop de temps. »

    « Tu as failli devenir un assassin ! » dit Ezzahiya avec un large sourire, en regardant Tahar affectueusement.

    « Tais-toi, sinon je vais le faire ! »

    « Oseras-tu le faire ? »

 

    Tahar tendit la main comme pour attraper Ezzahiya, mais elle échappa à ses mains et s’éloigna de lui. Elle alla vers une vache qui broutait autour d’un arganier et s’accroupit près de sa mamelle et fit mine de la traire. Tahar la regardait d’un air songeur comme elle se tourna vers lui et sourit. Toujours debout, il resta là à la regarder. Elle se leva et avança d’un mètre en sa direction, puis elle s’arrêta. Elle était ravissante dans sa robe jaune d’une simplicité charmante. Ses pieds nus rehaussaient sa beauté naturelle. Mais, soudain, Tahar détourna les yeux. Le sang lui monta au visage au moment où il se rendit compte qu’il avait failli devenir un assassin. « Elle avait raison ! » soupira-t-il. « Oh, comme elle est belle ! »

     

    Ali sortit et les trouva chacun dans un coin.

 

    « Hé ! Venez prendre le thé ! » cria-t-il.

  

    Et puis tous les trois s’assirent sous l’ombrage d’un arganier et commencèrent à bavarder en prenant du thé.

  

    « Qu’y a-t-il de nouveau sur ton affaire ? » dit Tahar.

    « J’ai vu quelque chose en rêve, » répondit Ali en souriant.

    « Etait-ce un bon rêve ? »

    « Absolument ! »

    « Comment ? Dites-nous ! »

    « Eh bien, j’ai raconté mon rêve à trois personnes différentes et elles m’ont toutes dit que j’épouserais une femme divorcée qui a un enfant de la région de Âbda. »

    « Toutes mes félicitations ! »                         

    « Merci ! »

    « Est-ce que tu l’as vue ces derniers temps ? »

    « Eh bien, oui. »

    « De qui parlez-vous ? » dit Ezzahiya avec curiosité.

    « D’une belle femme blonde qui m’a sauvé du fils du Qaïd à Âbda, » répondit Tahar en frémissant.

    « Pourquoi ne l’as-tu pas épousée alors ? »

    « Ne m’as-tu pas dit de laver mon cœur et mon esprit de Zina ? »

    « Est-ce que tu la connaissais en personne ? »

    « Ecoute, Ali va te raconter tout. »

 

    Ali n’avait pas encore fini son histoire lorsque le cheval du Qadi hennit.

 

    Tous les trois se levèrent d’un bond et baisèrent la main du Qadi. De sa propre initiative, Ali se mit à expliquer pourquoi les deux autres étaient là en ce moment.

 

    « C’est vrai ce qu’il raconte ? » demanda le Qadi à Ezzahiya. « Est-ce que Tahar avait vraiment l’intention de tuer quelqu’un ? »

    « Oui, Âmmy Allal ! »

    « Gifle-le ! »

    Sans la moindre hésitation, Ezzahiya donna une gifle à Tahar.

    « Encore ! » dit le Qadi.

    Tahar refoula ses larmes et tendit l’autre joue, mais Ezzahiya hésita.

    « Je t’ai dit de le gifler ! » martela le Qadi.

    Et elle le gifla en plein visage.

    « Comment te sens-tu maintenant, eh ? » demanda le Qadi à Tahar.

    « Ca fait mal, Qadi ! » dit Tahar, presque pleurnichant.

    « Tu en as eu mal ? » dit le Qadi d’un ton ricaneur. « Ezzahiya, prends cette pierre ! »

    N’ayant aucun doute que le Qadi allait demander à Ezzahiya de le frapper sur la tête avec cette pierre, Tahar prit ses jambes à son cou.

 

    Un peu plus d’une heure plus tard, tous les quatre étaient à la maison d’Ezzahiya.

    « Aujourd’hui, » dit le Qadi, « je suis venu en ma qualité de qadi et d’ami de la famille. Vous savez tous ce que je fais tous les jours. J’écoute les gens de côtés opposés et puis je prends des décisions. Les gens m’appellent donc par mon métier. Un qadi est censé être juste, et c’est ce que j’essaie de faire. Alors, je suis venu aujourd’hui –je vous l’ai dit– comme qadi et ami de la famille. »

    « Soyez le bienvenu, » répondit le père d’Ezzahiya avec tiédeur.

 

    Le Qadi mit des heures à dissiper les soupçons du père d’Ezzahiya.

    « J’espère qu’il n’est un sorcier, » dit le père d’Ezzahiya enfin, avec un pauvre sourire. « Mais il n’en reste pas moins, Qadi, qu’il vous incombe d’intervenir auprès des gens qui pensent encore qu’il est un enchanteur. »

    « Je m’en charge ! » dit le Qadi. « Alors, est-ce qu’il y a quelque chose à manger ? »

    « Tout de suite ! »

    Une fois que le père d’Ezzahiya était sorti de la salle, le Qadi se tourna vers Tahar et lui dit :

    « Tu devras revenir à Mogador dès que possible. Je vais m’occuper des mauvaises langues. Et ne pense jamais à tuer quiconque ! Si on te fait tort, alors adresse-toi à un qadi. C’est ce qu’un bon musulman devrait faire. »

    « Entendu, Qadi ! Je suivrai votre conseil. »

    « Dis inchallah ! »

    « Inchallah ! »

 

    Et avant de partir, au milieu de la nuit, Tahar demanda à voir Ezzahiya. A sa belle surprise, elle se présenta à lui dans la takchita qu’il lui avait faite.

    « Il y a quelque chose qui ne va pas ? » dit-elle en le regardant tendrement.

    « Non, pas du tout ! Je voulais juste te dire ceci : merci de m’avoir protégé de moi-même ! A bientôt ! »

    « Inchallah ! Au revoir ! »

 

    Tahar retourna à Mogador. Dès son arrivée, le gérant du foundouq lui dit que Smaïl venait juste de le demander. Alors, Tahar mangea en vitesse et se dirigea vers la mosquée. Son cœur ne fit qu’un bond quand il vit Smaïl venir de l’autre bout de la ruelle.

 

    « Je pensais que le gérant du foundouq ne faisait que plaisanter, car aujourd’hui ce n’est pas jeudi, n’est-ce pas ? » dit Tahar.

    « C’est vrai. Aujourd’hui ce n’est pas jeudi, mais je ne suis ici que pour toi. »

    « Y a-t-il du nouveau ? »

    « Oui, de bonnes nouvelles, inchallah ! »

    « Vas-y, vite, dis-moi ! »

    « Eh bien, le Prince m’a sommé de te donner l’argent, et il t’a envoyé une lettre. Donc, quand nous nous rencontrerons tout à l’heure, je te remettrai aussi bien la lettre que l’argent. Tu es content maintenant ? »

    En guise de réponse, Tahar sourit d’un air heureux.

 

    Mais quand il lut la lettre du Prince, le bonheur disparut de son visage. « Il ne faut pas maudire son sultan, » dit la lettre. Pas plus de cette seule ligne.

    « Que dois-je faire maintenant ? » dit Tahar, effrayé.

    « Rien du tout ! » répondit Smaïl calmement. « T’a-t-il demandé de faire quelque chose ? Non. Il t’a simplement demandé de ne pas faire quelque chose. Il a dit : ‘Il ne faut pas maudire son sultan.’ Alors, veille à ce que tu ne maudisses pas les Sultans. C’est la meilleure réponse ! »

 

    Smaïl resta à Mogador jusqu’à ce que Tahar ait ouvert sa boutique.

    « Que pourrais-je faire d’autre pour toi maintenant ? » dit Smaïl sans prétentions le jour où Tahar commença à travailler dans sa boutique.

    « Tu m’as beaucoup aidé, Smaïl ! Je ne saurais assez te remercier. Le principal obstacle a été le lamine. Tu étais resté avec moi jusqu’à ce qu’il m’ait donné l’autorisation, et puis tu m’as aidé à trouver ce local. Je ne serais que plus heureux si tu me faisais la faveur d’aller avec moi chez moi pendant une journée ou deux. Bien que la boutique soit ouverte, tu vois, je ne peux pas vraiment commencer à travailler avant d’établir des relations d’affaires avec des gens ici. Tu sais, il faut beaucoup de travail par beaucoup de gens juste pour faire une seule lebsa. Tu ne peux pas faire tout le travail sous un même toit, ou tout seul, à moins, bien sûr, que tu ne travailles pour le fils d’un qaïd ! »

    « Il ne faut pas maudire son sultan ! »

    « Est-ce un qaïd un sultan ? »  

    « Chacun devrait être jugé sur ses actes, quelque soit son titre. »

    « Je suis désolé. »

    « Dis-moi, quand est-ce que tu comptes aller chez toi ? »

    « Je te laisse le soin d’arranger cela. »

    « Nous irons demain matin, inchallah, si tu le veux bien. »

    « Inchallah. »

 

    En quittant Mogador, Smaïl demanda à Tahar de lui chanter quelque chose. Surpris, Tahar se mit à chanter sans plus attendre.

 

    A leur arrivée, Smaïl demanda à Tahar de l’emmener chez le Qadi. « Prenons d’abord un verre de thé, puis nous irons au village du Qadi ! » dit Tahar.

 

    En allant au village du Qadi ils tombèrent sur Âmmy Daoud. « C’est ce qui m’a amené ici ! » s’écria Tahar joyeusement. « C’est l’homme que je cherchais ! »

    Âmmy Daoud aussi semblait heureux d’entendre des nouvelles de Tahar.

    « Tu peux compter sur moi, je vais certainement t’aider ! » dit-il. « Je te trouverai des apprentis. Je te trouverai même des clients. Je te trouverai tout ce dont tu auras besoin. Ne te fais pas de souci ! »

    « Merci, Âmmy Daoud ! Je t’attendrai à Mogador, alors. A bientôt ! »

    « Au revoir ! »

 

    Dès que Tahar et Smaïl se mirent en selle et prirent la route, le dernier dit d’une voix pleine de bonté :

    « Tahar, la dernière fois tu as tenté de m’expliquer le travail d’un tailleur. Je le savais avant. Je savais ce que demandait la confection d’une lebsa. Cela ne m’a pas froissé, personnellement. Mais quelqu’un d’autre aurait pu s’offusquer ! »

    « Mais tu sais pourquoi ? C’est parce que ma cervelle n’est pas aussi pleine que la tienne. J’aurais aimé avoir de la tête comme toi, Smaïl ! »

    « Je ne suis pas né comme ça, Tahar. J’ai appris des choses à l’école, et après l’école j’ai lu tant de livres. J’ai ensuite arrêté ma pensée sur des choses qui, normalement, ne préoccupent pas l’esprit de la plupart des gens. Et cela a eu un effet nocif sur ma santé. Ce ne serait pas facile pour toi d’avoir une tête comme la mienne. Ce que tu sais déjà c’est bien, seulement ne te donne pas l’air de quelqu’un qui sait tout ! Il n’y a personne dans ce monde qui sait tout. Nous sommes tous des apprenants. »

 

    Smaïl se tut soudainement. Mais Tahar, qui était tout sauf disposé à entendre des prédications maintenant, savait qu’ils s’acheminaient vers la demeure d’un autre prédicateur

 

    Et comme Tahar l’avait prédit, il n’y eut pas de sommeil cette nuit-là. Smaïl semblait avoir vite oublié son précieux conseil de ne pas se donner l’air de quelqu’un qui sait tout. A l’entendre parler, on aurait dit que, effectivement, rien ne lui échappait. Et le Qadi n’avait rien à lui envier. Une fois que leur bataille de grandes idées avait éclaté, Tahar ne put s’empêcher de s’endormir par intermittence, jusqu’à ce qu’il ait entendu le Qadi dire : « Smaïl, vous êtes un génie. Si vous n’étiez pas marié, je serais ravi de vous donner en mariage la plus jeune et la plus chère de mes filles ! »  

 

    Alors le Qadi réserva la plus jeune et la plus chère de ses filles pour quelqu’un d’autre, tandis que Tahar et Smaïl retournèrent à Mogador.

 

    Quelques semaines plus tard, Tahar s’était établi tailleur. Il était devenu un tailleur à part entière. On l’appelait désormais Mâallam Tahar. Ses apprentis l’appelaient Mâallam. Ses clients l’appelaient Mâallam. Même Mâallam H’sein l’appelait Mâallam Tahar.

 

    Mais peu de temps après tout devint routinier. Le travail devint ennuyeux. Il n’y eut plus rien pour Tahar qui soit de nature à le surexciter.

 

    Tahar savait pourquoi. Il était encore célibataire. Il se sentait seul. Les rêves ne lui suffirent plus. Les souvenirs, aussi vivaces soient-ils, ne lui dirent plus grand-chose. Rien ne valait une femme à tes côtés, une femme comme tu les aimes.

 

    Et ce fut ainsi qu’un jour Tahar laissa tout derrière lui et retourna au village à cheval. Il alla vers ce fameux palmier de la rive et joua de son outar. Ezzahiya refit surface. Il lui fit bonjour de la main et elle lui répondit la même chose. Et c’était tout. Tahar prit son cheval et retourna à son travail à Mogador. Mais ce fut avec un  cœur plein d’amour et d’espoir qu’il y retourna. Son travail devint passionnant comme il ne l’avait jamais été. Très vite il retrouva son sourire radieux. Et il reprit le chemin de la mosquée. Dorénavant, il y alla cinq fois par jour. Et plus il y allait plus il voyait combien il était chanceux.

 

    Et c’était ainsi que passaient les jours et les semaines jusqu’au jour où Tahar se fut plus ému qu’il ne pouvait le dissimuler à la vue du Qadi qui entrait dans sa boutique. « Reste où tu es ! » dit le Qadi. « Je viens m’asseoir à côté de toi. » Puis, le Qadi se tourna vers les apprentis et leur dit : « Bonjour tout le monde ! » « Vas-y, vite, va nous apporter du thé ! » dit Tahar à l’un des garçons.

 

    Le Qadi et Tahar se mirent ensuite à bavarder en prenant du thé.

    « Je n’ai jamais songé un instant que vous viendriez ! » dit Tahar. « Les mots me manquent ! »

    « Alors ne dis rien ! » dit le Qadi. « Concentre-toi sur ton travail ! Je vais te dire pourquoi je suis venu aujourd’hui. Eh bien, je suis venu voir l’homme bon qui a prié pour toi. Tu sais quoi, cet homme-là doit vraiment être un homme bon. Vois-tu cela ! Ses prières pour mon fils Ali aussi ont été exaucées ! C’est magnifique, non ? »

    « Si ! »

    Le Qadi soupira. Tahar hésita à lui demander pourquoi.

    « Ali va épouser Chama, » reprit le Qadi soudainement, en fixant le vide. « Pour te dire la vérité, je ne suis pas heureux de ce mariage. »

    « Pourquoi ? » dit Tahar, étonné.

    « Pourquoi ? » répéta le Qadi en soupirant. « Je vais te dire pourquoi ! Ali est mon seul fils, comme tu le sais. J’aurais bien voulu que mon seul fils ait choisi une jeune vierge. Malgré tout c’est mon fils. Je ne peux qu’être content de ce qui le rend heureux. Je dois prendre part à sa joie. Allez, je pars. »

    « Attendez ! Je viens avec vous ! »

    « Non, merci ! Reste où tu es ! J’ai quelque chose à faire en ce moment. Nous nous rencontrerons ce soir et nous irons ensemble voir l’homme bon. Salut ! »

 

    Tahar lui-même poussa un gros soupir maintenant que le Qadi était sorti de la boutique. « Disait-il la vérité ? » se demanda-t-il d’un air embarrassé. « Ou est-ce qu’il était seulement entrain d’extirper la jalousie de mon cœur ? Comment aurait-il pu savoir que je serais jaloux de son fils ? Mais pourquoi était-il aussi attristé ? Il devrait plutôt être aux anges de voir son fils épouser une telle beauté ! Mon père, serait-il si triste si je me mariais avec Chama ? C’est surprenant ça, c’est vraiment bizarre ! »

 

    Le soir arrivé, Tahar emmena le Qadi chez le vieil homme. Chemin faisant, il lui dit :

    « Excusez-moi, Qadi, mais –c’est–c’est–c’est plus fort que moi, je–je–je ne peux pas m’empêcher de vous poser une question, Qadi. »

    « Oui ? »

    « Moi, j’ai vu Chama de mes propres yeux ! C’était une femme de toute beauté. Je ne pensais pas que vous vous opposeriez à ce que votre fils se marie avec elle ! »     

    « Cette Chama-là fait le malheur de ses parents. Comment pourrait-elle faire le bonheur de ma famille ? »

    « J’en suis ahuri ! »

    « Alors tais-toi, s’il te plait ! »

 

 

    Tahar garda le silence pendant le reste de la soirée. Même quand il entendit le Qadi et le vieil homme parler de lui, il fit comme s’il n’était pas là.

 

    Le lendemain matin, Tahar mourut d’envie que le Qadi lui dise au revoir. Mais le Qadi, qui lui souriait maintenant d’un air béat, le regarda longuement avant de lui dire :

    « Est-ce que tu sais qu’Ezzahiya a entendu parler de Chama ? »

    « Oui, je le sais. »

    « Eh bien, Ezzahiya est maintenant une amoureuse passionnée. Elle ne peut plus attendre. »

    « C’est elle qui vous a dit ça ? »

    « Ce n’est pas exactement ce qu’elle a dit, mais cela revenait au même. »

    « Que suggérez-vous alors ? »  

    « Je pense que tu devrais venir avec moi maintenant pour demander sa main en mariage. »

    « Maintenant ? »

    « Oui ! »

 

    Une semaine plus tard, la famille d’Ezzahiya reçut celle de Tahar. Le Qadi aussi fut de la fête. Il fut convenu que Tahar et Ezzahiya se mariaient le même jour que les autres garçons et filles.

    « Maintenant tu peux aller où bon te semblera ! » dit Ezzahiya à la fin de la rencontre, quand elle et Tahar se trouvèrent seuls ensemble. « Je t’attendrai ! »

    « Oui, je vais, et où que j’aille je t’emmènerai là dans mon cœur ! »

    « Et Zina alors ? »

    « Toi et personne d’autre que toi ! »

    « Et Chama ? »

    « Toi et personne d’autre que toi ! »

    « Alors au revoir ! Va en paix ! »

 

    Et quelle paix cela était ! Chaque jour après ce moment-là n’était qu’aussi paisible que le sommeil d’un bébé bien nourri. Et ce n’était que maintenant que Tahar pouvait se concentrer lors de ses prières. Il pouvait donc être tout à fait conscient de ce qu’il disait dans ses prières. Il pouvait sentir que Dieu était avec lui. Il pouvait sentir maintenant que Dieu était constamment à sa droite et que Satan était toujours à sa gauche. « O Dieu ! » dirait-il. « Si j’avais mille dieux à vénérer, je ne vénérerais que Toi ! O Dieu, je t’implore de me pardonner ! »

 

    Mais Tahar continuait, quand même, à jouer de son outar. Qu’importe que ses chansons aient été écrites pour telle ou telle ! Une chanson reste une chanson. Elle dit simplement ce qu’il y a dans le cœur. Et que pourrait-il y avoir dans le cœur de Tahar maintenant sinon l’amour ?

 

    Finie l’époque où Tahar avait dormi sur une natte au foundouq. Désormais, il se couchait sur un lit confortable dans une petite maison près de Smaïl. Il n’était toujours pas propriétaire, mais locataire seulement. Smaïl lui dit un jour : « Crois-moi, cette maison sera la tienne ; elle t’appartiendra plus tôt que tu ne le penses ! » Pour Tahar, ces paroles eurent l’air d’un avertissement, mais qu’aurait-il pu faire sinon rêver, travailler dur et confier le reste à Dieu ?

 

    Et puis vint le jour où Smaïl frappa à la porte de Tahar au milieu de la nuit.

    « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit Tahar d’un ton endormi.

    « Puis-je entrer ? »

    « Je t’en prie ! »

    Les deux s’assirent sur des tabourets dans la petite cour de la maison.

    « Je sais que tu vas dire qu’aujourd’hui ce n’est pas jeudi, » dit Smaïl. « Ce qu’il y a c’est qu’il est survenu quelque chose qui m’a empêché de venir hier. »

    « Il y a quelque chose qui ne va pas ? »

    « Oh, non, pas du tout ! Y a absolument aucun problème. Il n’y a que des solutions ! »

    « De bonnes nouvelles alors ? »

    « Tout à fait ! De très heureuses nouvelles, inchallah ! J’ai une lettre pour toi. »

    « Une lettre du Prince ? »

    « Une lettre du Prince, oui. »

    « Qu’est-ce qu’elle dit, cette lettre ? »

    « Eh bien, elle dit ceci : ‘Maintenant, je vous ai bel et bien débarrassé du venin qui était en vous ; vous pouvez donc travailler pour moi dans mon palais dès à présent.’ ! »

    « Génial ! Mais– »    

    « Mais quoi ? »

    « Je pense qu’il faut que je parle à ma fiancée d’abord. »

    « Très bien ! Tu peux lui parler, mais ne l’écoute surtout pas si elle dit non ! »

    « Je vais voir. »

    « Tahar, si tu dis non au Prince, tu ne feras que nuire à toi-même et à ta fiancée. Je suis venu à cette heure tardive parce que je pensais que tu faisais des rêves. Je pensais que la nouvelle te ferait grand plaisir. »

    « Smaïl, la dernière fois tu m’as déconseillé de travailler au palais du Prince, n’est-ce pas ? »

    « Oui, et je n’ai pas changé d’avis. Mais je t’ai également mis en garde contre la tentation de dire non au Prince, n’est-ce pas ? »  

    « Mais que se passerait-il si j’en parlais à ma fiancée d’abord ? »

    « Je ne peux pas t’en empêcher. Bonne nuit ! »

    « Tu ne restes pas à prendre du thé ? »

    « Est-ce qu’il est prêt ? »

    « Non, je vais le préparer tout de suite ! »

    « Merci en tout cas ! Mais je vais rentrer chez moi pour m’endormir ! »

 

    Il se peut que Smaïl ait bien dormi pendant le reste de cette nuit-là, mais pas Tahar.

 

    Quand enfin le matin arriva, Tahar laissa tout derrière lui et partit pour son village à dos de cheval. Il rencontra Ezzahiya et lui parla de l’offre du Prince, puis il lui dit :

    « Qu’en penses-tu ? »

    « Allons voir le Qadi! » répondit-elle. « C’est lui qui nous dira ce qu’il faudra faire. »

    « Pourquoi le Qadi ? Moi, je suis venu te demander ton avis, pas celui du Qadi ! »

    « N’est-ce pas le Qadi qui t’avait parlé de moi ? »

    « Oui, c’est lui. »

 

    Alors ils allèrent vers le Qadi et lui dirent tout à propos de l’offre du Prince, et il leur répondit : « Non, n’y va pas ! »

    Tahar fut atterré.

    « Ezzahiya, » dit-il en revenant chez eux, « un homme qui connait très bien le Prince m’a dit : ‘Il faut accepter l’offre sans hésitation !’. Et moi j’ai confiance en cet homme. J’ai peur, Ezzahiya ! »

    « Moi je te dis : n’aie pas peur si tu vas te marier avec moi ! Car s’il t’arrive un malheur, il arrivera à moi aussi. Nous sommes tous logés à la même enseigne, n’est-ce pas ? »

    « Mais cet homme a dit– »

    « Etait-ce cet homme-là qui nous avait fait nous rencontrer toi et moi, ou c’était plutôt le Qadi ? Toi, tu fais confiance à cet homme. Moi, j’ai confiance en le Qadi. Si tu penses que ta vie n’appartient qu’à toi, alors fais comme bon te semble. Mais si tu penses que ta vie m’appartient autant que ma vie est la tienne, alors écoute-moi ! On espère, quand même, que je vais devenir ton épouse et la mère de tes enfants ! »

    « Je n’ai plus qu’à m’incliner et obéir, ma chérie. Mais j’espère, moi aussi, que tu reviendras parler au Qadi et lui demander d’écrire une lettre en notre nom expliquant les raisons pour lesquelles je ne pourrais pas aller travailler au palais du Prince ! »

    « Je m’en charge ! »

 

    Cinq jours plus tard, Tahar rencontra Smaïl à son domicile et lui remit la lettre du Qadi d’une main tremblotante. « Très bien, » dit Smaïl calmement, bien que son visage ait trahi son anxiété.

 

    Tahar, lui, était presque fou d’inquiétude, et il n’y avait rien de nature à le rassurer, d’autant plus que Smaïl ne lui adressait plus la parole, sinon une salutation sans cordialité s’ils se croisaient dans la mosquée ou dans une ruelle avoisinante.

 

    Tout cela dura non seulement quelques jours, ou quelques semaines, mais pratiquement jusqu’à neuf jours avant le Jour du Mariage. Peu s’en était fallu que Tahar meure de joie à la vue de Smaïl qui entrait dans sa boutique en courant et l’empoignait par le bras en lui disant : « Viens ! » Alors Tahar lança quelques mots à ses apprentis et alla avec Smaïl à sa demeure.

    « Regarde ! » dit Smaïl, montrant du doigt un coffre au milieu de sa chambre d’amis. « C’est la dot de ta fiancée ! Le Prince en te fait cadeau ! »

    Tahar leva vers son ami un visage rayonnant de joie.

    « Tout cela pour moi ? » s’écria-t-il.

    « Non ! Ce n’est pas pour toi ; c’est pour ta fiancée ! Regarde ! Ça c’est pour toi. » (Il lui remit un porte-monnaie.) « C’est l’argent pour payer la maison. Ne t’avais-je pas dit qu’elle t’appartiendrait plus tôt que tu ne le penses ? »

 

    C’était comme dans un rêve. Tahar paya la maison et amena la dot à sa famille, laquelle en fut restée bouche bée. « Cette fille est une vraie bénédiction ! » s’exclama sa mère, tout en poussant des youyous.

 

    Puis vint le jour tant attendu, le Jour du Mariage. Il y eut une bruine ce jour-là. Et il y eut de la fantasia.

 

    Deux semaines plus tard, Ezzahiya était en train d’apprendre la broderie dans la petite maison de Tahar à Mogador. Lui, il était allongé juste à côté d’elle, et il lisait un livre.

    « Qu’est-ce que tu es en train de lire ? » dit Ezzahiya.

    « Je lis mon histoire, » répondit Tahar.

    « Ton histoire ? »

    « Oui. Elle a été écrite par l’écrivain du Prince. »

 

                                                                                   FIN


Mohamed Ali LAGOUADER
 

Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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23 février 2009 1 23 /02 /février /2009 18:18

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Réflexions sur la fin de l'Histoire

 

L'Histoire aurait pu finir le jour même où Noé monta à bord de l'Arche. Toute la civilisation que l'Homme avait réussi à bâtir s'est vue s'évaporer du jour au lendemain. Aucune ville, ni palais, ni école, ni route, ni jardin- rien ne survécut au Déluge. Rien que ce qu'a été sauvé dans l'Arche. D'où, l'Histoire a eu une seconde chance de reprendre son chemin grâce justement à ceux qui ont été sauvés dans l'Arche.

Ceux-ci furent, entre autres, une poignée de gens ayant dans leurs têtes un certain savoir. Ce savoir-là comprenait aussi bien ce que ces gens savaient du monde (ou la Nature ) que ce qu'ils savaient de Dieu. Ayant connu de première main les deux genres du savoir, les compagnons de Noé savaient ce que valait chacune de ces deux branches du Savoir.

De par leur expérience sans précédent, les compagnons de Noé se sont rendus compte que ce qui importait plus pour Dieu était le Dine plutôt que la Dounia. Ils se sont donc rendus à l'évidence que les gens (hommes et femmes) étaient plus importants –aux yeux de Dieu– que leurs habitations, montures, argent ou n'importe quelle autre chose qu'ils pourraient avoir en leur possession. Il découle de cela que les gens devraient en fait penser beaucoup plus à Dieu qu'à leurs biens les plus chers.

Ont été sauvés dans l'Arche non seulement des gens, mais aussi des animaux. Les gens ainsi sauvés avaient le savoir qui leur permettait de s'occuper de ce qu'ils avaient emmené avec eux dans l'Arche, mais aussi de bien gérer leur existence dans le monde retrouvé. Ils avaient "importé" –dans leurs têtes– ce savoir qu'ils avaient "hérité" de leur peuple, et l'ont fait passer par la suite aux générations futures. En sus de ce savoir du monde, les gens de l'Arche de Noé n'ont pas manqué de transmettre un "message" à ceux qui leur succédèrent. Le message disait, en substance, que le monde appartenait à Dieu et que, par conséquent, l'Homme devrait vénérer Dieu.

Une autre civilisation humaine du nom de Âad a vu le jour quelques temps après. On s'est mis à construire de nouveaux palais, de nouveaux jardins ; de nouvelles écoles, routes, usines, etc. L'Homme s'est retrouvé doté d'un savoir du monde qui ne cessait de s'étendre. Dieu alors rappela à l'Homme que tout cela était merveilleux s'il ne le détourna pas du droit chemin, si on n'oublia pas Dieu. Dieu a dit –par l'intermédiaire de son Messager– qu'Il n'était aucunement contre une telle civilisation prospère tant que l'Homme le vénérait, puisque ce n'était autre que Lui, Dieu, qui avait rendu cette civilisation possible en premier lieu.

Mais le peuple de Âad, comme d'ailleurs celui de Thamoud par la suite, se fichèrent de ce que Dieu leur avait dit. Dieu, lui aussi, fit fi de leur "civilisations". Seuls ceux qui avaient reçu la parole de Dieu avec de grands égards furent épargnés, afin qu'ils puissent faire passer le Message de Dieu aux générations futures.

Et c'est ainsi que le message parvint à Abraham. Il en parla à son peuple, lequel –comme Âad et Thamoud– se montra fier de sa propre civilisation. Leur roi, Nemrod, osa se comparer à Dieu. Abraham, quant à lui, ne fût guère impressionné ni par le roi ni par son royaume, car il savait que c'était Dieu qui faisait les rois et leurs royaumes. Alors il quitta son peuple pour toujours.


Abraham prit le chemin d'une contrée beaucoup moins prospère que son pays natal. Il alla en Palestine en vue de répandre le savoir qu'il croyait valoir plus que ce que valait le royaume de Nemrod. Les fils d'Abraham suivirent ses enseignements. Eux aussi eurent la conviction que le savoir de Dieu était encore mieux que le savoir du monde. Cette conviction inébranlable fit roi de Joseph, un petit fils d'Abraham.

Contrairement à Nemrod, le Roi Joseph ne compara pas son pouvoir à celui de Dieu, mais tout simplement il le vénéra. Tout comme l'a fait, après lui, les rois David et Salomon. Ils étaient tous rois et en même temps de bons croyants en Dieu. Ils représentèrent la preuve irréfutable que Dieu n'a jamais été contre la civilisation et les royaumes prospères si l'Homme ne manquait pas à son devoir de le vénérer.

La question qui se pose est la suivante : pourquoi ces " bons" royaumes n'ont-ils pas duré à jamais ? Pourquoi y avait-il de "mauvais" royaumes aussi ? Ce n'est pas facile de répondre à de telles questions. Mais ce qui est très intéressant, c'est que l'Histoire nous fournit des indices.

Un grand nombre de choses que nous utilisons aujourd'hui furent inventés par divers peuples dans diverses régions en diverses époques. Le bronze, par exemple, fut inventé par les Chinois. Le verre, dit-on, fut inventé par les peuples de la Mésopotamie. Les Egyptiens, eux, inventèrent le papier; les Phéniciens inventèrent l'alphabet, etc. Chaque peuple assimila les connaissances d'autres peuples et finit par faire ses propres inventions, et de cette manière l'Homme étendit son savoir du monde, ce savoir qui se répandit partout à travers le commerce et les conquêtes. Une fois installés, les conquérants héritèrent le savoir du peuple vaincu pour soit le ramener chez eux, soit le répandre dans d'autres lieux. En même temps, les conquérants introduisirent leur propre mode de vie, leurs pensées, leurs arts ainsi que leurs religions.

L'interaction entre tant de puissances, tant de civilisations et tant de modes de vie rendit nécessaire pour chaque peuple de défendre sa propre existence. Chaque peuple (ou nation) eut à défendre tout ce qui fut en jeu pour eux, y compris leurs cultures. Et c'est ainsi que ceux qui crûrent en Dieu se durent de défendre leur foi par tous les moyens disponibles, y compris ceux qui avaient été inventés ou développés par des nations non croyantes. De tels moyens pourraient avoir compris l'alphabet des Phéniciens et la logique des Grecques. On ne peut ainsi dire que les nations non croyantes furent "en surnombre", "superflues". Tout au contraire, les nations non croyantes n'en furent pas moins utiles que celles qui crûrent en Dieu par le simple fait de leur contribution (voulue ou non) à la propagation de la croyance en Dieu.

Ce qui est à noter également, non sans curiosité, c'est le fait que la plupart de ces premières interactions entre les différentes nations opposées les unes aux autres eut lieu juste là où Abraham fut un jour: la Palestine. Les Egyptiens, les Babyloniens, les Perses, les Hittites, les Grecques, les Romains, et beaucoup d'autres- tous eurent là une certaine présence à un moment de l'histoire. Puis vinrent les Arabes. Eux aussi vinrent d'un autre lieu où Abraham fut un jour: la Mecque. Ces Arabes se retrouvèrent en train de se frayer des passages en tous sens, allant vers des nations qui avaient connu d'impressionnants empires, et finirent par bâtir leur propre empire s'étendant sur la plupart du monde connu jusqu'alors.

Il s'en suivit une magnifique interaction à l'échelle mondiale. Les Arabes empruntèrent aux Grecques, aux Perses et autres leur ancien savoir, alors en veilleuse, et le mirent à jour, l'enrichirent et puis le propagèrent là où ils allèrent. Bagdad devint alors la capitale mondiale du savoir. Et à l'Ouest il y eut une certaine Cordoue, où le savoir arabe fut transmis à l'Europe grâce à la traduction. Averroès parla alors de Dieu aussi bien aux Musulmans qu'aux Européens non musulmans en utilisant la logique d'Aristote.

Bagdad fut détruite, mais le savoir islamique survécut. Il survécut parce qu'il avait été inscrit non seulement dans les livres que les Mongols jetèrent à la rivière du Tigre, mais aussi dans les cœurs et les esprits des gens. Tout comme la destruction de la librairie d'Alexandrie dans l'antiquité, la perte des librairies de Bagdad aurait pu constituer une tragédie beaucoup plus amère s'il n'y avait pas ce que j'ai appelé "interactions". La ville de Marrakech, que les Almoravides construisirent et en firent leur capitale, fut complètement et délibérément détruite par leurs successeurs Almohades. Ces derniers reconstruisirent la ville entière de la plus belle manière possible, parce qu'ils avaient déjà "reçu" le savoir nécessaire de leurs prédécesseurs. Tant que le savoir est intact, peu importe la beauté ou l'immensité de ce qu'a été détruit. Il pourra toujours être reconstruit.

Même la reconstruction de toute une nation est possible s'il y a le savoir nécessaire pour le faire. L'Europe soutira aux Arabes leur savoir, puis se reconstruisit en l'affaire de quelques générations.

Le problème c'est que ce savoir arabe fut pour l'Europe en quelque sorte pernicieux. Les cours d'Averroès apprirent aux européens à aborder la religion autrement. Des voix s'élevèrent alors contre la manière dont l'Eglise enseignait la religion jusqu'alors. Pour se défendre, l'Eglise répondit par la persécution des gens du savoir tel que Galilée.


Le conflit entre l'Eglise et les nouveaux savants engendra de nouvelles opinions. Certains se raccrochèrent à leurs croyances religieuses, et pour se défendre ils recoururent même à la philosophie et à la logique d'Aristote. D'autres rompirent carrément avec l'Eglise et baptisèrent leur doctrine "laïcisme". Et pour se défendre, ces derniers eurent recours à l'expérimentation de leur savoir acquis du monde, excluant toute référence au monde occulte.

Ce nouveau savoir du monde, qui fut exclusivement basé sur l'expérimentation, aboutira à la Révolution Industrielle.


Le développement industriel eut pour conséquence de répandre le savoir à des échelles phénoménales. Cependant, ce savoir demeura restreint à là où l'industrie fut florissante.

L'Eglise sut comment mettre à son profit cette industrie florissante. Partout où il y eut un nouveau site industriel il y eut une grande église. De plus, les hommes d'Eglise préparèrent le chemin à leurs états industriels respectifs pour s'emparer de nouveaux territoires sur d'autres continents. Et les hommes d'Eglise et ceux qui ne s'intéressèrent qu'à la vie d'ici-bas s'entendirent sur un mots magique : civilisation. Cette civilisation dut se répandre à travers l'occupation.

L'occupation rendit possible pour plus de gens d'aller à plus d'endroits du monde. Et c'est ainsi que des africains "allèrent" en Amérique, portant avec eux leurs religions, y compris l'islam. D'autres musulmans furent emmenés en Europe, où ils continuèrent à pratiquer leur religion. Des orientalistes (d'Europe) allèrent au monde arabo-musulman pour "rendre" une partie du patrimoine arabo-musulman aux Arabes et aux musulmans qui vinrent juste de se réveiller.

A présent nous constatons que ce que fut un jour importé (d'Europe) est en train d'être exporté assorti d'une valeur ajoutée. Ceci se fait grâce à l'internet et aux chaînes de télévision satellitaire.

Beaucoup plus que n'importe quelle autre religion, l'islam est la religion dont l'expansion est la plus rapide en Amérique du nord (U.S.A.), le pays qui inventa l'internet et la télévision satellitaire. En Amérique d'aujourd'hui on trouve des imams américains (de souche) qui connaissent le Coran et le Hadith par cœur et qui ont autorité pour émettre des "fatouas". Toute la littérature islamique s'est répandue un peu partout, grâce à l'internet. Cela est rendu possible par la technologie américaine et l'argent de pétrole arabe.

Cet argent de pétrole arabe a contribué à la construction de grandes mosquées, de grands instituts et librairies islamiques, et à l'impression du Coran et d'autres livres religieux en grandes quantités en diverses langues à divers endroits du monde.

Même à l'intérieur des pays musulmans les plus pauvres l'expansion de l'islam n'est guère moins rapide que la poussée démographique. Partout où vous allez, vous trouverez une nouvelle mosquée et une nouvelle école (où l'on fait connaître Dieu aux gens), et ce parce qu'il y a un nouveau village, une nouvelle ville ou banlieue. Les petites villes deviennent
de plus en plus grandes, les mosquées et les écoles aussi. Le nombre de gens qui se familiarisent avec Dieu ne cesse donc d'augmenter.


Les moyens modernes de communication et de transport ainsi que les systèmes modernes d'éducation ont rendu l'interaction à l'échelle mondiale incroyablement plus facile chaque jour un peu plus. De plus en plus de gens sortent d'analphabétisme. De plus en plus de gens se connaissent entre eux. De plus en plus de gens viennent les uns vers les autres. L'immigration, le tourisme ainsi que les voyages d'affaires jouent de nos jours un rôle incroyable dans l'échange qui va croissant de l'expérience humaine. La mondialisation, elle, ne fera que pousser davantage ces échanges encore plus loin.

Faut-il rappeler que l'islam a fait son entrée dans beaucoup de régions du monde sans avoir eu à se servir de l'épée. L'Indonésie et des parties de l'Afrique sub-saharienne sont parmi les régions où l'islam fut introduit à travers le commerce plutôt que la guerre.

Cela est encore possible aujourd'hui. Il n'y a pas besoin de bombes à fragmentation pour promouvoir le christianisme ni d'attaques suicides pour promouvoir l'islam. L'islam est pour la liberté de choix. L'islam est sûr de soi puisque le Coran dit que c'est la vraie Parole de Dieu. La vérité finira toujours par se savoir. Sinon, pourquoi la considérerait-on vérité ? Il ne devrait y avoir alors de peur pour un prêtre chrétien de s'exprimer au sujet du Christianisme en direct sur la chaine Iqra TV, ou pour un imam de parler de l'islam en direct sur World Harvest Radio. Pourquoi ne devrait-il pas y avoir une sorte de compétition loyale entre tous ? La vérité finira toujours par se savoir !

J'aimerais dénommer ma théorie "la théorie d'al-Haq". Lisez, si vous voulez, le verset 52 de FUSSILAT. Il paraît comme si l'Histoire s'achemine vers le jour où le savoir de Dieu atteindra tous les coins du monde. AL FATIHA deviendra le texte le plus connu par cœur partout dans le monde. Dieu sera prié dans toutes les langues, dans toutes les régions du monde, sur terre, sur mer, dans les airs et même dans l'espace. Il ne restera guère un lieu sur terre où Dieu ne sera pas connu de l'Homme.

C'est à ce moment-là que l'Histoire pourrait finir. On pourrait alors imaginer Dieu dire aux Anges : "Ne vous avais-je pas dit…" (AL BAQARA : 32)

Ensuite, "l'islam finira étrange comme il commença étrange." Un triste dénouement, n'est-ce pas ?

WALLAH A'LAM

 

Mohamed Ali Lagouader

 

Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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