Les deux quittèrent la maison d'Ezzahia et se dirigèrent vers le pont, là où le Qadi prit congé de Tahar. Mais celui-ci n'eut pas plus tôt commencé à jouir d'être seul à nouveau, pour en fin pouvoir rêver d'Ezzahia, quand une voix le héla. Ce fut le fils du Qadi.
« Tahar, » dit-il avec impatience, « je t'en prie, dis-moi tout sur cette femme à laquelle mon père a fait allusion l’autre jour ! »
« Plus on est de fous plus on rit ! » pensa Tahar, tout en éclatant de rire. Toutefois, il s’assit sous un arbre de la rive et dit au fils du Qadi tout ce qu’il voulait savoir sur Chama.
« Je veux épouser cette femme-là ! » dit le fils du Qadi soudainement. « Dis-moi, comment fait-on pour arriver à là où elle habite ? »
« Elle habite si loin ! » répondit Tahar au milieu des rires. « Mais laisse-moi te dire une chose, hein ? Pourquoi ne vas-tu pas avec moi à Mogador ? Je te montrerai un vieil homme là-bas. Il est un regragui comme nous. Tu sais, nous les regraguas, quand nous prions, nos prières sont exaucées. »
« C’est vrai, en effet ! Nous avons ce bonheur-là, » dit le fils du Qadi. « Mais qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? »
« Je te l’ai dit ! Je t’emmènerai voir un vieil homme qui habite Mogador. Eh bien, sache que cet homme-là a prié pour moi et sa prière semble avoir été exaucée. Pourquoi ne vas-tu donc pas lui demander de prier pour toi aussi ? »
« J’irai avec toi ! Mais, s’il te plaît, ne dis rien à mon père ! »
Tahar rit maintes et maintes fois comme il parlait. A un moment donné, il se tordit de rire. Mais derrière sa jovialité apparente se cacha un sentiment de jalousie.
Ce sentiment ne le quitta guère même quand il fut rentré chez lui. « Mais il n’a rien d’extraordinaire, lui, qui puisse faire de lui le mari de Chama, » pensa-t-il, en sentant la jalousie ronger son cœur à nouveau. « Pourquoi donc tu ne l’épouses pas, toi, si tu penses que lui ne la mérite pas ? »
Trois jours plus tard, Tahar et le fils du Qadi arrivèrent à Mogador. Chacun réserva une chambre dans le même foudouq. Ensuite, Tahar emmena le fils du Qadi à l’endroit où il avait vu Âmmy Abderrahmane la dernière fois. Mais ils ne le trouvèrent pas là-bas. Alors, ils parcoururent le labyrinthe des ruelles jusqu’à ce qu’ils arrivent à la ruelle où habitait le vieil homme. « C’est son domicile, » dit Tahar au fils du Qadi à voix basse comme ils passaient devant une porte en bois, bleue comme toutes les autres portes. Puis Tahar poursuivit : « Je suis désolé, mais je ne devrais pas apparaître avec toi avant que tu n’aies rencontré cet homme. Je pense qu’il est beaucoup plus difficile de faire la rencontre de cet homme-là que d’obtenir de parler à un prince ! »
« Mais je n’irai que si tu viens avec moi ! »
« Désolé, je ne peux pas. »
« D’accord. Au revoir, je te laisse. »
Tahar laissa le fils du Qadi et alla à la mosquée. Il effectua ses ablutions et prit un coran sur une étagère et commença à le lire à voix basse. « Me voilà sans emploi, » pensa-t-il, tout en continuant à lire. « Je ne peux pas retourner à la boutique de H'sein. H'sein a dû tout dire à Smaïl à propos de mon geste l'autre jour. Où aller alors? Devrais-je aller aux tailleurs du Mellah? Non, surtout pas maintenant, je devrais attendre. Je dois rencontrer Smaïl d'abord. Smaïl se montrait en ville tous les jeudis, et demain sera le jeudi. »
Mais Smaïl se détourna de lui quand leurs regards se croisèrent pendant un moment dans cette même mosquée. Tahar était assis à l'arrière de la mosquée lorsque Smaïl entra. Mais au lieu d'aller vers Smaïl, Tahar ramassa ses chaussures et sortit furtivement de la mosquée, puis il courut en direction du foundouq, là où il pensait pouvoir trouver le fils du Qadi. Et il le trouva là-bas.
« Je t'en prie, Ali! » dit Tahar, en haletant. « Viens avec moi, vite! »
« Mais qu'est-ce qu'il y a? »
« Tu vois, le jeune homme qui m’a présenté au vieux et au maître tailleur est à la mosquée en ce moment. »
« C’est vrai ? »
Ali se leva d’un bond, le visage rayonnant de joie.
« Mais attends un instant ! Ali ! Ecoute-moi ! Tu peux lui parler à propos du vieux tout à l’heure. Mais maintenant mon problème est si urgent. Tu sais, je me sens fautif à l’égard de cet homme parce que j’ai été peu aimable envers le maître tailleur. Je t’en prie, viens avec moi et parle-lui de ça d’abord. Dis-lui que je suis désolé. S’il te plaît, parle-lui en mon nom. Dis-lui n’importe quoi ! L’essentiel pour moi c’est que je me réconcilie avec lui. »
« Et moi alors ? »
« Ali ! Dépêche-toi ! Allons-y avant qu’il ne quitte la mosquée ! »
Tahar se tint à l’écart pendant que Ali déploya sa force de persuasion à fin d’amadouer Smaïl, qui, même après la réconciliation, sembla avoir trop de choses à dire. Ils regardaient tous les trois la mer du haut du passage de la Skala lorsque Smaïl dit, sans même jeter un coup d’œil à Tahar :
« L’ingratitude est un crime contre l’ensemble de la société, car si tu n’est pas reconnaissant, tu ne rendras en aucune manière la faveur que l’on t’a faite, et de ce fait, tu risques d’endurcir les cœurs de certains hommes de bonne volonté, et puis d’autres gens –qui aurait pu être reconnaissants– pourraient bien se voir privés de faveurs à cause, justement, de ce changement d’attitude. »
« Je suis désolé, » dit Tahar, en pensant à Chama. « Tu sais quoi, j’ai bien failli perdre la vie, seulement une femme m’a sauvé. Elle a parlé à la femme d’un prince de moi. » Smaïl dressa l’oreille comme Tahar poursuivit : « Vraiment, je ne sais pas comment remercier cette femme. J’aurais voulu pouvoir lui trouver un mari convenable qui la rendrait heureuse. »
« Pour ma part, je suis tout à fait disposé à l’épouser et à la rendre heureuse ! » dit Ali.
« Je pense qu’elle te refuserait, » dit Tahar d’une manière distante.
« Pour quelle raison ? »
« Parce qu’elle est une femme d’une grande beauté. »
« Où l’as-tu vue ? » dit Smaïl.
« Eh bien, je dois te raconter une histoire, alors ! »
« Bien ! Raconte-moi ton histoire ! Je suis tout oreilles ! » (A suivre)
Les servantes emmenèrent Tahar dans une grande chambre meublée d’un lit et lui dirent qu’elles reviendraient à l’heure du déjeuner. Tahar s’assit alors sur le lit et leva le visage vers le lustre qui pendait au plafond plâtré. Ses pensées se reportèrent distraitement à la mosquée de la Koutoubia. « Ca fait des jours maintenant que je n’ai plus fait la prière, » soupira-t-il. Puis il regarda les carreaux bleus dans les murs qui ressemblaient à quatre belles tapisseries et il ne put s’empêcher de penser à Mogador. « Est-ce que je vais avoir en quelques mois seulement ce que Smaïl n’a pu avoir qu’en dix ans ou plus ? » pensa-t-il. Il regarda le tapis rouge sous ses pieds et le vase placé à côté du lit, puis ses pensées l’emmenèrent à l’oued, et puis à Ezzahia. « Que dirait Ezzahia si elle savait que je suis ici ? » pensa-t-il avec fierté. « Et Zina, serait-elle au courant ? Et Mouéna ? Et Chama ? Je n’oublierai pas Chama. J’ai pensé, à tort, qu’elle m’avait laissé tomber, mais non, elle a tenu sa parole. Mais toi, est-ce que tu as tenu ta parole ? Qadi Allal, ne t’a-t-il pas dit que tu devrais rester fidèle à Ezzahia ? C’est quoi ce que tu as fait avec Mouéna ? C’est ça la fidélité ? Comment te sentirais-tu si l’un de ces deux hommes que tu as vus avec Ezzahia lui posait la main sur la cuisse ou sur les lèvres ? Ô Dieu, pardonne-moi ! Ô Dieu aide-moi à quitter le péché ! … » Son regard tomba sur un chapelet accroché à un clou. Il se précipita et le décrocha. Et il continua à dire son chapelet en toute sérénité jusqu’à ce qu’il ait entendu quelqu’un frapper à la porte. Il cacha alors le chapelet sous l’oreiller et sauta du lit. Il ouvrit la porte d’une poussée. Deux servantes rentrèrent une table couverte de plats et s’en allèrent aussitôt.
Tahar s’assit en tailleur près de la table que les servantes avaient mise en plein milieu de la chambre. Tahar, qui était habitué aux repas à un seul mets, ne s’y retrouva plus maintenant qu’il faisait face à une table couverte de pas moins de sept plats différents, certains fumants, d’autres plutôt froids. « Par quoi devrais-je commencer ? » se demanda-t-il avec un sourire. Mais comme il commençait à manger, remarquant que toutes les assiettes et les couverts étaient soit en argent, soit en verre de bonne qualité, il ressentit une douleur aiguë au cœur. Ce ne fut pourtant pas du poison, ou d’autre chose d’aussi grave, mais juste un sentiment. Il estima qu’il ne méritait pas tout cela. « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter tous ses soins et toutes ses attentions ? » pensa-t-il, les yeux larmoyants. « S’agit-il d’une bonne chose qui serait suivie d’une mauvaise chose ? A Dieu ne plaise que ceci soit vrai ! Je devrais reprendre mes prières aujourd’hui même. Je vais leur demander de me laisser aller prier dans la mosquée. Je devrais être bon si je veux que Dieu soit bon envers moi. Ô Dieu, aide-moi !... » Tahar s’essuya les yeux et son cœur s’apaisa. Et il mangea de bon appétit. Quand il eut mangé, il s’assit sur le lit et se mit tout d’un coup à chanter. Il chanta à voix basse des chants qu’il avait chantés à Ezzahia, là-bas sous le palmier de la rive, tandis qu’Ezzahia s’asseyait de l’autre côté de l’oued et l’écoutait silencieusement.
Une heure plus tard, les servantes revinrent desservir la table. Et comme elles sortaient de la chambre, un homme d’une quarantaine d’années rentra, des livres sous le bras, et dit : « Je suis l’Ecrivain du Prince ». L’écrivain mit Tahar en face de lui et lui expliqua comment ils allaient travailler ensemble. « Vous serez comme un professeur qui fait un cours et moi je vais écrire tout ce que vous dites, je vous servirai de nègre ; » dit l’écrivain, « après, je vais récrire votre version, et puis je vous la lirai au cas où vous voudriez y ajouter quelque chose que vous auriez pu oublier de dire dans votre première version, d’accord ? Mais maintenant laissez-moi vous donner un exemple du genre d’histoire que le Prince vous demande. Le Prince veut une histoire comme l’une de celles-ci qui sont racontées dans ce livre, intitulé ‘Mille et Une Nuits’. Voici deux autres livres du même genre : celui-ci s’appelle ‘Al Hilaliya’ et celui-là s’intitule ‘Al Ântariya’. Et puis Tahar écouta en silence, émerveillé, comme l’écrivain lisait un des contes de Mille et Une Nuits. A ce moment-là, il sentit quelque chose qu’il n’avait jamais ressentie avant, même pas quand il avait vu pour la première fois Zina ou Ezzahia ou même Chama ! Tout simplement, il tomba amoureux de cette histoire, mais ce fut un amour différent –un amour qui ne laissait pas de douleur au cœur, un amour qui ne causait pas de soucis à l’esprit. Ce fut un bel amour. Ce fut un amour paisible. Et pendant que l’écrivain lisait son histoire à haute voix, les pensées de Tahar vagabondaient à Marrakech, à Mogador, à Chiadma et à Âbda.
« C’est ça le genre d’histoire dont le Prince serait ravi, » dit l’écrivain soudainement, en regardant Tahar gentiment.
« C’était vraiment une bonne histoire, » répondit Tahar avec un sourire engageant. « Je suis jaloux de vous ! C’est dommage que je puisse à peine lire et écrire. Mais je vais certainement faire tout mon possible pour apprendre à lire un livre comme celui-ci. »
« Maintenant que vous avez rencontré le Prince, vous aurez certainement assez d’argent pour faire ce que vous voudrez. Ce ne serait alors qu’une question de volonté. »
« J’ai de la volonté ! Je ferai tout ce qu’il est humainement possible de faire pour apprendre tout ce qu’un homme de mon âge puisse apprendre. »
« Bien ! Mais, maintenant, nous allons commencer ! Racontez-moi votre histoire ! »
« Ne pourriez-vous pas demander aux gens d’ici de me laisser aller faire un petit tour en ville cet après-midi ? Cela m’aiderait certainement à vous raconter mon histoire de la meilleure façon possible ! »
« Je ne peux pas vous le promettre. Mais je vais voir. »
L’écrivain s’absenta un moment et revint dire à Tahar qu’ils pouvaient aller faire un tour en ville.
« Que voulez-vous voir ? » demanda l’écrivain, en guidant Tahar en dehors de la maison du Prince.
« Vous savez, » dit Tahar timidement, « je suis né dans un village au bord de l’Oued Tensift. Je n’avais jamais mis les pieds dans une ville jusqu’il y a quelques mois. J’ai vu seulement Marrakech et Mogador.»
« Eh bien, Safi n’est pas si différente que ça. C’est comme Mogador, ou presque. C’est une ville fortifiée, et elle fait face à la mer. Regardez, nous voici dans la rue principale. Elle mène d’ici à Bab Chaâba. Nous l’appelons Zenkat Socco. Là-bas vous voyez les principaux souks. Voici le mur exposé au nord. Voilà Bab Chaâba, c’est la porte principale, comme vous voyez. Et voici le quartier des potiers. »
« Et la mosquée, elle est où ? »
« Elle est un peu plus loin là-bas, juste à côté de la rue. »
« Je veux y faire la prière. »
« D’accord. Nous irons à la mosquée quand nous entendrons le muezzin. Maintenant, continuons notre chemin ! »
L’écrivain fit Tahar visiter d’autres parties de la ville. Il lui montra les ruines de l’église, construite par les Portugais, qui, selon l’écrivain, n’avaient pas pu rester dans la ville plus de trente-trois ans. Tahar, qui n’avait jamais entendu parler de Portugais, se demanda à quoi ils ressemblaient et ce qu’ils faisaient là. L’écrivain lui parla aussi de la Kechla, laquelle, dit-il, avait été construite par les Saâdiens. « C’était qui ces Saâdiens ? » demanda Tahar timidement. « C’était des rois qui ont gouverné le Maroc jadis, » répondit l’écrivain, se rendant compte de l’embarras de Tahar. « Regardez ces tours là-bas et ces toits couverts de tuiles vertes ! Il y a un ryiad là-dedans, il s’appelle Riyad El Bahia. Maintenant, sortons de la ville ! Je vous montrerai un autre endroit, juste en dehors de ces remparts. »
Cet autre endroit fut Qasr El Bahr, qui, selon l’écrivain, avait été construit par les Maures, et non pas par les Portugais. Et de là, Tahar vit bien la mer, qui lui rappela la Skala de Mogador, et donc le foudouq, et puis le palmier de la rive, là où il s’était habitué à s’asseoir et jouer à l’outar en attendant qu’Ezzahia apparaisse. « Si seulement elle était avec moi ! » soupira-t-il, tandis que l’écrivain continuait à lui parler de tout ce qui pouvait être vu de là. « Savez-vous pourquoi ces fortifications ont-elles été construites ? » demanda l’écrivain soudainement. « Non, » dit Tahar d’un air honteux. « Eh bien, je vais vous dire pourquoi, » dit l’écrivain gentiment. « Ces murs ont été construits pour protéger notre pays des Chrétiens. » « Ah bon ! » dit Tahar, se sentant honteux de son ignorance. « Je pense que ça suffit. On rentre ? »
Et il retournèrent en ville, d’où provenaient les mêmes bruits de gens et d’ânes errant aux alentours du quartier des potiers ou disparaissant dans le labyrinthe des ruelles étroites environnantes. Ce fut encore et toujours les mêmes odeurs, les mêmes couleurs. Ce qui fut nouveau cette fois-ci provenait d’une maison avec des fenêtres bleues : une musique que Tahar n’avait jamais entendue avant.
« C’est quoi ça ? » demanda Tahar d’une voix timide.
L’écrivain rit, et dit :
« C’est notre musique à nous ! Nous l’appelons Al-Âïta. Voyez-vous, c’est le genre de musique que le Prince aime tant ! »
« Oh, je vois ! J’ai entendu parler d’Al-Âïta, mais c’est la première fois que j’entends la musique. Que disent-ils dans leurs chansons ? »
« Eh bien, ils chantent l’amour, ce genre de chose. »
« C’est le muezzin, je crois ? »
« Oui. Allons à la mosquée ! »
Tahar fit ses ablutions et se dépêcha de prendre un coran d’un petit rayon de livres près du minbar. Mais il avait à peine lu quelques lignes lorsque l’imam se leva pour mener la prière.
Une fois sortis de la mosquée, Tahar dit à son guide :
« Pourriez-vous me prêter un coran pendant mon séjour à la maison du Prince ? »
« Bien sûr ! Mais maintenant oublie tout ça ! Le temps est venu de me raconter votre histoire, n’est-ce pas ? »
A leur retour à la maison du Prince, une servante vint vers Tahar, et lui dit :
« Pourriez-vous me donner une idée de l’âge et de la taille de votre femme ? »
« Vous voulez dire la femme de mon village ? »
« Oui. »
« Eh bien, elle a entre dix-huit et vingt ans. Elle n’est ni petite, ni grande. Elle n’est ni mince, ni grosse. C’est bon comme ça ? »
« Oui, je peux maintenant me la représenter ! »
Au même moment, l’écrivain fit signe à une autre servante de lui apporter du thé.
Et ce fut ainsi que Tahar et l’écrivain s’assirent l’un en face de l’autre dans cette luxueuse chambre et parlèrent en prenant du thé. Tahar se mit à raconter son histoire pendant que l’écrivain la griffonnait. Mais Tahar ne put s’empêcher de faire une digression de temps à autre. L’écrivain sembla tolérer cela. Il répondit même avec affabilité aux commentaires et aux questions de Tahar, tout en se servant du thé après chaque réponse. Tahar ne se priva pas de faire des remarques sur le thé lui-même, qui, dit-il, fut un peu différent de celui qu’il s’était habitué à prendre chez lui. Il fit des observations sur l’encrier, sur la plume, sur le papier jaune (utilisé par l’écrivain), sur le lustre au-dessus de sa tête, sur le quartier des potiers… « J’aime les gens curieux, » dit l’écrivain à un moment donné, « mais la curiosité n’est pas toujours une bonne chose. » Ce fut seulement à ce moment-là que Tahar arrêta de faire des commentaires.
L’écrivain et Tahar firent ensemble leurs prières du coucher du soleil et du soir, ils dînèrent ensemble, ils lurent le coran ensemble, et ils reprirent leur histoire à la lueur d’une bougie jusqu’à ce que Tahar dise : « Désolé, je suis fatigué maintenant. » L’écrivain ramassa alors son matériel et quitta la chambre sans sourciller.
Mais même quand Tahar éteignit la lumière et tomba sur le lit, épuisé, il ne put dormir. Il pensa pendant un moment au monde des livres. Il pensa à la manière dont il pourrait devenir, un jour, aussi bien informé que l’écrivain, aussi sage que Qadi Allal, aussi intelligent que Smaïl. Il revit en esprit ce qu’il lui était arrivé à Marrakech, à Mogador, à Krémate, avant que ses pensées ne tombent sur le village d’Ezzahia. « Pourquoi pas ? » se dit-il. « Pourquoi ne pourrais-je pas avoir une belle maison comme celle de Smaïl ? Le Prince pourrait très bien me donner ou –au moins– me prêter un peu d’argent pour ouvrir une boutique à Mogador, et puis je pourrais gagner assez d’argent pour acheter –ou me faire construire– une belle maison ou deux, et peut-être pourrais-je acquérir une vingtaine de khaddames de terres fertiles, et puis de nombreux jeunes du village pourraient donc travailler dans mes champs et faire pacager mes troupeaux. Je pourrais même épouser une femme ou deux en plus d’Ezzahia. Pourquoi pas Chama ? »
L’écrivain acheva l’histoire de Tahar et en lut des extraits au Prince en présence d’un groupe d’hommes choisis, dont Tahar lui-même.
« Votre histoire est vraiment merveilleuse, » dit le Prince, en regardant Tahar gentiment. « J’espère que ma récompense le sera aussi. »
« Vive le prince ! Que Dieu Vous garde, nâamass ! » répondit Tahar d’une voix tremblotante.
La récompense du Prince consista en une petite somme d’argent et pas moins de sept robes, deux colliers et un burnous. Quand Tahar retourna dans cette luxueuse chambre, les larmes ruisselèrent sur ses joues comme il examinait les robes une à une. « Ezzahia doit être une femme bénie, n’est-ce pas ? » pensa-t-il avec regret. « Je devrais être aussi béni qu’elle si je l’épousais. Ce n’est que Satan qui me ferait penser à me marier avec une autre femme en plus d’elle. Mais Ezzahia, est-ce qu’elle pense encore à moi ? »
Le lendemain matin, Tahar prit le chemin du retour, sous l’aile du Prince. Aussitôt son arrivée, il tomba dans les bras de sa mère, et puis tout le village sortit pour l’accueillir chaleureusement. Son père lui fit fête. Il dressa deux grandes tentes pour les invités. Il abattit en leur honneur une grosse vache et leur servit une cuisine on ne peut plus soignée.
Parmi les invités furent les jeunes du village. Tahar se joignit à eux et plaisanta avec eux, puis l’un d’entre eux dit :
« Âouissa n’est pas là. Sa femme Zina lui donne beaucoup de joie. C’est dommage, n’est-ce pas ? »
« La beauté n’est pas tout, » répondit Tahar avec une boule dans la gorge, tout en détournant les yeux de celui qui venait de lui rappeler Zina à brûle-pourpoint. Puis, Tahar sentit comme si quelque chose allait faire éclater son sein ; il sentit que cela le poussait à sortir. Pendant un moment, il résista à cet irrésistible désir de quitter la tente et puis voir ce qu’il pourrait faire ensuite ; mais voilà qu’il se leva, et après avoir regardé à droite et à gauche, comme un villageois perdu dans une ville étrangère, il sortit de la tente. Il rentra à la maison de son père et se changea. Il alla chercher son outar et le déposa furtivement sur le mur arrière de l’arrière-cour. Puis, il quitta la maison par la porte d’entrée et s’approcha graduellement de l’endroit où il avait mis l’outar. Puis, il regarda dans toutes les directions avant de prendre l’outar et de s’esquiver vers la berge. Il s’assit sous ce fameux palmier, accorda son outar et commença à y jouer. Et pendant qu’il y jouait, il pensa : « Mais je l’aime, moi ; j’ai donc tout à fait le droit de la voir, n’est-ce pas ? Je m’en fous s’ils quittent les tentes et viennent vers moi. » Mais voilà qu’Ezzahia sortit de sa cachette en courant. Elle se tint debout de l’autre côté de l’oued, prise au dépourvu. Tahar laissa tomber son outar et ôta sa djellaba à la va-vite. Il se serra la ceinture, et puis il descendit le versant à toute allure. Il se jeta à l’eau et nagea comme un lapin fou de joie. Ezzahia ne bougea pas et resta à l’attendre venir vers elle. Elle le regarda avec nostalgie comme il s’essuyait le visage.
« Où étais-tu pendant tout ce temps-là ? » lui dit-elle.
« J’étais loin, très loin d’ici ! » répondit-il en souriant.
« Qu’est-ce que tu faisais là-bas ? »
« Eh bien, je lavais mon cœur et mon esprit de Zina. »
Ezzahia en devint toute écarlate.
« Asseyons-nous ! » dit-elle, en indiquant du doigt le tronc d’un arbre tombé.
Comme ils s’asseyaient là-bas, Tahar dit :
« Tu sais quoi, j’ai rencontré un prince ! »
« Un prince ? »
« Oui ! Et ce prince t’a envoyé un cadeau ! »
« Quel cadeau ? »
« Je vais te l’apporter lorsque le Qadi et moi-même nous viendrons chez vous. »
« Tu ne m’as toujours pas dit où tu étais, n’est-ce pas ? »
« Eh bien, j’étais à Âbda. J’ai travaillé pour le fils d’un qaïd là-bas. Ensuite, j’ai fait la connaissance d’un prince ! »
« Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »
« Je crois que je vais retourner à Mogador. Je vais essayer d’ouvrir une boutique de tailleur là-bas. Et quand nous nous marierons, toi et moi, je t’apprendrai la broderie afin que nous puissions travailler ensemble et rêver ensemble. »
« Est-ce que tu veux vraiment m’épouser ? »
« Bien sûr ! »
« Alors, fais-moi une promesse comme je t’en ai fait une. »
« Mais tu l’as, ma promesse. Ne t’en fais pas ! »
« Maintenant, » dit Ezzahia, en se levant, « je dois partir. A bientôt ! »
Tahar ne dit rien. Il ne fit que regarder comme Ezzahia s’éloignait. Puis, il se rendit compte que des gens le regardaient de loin. Son cœur battit fort. « Pourquoi devrais-je m’en préoccuper ? » pensa-t-il, en haussant les épaules. « Le Qadi et moi nous serons chez elle demain ou après demain, inchallah. Ce qui me pose problème maintenant, c’est ces gens-là que j’ai laissés derrière moi –dans les tentes. Que penseraient-ils de moi s’ils me voyaient dans un tel état ? Oh, tu as fait un beau gâchis, Tahar ! Regarde tes vêtements ! Et alors ? Lève-toi et va directement à la maison et laisse-les dire ce qu’ils voudraient ! »
Certains de ces gens-là l’attendaient juste de l’autre côté de l’oued. « Où étais-tu ? » lui demandèrent-ils, en levant les sourcils. « Qu’est-ce que tu faisais là-bas ? » Mais Tahar se contenta de sourire comme il ramassait sa djellaba et la jetait par derrière l’épaule. Puis, il prit l’outar dans ses mains et commença à y jouer. Il joua un air que certains de ceux autour de lui connaissaient par cœur. Et ceux-ci se mirent tout d’un coup à chanter tous ensemble ; ils chantèrent une chanson que Tahar avait chantée pour Zina. Et ils continuèrent à chanter et à battre des mains comme ils marchaient en direction des tentes. Et puis, tous ceux qui étaient à l’intérieur des tentes sortirent précipitamment et se groupèrent autour de Tahar, qui jouait encore à son outar tandis que ses copains chantaient, eux aussi, et battaient des mains.
Le lendemain soir, Tahar fut à Krémate, le village du Qadi.
« Oh, comme je suis heureux que tu sois revenu sain et sauf ! » dit le Qadi avec un large sourire. « Viens ! Rentrons à la maison et dis-moi ce qui s’est passé ! »
Lorsque Tahar entra dans la maison du Qadi, il se sentit électrisé, ce qu’il n’avait pas senti même en entrant dans la maison du Prince à Safi. Il eut même un sentiment de paix et de quiétude qu’il n’avait senti nulle part ailleurs qu’à la mosquée.
Tahar raconta au Qadi ce qui lui était arrivé. Quand il eut fini de parler, le Qadi lui dit d’une voix pleine de bonté :
« Ne t’avais-je pas dit qu’Ezzahia serait beaucoup mieux pour toi ? Maintenant, tu as un nouveau métier. Tu connais un prince qui pourrait t’aider à faire un bon emploi de tes talents et ainsi améliorer ta situation. Et surtout, tu as une demoiselle qui ne pense à personne d’autre que toi. Néanmoins, j’ai peur pour toi. Je crains bien que tu ne deviennes imbu de toi-même. Je crains que tu n’oublies tout au sujet de Dieu. »
« Mais pourquoi me dites-vous cela, Qadi ? »
« Ecoute, mon fils. Je vais te dire quelque chose. J’ai toujours éprouvé de la gêne à voir les jeunes de vos deux villages faire ce qu’ils font dans la vallée. Je sais bien que vous faites cela sous l’œil vigilant de vos mères. Je sais bien que vous ne faites que parler les uns aux autres. Je sais que vous vous rencontrez là-bas parce que vous vous aimez les uns les autres. Je n’ai rien contre l’amour. Loin de là ! Et l’islam n’a rien contre l’amour, non plus. Mais j’ai bien peur que ce que vous faites ne courrouce Dieu quand même. Tu sais quoi, il est fort probable que Dieu te punisse à chaque fois que tu fais quelque chose de mal. Le châtiment pourrait ne pas être immédiat. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne viendra pas. Et ce qui est bon –et peut-être marrant– dans tout cela, c’est que le châtiment pourrait être bon signe parfois. Tu sais, un bon musulman est souvent puni peu après le péché pour qu’il soit absout de ce péché au Jour du Jugement et qu’il puisse ainsi aller tout de suite au Paradis. Alors, lorsque tu as été choqué par ma décision l’autre jour, j’ai eu le sentiment que tu avais le cœur d’un fidèle dans ton sein. Pour te dire la vérité, j’avais un peu l’idée que ton choc était une sorte de récompense divine immédiate pour tous méfaits que tu aurais commis avant, sachant que, comme je te l’ai dit, Dieu pourrait t’octroyer quelque chose de bien ultérieurement. Mais pour cela il aurait fallu que tu craignes Dieu et que tu sois patient et que tu ne désespères jamais de la miséricorde de Dieu. Tu sais, la crainte de Dieu est le moyen le plus sûr de la réussite dans les deux vies, si tu veux vraiment être heureux dans cette vie d’ici-bas et dans l’au-delà. »
Le Qadi sembla avoir beaucoup plus à dire bien que Tahar fût tout sauf prêt à écouter des prédictions. Heureusement pour lui, le fils du Qadi vint aussitôt leur servir un tajine.
« Sois le bienvenu, Sy Tahar ! » dit le fils du Qadi, se mettant à table.
« Merci ! » répondit Tahar timidement.
« Tu as l’air nettement mieux que lorsque je t’ai vu la dernière fois, » dit le fils du Qadi, en trempant une miette de pain dans la sauce du tajine. « Quel est ton secret ? »
Tahar répondit par un sourire timide, mais le Qadi, lui, dit d’un ton plutôt sarcastique :
« Le secret c’est qu’il a failli tomber amoureux d’une femme dont la beauté est encore inconnue des poètes ! »
Tahar songea immédiatement à Chama, mais il ne put voir quel rapport elle aurait pu avoir avec ce à quoi le Qadi faisait allusion. Il leva le visage vers le fils du Qadi, qui le regardait d’un air incrédule.
« Parle ! » dit le Qadi soudainement, en donnant un petit coup de coude à Tahar. « Dis-lui où tu étais et ce que tu as vu et qui tu as vu ! »
Tahar fut fort embarrassé pour dire quoique ce soit, mais le fils du Qadi le regardait avec l’air d’attendre quelque chose.
« Où ça ? » dit le fils du Qadi avec un mouvement impatience.
« C’était à Âbda, » répondit Tahar entre ses dents, se demandant pourquoi le fils du Qadi brûlait d’envie de l’entendre dire quelque chose au sujet de cette belle femme de Âbda.
« Laisse Monsieur manger en paix ! » dit le Qadi, en jetant un regard mauvais à son fils. « Il te dira davantage quand tu le rencontreras à l’extérieur. Tu ne changeras jamais ! Tu resteras toujours obsédé par la beauté –comme si la beauté était tout ce qui compte dans ce monde ! Quel dommage ! »
Déconcerté, Tahar tenta de changer de sujet.
« Qadi, » dit-il d’une voix hésitante, « je voudrais rendre visite à Ezzahia dans sa demeure pour lui donner les robes. »
« D’accord, » répondit le Qadi laconiquement.
« Vous savez, Qadi, » dit Tahar prudemment, « nous aurons à passer le pont ; donc je pense que je devrais venir ici d’abord. »
« Oui, » répondit le Qadi avec indifférence.
Le lendemain après-midi, le Qadi fut tout un autre homme. La joie fit rayonner son visage. Tahar, aussi, fut tout sourire. Il put à peine en croire ses yeux lorsqu’Ezzahia s’assit en face de lui, à côté de son père, qui fut vêtu, pour l’occasion, d’une djellaba marronne. Le Qadi, assis à droite de Tahar, ne ménagea aucune parole susceptible de le présenter comme le meilleur futur marié au monde. Puis vint le tour de Tahar pour parler. Il s’adressa directement à Ezzahia. Il lui montra les choses qu’il lui avait apportées de la contrée où il avait rencontré le Prince. »
« Ce que tu vois ici, » dit-il, « ce sont sept belles lebsats. Celle-ci est une mansouria en soie à porter par-dessus un kmiss en mousseline beige. Celle-ci est une autre mansouria, elle est en taffetas et elle est à porter par-dessus un kmiss en mousseline blanc. Celui-ci est un kmiss en satin d’or à porter par-dessous une tahtiya en dentelle d’or brodée de fleurs. Voici un autre kmiss. C’est un kmiss en mousseline bleu à porter par-dessous une dfina en taffetas. Celle-ci est une gandoura en velours violet entièrement brodée de fils d’or. Cette robe-là est une mlifa selham sfifa et style berchmane. Et ça c’est pour les femmes citadines. Il s’agit d’un jabador et seroual en soie avec ceinture à porter par-dessous une dfina en mousseline. Et ça, tu vois, ce sont trois m’demmats. Et ce truc-là c’est un burnous. J’ai vu la femme du Prince en porter un. Elle le portait sur sa tête comme ça. Et, en fin, voici deux colliers. J’espère que tout cela te plaira ! »
Rien n’aurait pu être plus cher à Tahar que de rester dans cette position à parler d’un air rêveur et à regarder les yeux bleus d’Ezzahia et son visage florissant, mais il ne lui resta plus rien à dire. Il avait décrit toutes les choses qu’il avait apportées avec lui. De plus, le père d’Ezzahia sembla avoir déjà attendu suffisamment pour que Tahar finisse de parler.
« Est-ce la dot de ma fille ? » dit-il, en regardant d’abord Tahar, puis le Qadi.
« C’est le cadeau du Prince, si je ne me trompe pas ? » répondit le Qadi, en jetant un coup d’œil à Tahar.
« Oui, c’est ça, » dit Tahar, se demandant ce qu’il aurait pu ajouter.
« Nous sommes venus aujourd’hui, » dit le Qadi, « pour manifester notre intérêt pour votre fille. » Ezzahia baissa les yeux comme le Qadi poursuivait : « Tahar désire se marier avec Ezzahia. Je sais que ce sont ses parents qui devraient être ici aujourd'hui pour vous dire cela. Mais je suis sûr que ses parents le feront un de ces jours. Je ne parle donc pas en leur nom. Je ne parle que pour Tahar. Et comme je l'ai dit avant et je le répète aujourd'hui, Tahar souhaite vraiment et sincèrement épouser votre fille. Alors allez-vous lui donner votre fille en mariage? »
Ces mots-là firent battre le cœur de Tahar.
« Je marierai ma fille à un homme qui me semblerait en mesure de la rendre heureuse, » dit le père d'Ezzahia. « J'ai renvoyé plusieurs hommes qui lui ont fait une demande en mariage. Mais j'ai vraiment confiance en vous, Qadi. Et je sais que vous êtes tout particulièrement cher à ma fille. Alors je vais n tenir compte. »
Tahar aurait voulu pouvoir parler. Il aurait voulu pouvoir dire au père d'Ezzahia: « Dites oui ou non, dites-le franchement! » Mais, chose étrange, cette réponse évasive changea Ezzahia tout à coup soudain en quelque chose de beaucoup plus précieux, quelque chose d'inestimable, quelque chose pour laquelle on n'hésiterait à donner sa vie. Ses yeux bleus devinrent plus grands que la mer, son visage plus éclatant que le soleil, son sourire plus scintillant que l'or. En un clin d'œil elle était devenue une princesse.
Et cela fut un déchirement quand il la vit se lever soudainement et sortir de la chambre. Celle-ci devint alors une fournaise. Tahar ne put plus y rester. « Je pense que nous devons partir, » dit-il entre ses dents, en regardant le Qadi.
Les chevaux étaient déjà là lorsque Tahar arriva. Par moments, on entendit les cavaliers s’élancer au galop en tirant des coups de fusil. Tahar chercha Chama des yeux, mais il y eut tellement de monde autour du terrain qu’il ne put la voir. Les gens lancèrent des coups d’œil inquisiteurs à Tahar, lequel continua à marcher d’un pas traînant autour du terrain de fantasia. Il tomba sur Balîd, mais fit semblant de ne pas le reconnaître. Et puis, soudain, une voix de femme s’écria : « Le tailleur ! C’est le tailleur ! » Chose curieuse, une foule de femmes se détacha du groupe de spectateurs juste là où Balîd (le vieil homme) se tenait debout.
Chama, belle à ravir, ne tarda pas à venir vers lui, le sourire aux lèvres. « Que fais-tu ici ? » dit-elle, en se tenant debout devant lui.
« Où est ton maître ? » dit une autre femme.
« Je n’ai pas de maître, » répondit Tahar avec un sourire. « Je suis le maître de moi-même. Je ne suis pas un esclave. »
« Pourtant, tu travailles pour lui ! » dit Chama, faisant la grimace.
« C’est vrai, » dit Tahar, discrètement choqué par l’étrange haleine de Chama. Il sentit à son haleine qu’elle avait bu, mais rien dans son visage ne sembla indiquer qu’elle était ivre. A ce moment-là, ‘le vieil homme’ s’approcha furtivement de Chama, laquelle lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Tahar détourna les yeux d’eux et s’avança lentement et en zigzaguant vers les spectateurs, qui s’alignaient le long du terrain. Les femmes se pressèrent autour de lui comme il marchait en avant.
« As-tu fini ma robe ? » dit l’une des femmes.
« Non, je suis désolé. En fait, je viens juste de la commencer. Vous savez, je travaillais sur les takchitas de la femme et de la mère de Balîd. Alors, votre robe devait attendre. »
« Maintenant que tu as commencé à travailler sur ma robe, quand serait-elle prête ? » dit la femme, en élevant la voix au-dessus du bruit de la foule.
« Qu’est-ce qu’il y a, Chama ? » dit une autre femme avant que Tahar n’eût pu parler.
« Je ne sais pas ! » dit Chama avec emportement. « Ce vieil homme là-bas ne me lâche pas d’une semelle. Je ne sais pas ce qu’il veut de moi ! »
« Peut-être qu’il est tombé amoureux de toi ! » dit une femme avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles. « Chama, retourne là-bas et parle-lui ! Ou si vous voulez bien–allons tous ensemble le taquiner ! »
Tahar se donna un mal de chien à tenir sa langue. Mais il finit par lancer, tout d’un trait :
« Laissez la paix au vieil homme ! »
« Tu le connais ? » dit Chama soudainement.
« Non, » répondit Tahar, en rougissant.
« Où vas-tu ? » dirent les femmes comme Tahar s’éloignait de Chama en traînant les pieds.
« Je vais passer au premier rang afin que je puisse bien voir, » dit-il d’une voix tremblotante.
« Pourquoi ne pas rester avec nous ? Tu peux voir tout aussi bien d’ici ! »
Tahar leur fit un sourire incertain, tout en avançant lentement vers l’endroit où ‘le vieil homme’ se tenait debout. « Reste là ! » lui chuchota ‘le vieil homme’ discrètement. Et Tahar resta là, derrière les spectateurs, et fit semblant de regarder la scène de fantasia. Il attendit patiemment de nouvelles consignes de la part du ‘vieil homme’, qui se tenait juste à un mètre derrière lui. Et puis vint un nouvel ordre. « Maintenant, bouge-toi ! Continue à marcher autour du terrain, » dit ‘le vieil homme’ d’une voix voilée. Alors Tahar continua à avancer d’un pas traînant, passant d’un côté du terrain à l’autre, jusqu’à ce qu’il voie une bande de femmes poursuivre ‘le vieil homme’ en criant, tandis que celui-ci courait à travers champs. Alors Tahar se dit qu’il n’eut plus rien à faire là-bas. Il fila comme un voleur.
Sur son chemin du retour au douar, Tahar tomba sur S’îd, l’homme qui l’avait amené de Chiadma.
« Où étais-tu ? » dit S’îd, feignant la surprise.
« Je suis allé voir la fantasia. »
« Tu y es allé seul ? Où est Sy Balîd ? »
« Je ne sais pas. »
« Si ! Tu sais où il est ! »
Tahar refusa de se laisser provoquer. Il garda le silence alors que S’îd commença à raconter une histoire. « Je vais te dire où tu étais et pourquoi tu étais là-bas ! » dit S’îd. « Eh bien, tu étais là-bas parce que Balîd était là-bas et Chama était là-bas. Balîd t’utilise comme un souteneur et Chama se sert de toi pour étancher sa soif de vengeance. Tu sais pourquoi ? Eh bien, ça a commencé il y a bien longtemps. Balîd et Chama se sont rencontrés un jour lors d’une fête. Ils ont parlé de mariage le jour même de leur rencontre. Balîd n’en a pas cru ses oreilles quand elle a dit oui. Elle lui a cependant exigé une bonne dot, et il n’a pas hésité à lui promettre le meilleur. Mais elle a refusé de sortir avec lui. Balîd a fait tout son possible pour l’entraîner à coucher avec lui avant le mariage, parce que, tout simplement, il ne croyait pas vraiment qu’il pourrait l’épouser, étant donné la nature de la dot qu’il lui avait promise. Chama a beau attendre, mais en vain. Balîd n’a pas tenu sa promesse ; il ne le pouvait pas, de toute façon. Alors la pauvre Chama était encore sous le coup de sa déception quand elle a épousé l’un de ses cousins. Mais leur mariage s’est vite soldé par un divorce. Son ex-mari s’est remarié sous le coup de la déception, lui aussi. Mais Chama est restée divorcée. Et c’est ce qui a poussé Balîd à courir après elle de cette manière. Sa femme est au courant de tout ça, mais elle ne peut –ou ne veut– pas l’arrêter. Elle sait qu’il ne parviendra jamais à épouser Chama. En quelque sorte, sa femme, elle aussi, est ravie de voir Chama le traiter si sévèrement. Car elle aussi a été l’une de ses victimes. Il ne l’a épousée qu’après que sa famille eût appris qu’il lui avait fait un gosse. Elle avait été sa petite amie pendant des années et elle ne lui avait jamais refusé quoique ce soit. Pourtant, il l’a toujours considérée comme une nana. Les filles courent toujours un risque avec ce monstre. Les gens le surnomment ‘le coq’. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il est comme un coq dans un poulailler. Il a même osé baratiner ma propre sœur ! Je ne lui pardonnerai jamais. Je vois que tu ne parles pas. Je vois que tu ne me poses pas de questions. Mais je vais te dire pourquoi je suis allé te rechercher l’autre jour. Eh bien, je savais que Balîd avait une sorte de combine en tête, et je savais qu’il me paierait pour tout ce que je ferais pour lui, mais je savais également qu’il n’arriverait jamais à ses fins. Ce qu’il a fait à Chama lui a donné un tel choc qu’elle s’est mise à boire. Et elle ne lâchera pas avant qu’il ne soit foutu. Je te dis cela parce que je ne veux pas que tu t’en prennes à moi. Je sais qu’il ne te traite pas bien. Mais ne pers pas patience ! Dieu va te délivrer de ce monstre ! Maintenant, tu peux partir. Et ne mens surtout pas à ton maître ! Dis-lui que tu m’as rencontré en chemin. Ne t’inquiète pas de ça ! Allez, au revoir ! »
Tahar s’embrouilla. « Cours ! » pensa-t-il. « Retourne au douar et puis réfléchis-y ! »
Alors Tahar retourna en courant vers le douar. Balîd l’attendait dans la cour. Il lui glapit :
« Où étais-tu, espèce d’esclave perfide ? »
« Je suis absolument désolé, nâamass ! En revenant ici je suis tombé sur S’îd qui m’a intercepté et je n’ai pas pu l’éviter. »
« Et tu es resté là-bas à bavarder avec S’îd ? Que diable vous vous êtes dit l’un à l’autre, hein ? »
« Rien de particulier, nâamass ! »
« Et puis par-dessus le marché tu me mens, sale bête ! » gronda Balîd, en claquant Tahar.
Désarmé, Tahar passa la main sur sa joue. Balîd lui cracha à la figure et se tourna pour s’en aller.
« Tu me craches à la figure, scarabée puant ? » bredouilla Tahar d’un ton larmoyant comme Balîd sortait du douar. « C’est ça ma récompense ? »
Une heure plus tard, Tahar resta encore allongé sur son lit, à ruminer ses pensées. « Je l’ai aidé par deux fois, » pensa-t-il fâcheusement, « d’abord par rapport à la robe de Chama, et puis quand il m’a demandé de l’aider à se déguiser. Pourtant, je n’en ai rien tiré sinon un crachat à la figure ! Voilà comment il m’a récompensé de ma gentillesse. Il m’a traité de perfide. Alors je serai perfide cette fois-ci ! Je ne peux pas me retenir cette fois encore. J’aurais pu lui riposter en réponse à la provocation. Dieu merci, je ne l’ai pas fait ! Mais il ne pourra plus me provoquer. Puisqu’il veut la guerre, alors il aura la guerre. Mais dans la défense que je lui opposerai, je ne vais pas recourir au pouvoir de la force. Je ferai usage de la puissance de l’amour et puissance de la pensée !
Le lendemain matin, Tahar reprit son travail sur la robe de l’une des copines de Chama. Il fut tout sourire ce jour-là. Son apprenti ne fit que regarder, n’y comprenant rien.
Mais chaque soir par la suite Tahar pensa longuement à la manière dont il devrait se venger de son maître. « Je serai bientôt là-bas, Ezzahia ! » murmura-t-il pour lui-même un soir. « Seulement, je veux revenir sain et sauf. Je ne veux tuer personne, et je ne veux pas être tué. »
Un matin, quelques jours plus tard, Tahar s’acheminait vers le tas de fumier pour se soulager lorsque S’îd le héla de l’autre côté de la cour :
« Hé toi là-bas ! Où vas-tu ? »
« Je vais au fumier. Pourquoi ? »
« D’accord ! Vas-y ! »
Mais Tahar venait tout juste d’arriver au tas de fumier lorsque S’îd se pointa comme par miracle. Tahar le regarda en écarquillant les yeux, comme s’il était tombé du ciel, surtout quand il dit d’une voix basse :
« Aujourd’hui, c’est ton jour, Tahar ! C’est le moment ou jamais ! Un prince et son épouse vont passer la nuit dans ce pays. Chama va t’amener à l’épouse du Prince. »
« Mais où vais-je trouver Chama ? » dit Tahar, presque essoufflé.
« Ne fais pas le raisonneur ! Fais ce que je t’ai dit ! A midi, tu trouveras l’âne de Âmmy Saleh traînant par ici. Tu le trouveras entravé et muselé. Désentrave-le sans regarder en arrière et vas à dos d’âne jusqu’à l’endroit où nous nous sommes rencontrés l’autre jour, entre la vigne et le bosquet de figuiers. Chama sera là-bas à t’attendre. Elle t’amènera à l’épouse du Prince, tu entends ? »
« Et Balîd, alors ? »
« Ne fais pas le raisonneur, j’ai dit ! Ne te soucie pas de Balîd. Je vais m’en occuper ! »
Tahar se soulagea et se lava. Puis, il retourna à son travail. A midi, son apprenti alla vers la maison du Qaïd pour manger et lui apporter son déjeuner. « C’est le moment ou jamais ! » se dit Tahar, le cœur battant. « Âmmy Saleh est dans la cour. Je l’ai entendu rire. Il bavarde encore avec les autres qui sont dans ce coin ombragé de la cour, occupés à déjeuner. » Tahar se tint un instant debout. « Vas-y ! Sors ! » se dit-il. « Qu’est-ce que tu attends ? Ils vont penser que tu vas juste au tas de fumier. » Et puis Tahar joua sa vie et sortit de la chambre, puis de la cour et marcha courageusement vers le tas de fumier. Et sans regarder en arrière, il désentrava l’âne de Âmmy Saleh et s’éloigna à dos d’âne. Et il continua à presser l’âne et à prier Dieu de le sauver jusqu’à ce qu’il arrive à l’endroit où Chama, vêtue d’un heïk blanc, l’attendait patiemment. « Maintenant, vite ! » lui dit-elle. « Pas une minute à perdre ! Laisse l’âne où il est : il va retourner au douar tout seul. Maintenant monte ce mulet ! Je me tiendrai derrière toi. Prends ce paquet ! Super ! Attends un instant ! » Et puis, elle, aussi, monta le mulet et s’appuya contre Tahar, et lui dit : « Maintenant abaisse ton capuchon et pousse le mulet ! N’aie pas peur ! Tout se passera bien, inchallah ! » C’était comme un rêve. Quoi de plus beau que de voir Chama ( !) montée juste derrière lui tandis qu’elle lui chuchotait : « On n’en est pas loin ! Courage ! Nous y sommes presque ! »
Lorsqu’ils arrivèrent à un puits pas très loin d’un cimetière, Chama dit calmement : « On descend ici. Personne ne viendra vers nous. » Aussitôt descendus de mulet, Chama dit encore : « Puise un peu d’eau pour moi. » Comme Tahar plongeait le seau dans le puits, Chama lui dit :
« Je savais que tu viendrais parce que je savais que tu étais convaincu que tu ne gagnerais rien à travailler pour cet aliéné incivil. Je sais qu’il n’était pas aimable avec toi, alors c’est le moment pour toi de te venger. Je sais que tu es venu avec cette idée en tête, mais laisse-moi te rappeler que si tu ne saisis pas l’occasion, tu le regretteras toute ta vie. C’est le grand moment pour toi de montrer que tu es un homme. Ne sois pas un homme au cœur non solide ! N’aie pas peur de Balîd ! S’îd va s’en occuper. Quand tu rencontres la princesse aujourd’hui, montre-lui que tu es un homme de cœur et de courage–tu comprends ? Tu n’as qu’à lui parler doucement et tu trouveras le chemin de son cœur, je t’assure ! »
« L’eau, tiens ! » dit Tahar, tout en l’écoutant attentivement.
« Merci ! » Chama posa le paquet sur le mur du puits et but une grande gorgée d’eau, puis dit :
« Est-ce que tu m’écoutais ? »
« Bien sûr ! » répondit Tahar.
« Eh bien, cela m’a profondément blessé de te voir traité comme un esclave dans le douar de cet homme-là. J’enrageais de penser que tu aies pu accepter ce sort. Un homme comme toi devrait être dans un palais, pas dans un douar. C’est le moment, Tahar ! Si la princesse dit qu’elle voudrait que tu ailles avec elle, alors dis oui, et dis-le franchement ! »
« Mais qui t’a dit qu’elle me demanderait d’aller avec elle ou de travailler pour elle ? Où irais-je alors ? Balîd me tuerait sûrement ! »
« Laisse-nous faire ! Nous, les femmes, savons comment traiter les unes avec les autres. »
« D’accord ! Je vais tenter le coup ! »
« Je te souhaite bien des choses, Tahar. Mais maintenant, prends ce paquet et va te changer derrière ce mur. Je t’ai apporté un tchamir, une djellaba et des babouches. Prends tout ton temps ! Tu n’as rien à craindre ici ! »
« Est-ce que ça ira ? » dit Tahar, à son retour.
« Tu es superbe, Tahar ! Mais maintenant, mettons-nous en selle ! »
Et puis les deux montèrent le mulet et allèrent vers une éminence boisée faisant face à une grande maison entourée d’un jardin clos, devant la porte de laquelle des gardes en uniforme se tinrent debout.
« Je dois te laisser ici, » dit Chama, en descendant de mulet. « Descends, toi aussi ! »
Aussitôt Tahar descendu, Chama lui dit :
« Reste là ! Ne bouge pas d’ici jusqu’à ce que tu voies une femme te faire signe de la main depuis la porte d’entrée de cette grande maison là-bas. Bonne chance ! »
Ces mots que Tahar vint d’entendre auraient pu être des paroles apaisantes soufflées à l’oreille d’un homme dans les affres de la mort. « Mais c’est mon jour, comme ils ont dit, » Tahar s’empressa de se rappeler. « Je n’ai nulle part où aller si je ne vais pas avec la princesse. » Tahar continua à fortifier son âme pendant que l’accablement s’emparait de lui chaque fois qu’un braiment ou un hennissement parvint à ses oreilles, chaque fois qu’il vit l’un des gardes s’éloigner d’un pas de la maison ; et puis, soudain, une femme vêtue d’un heïk blanc lui fit signe de la main de là où les gardes se tinrent debout. A ce moment-là, Tahar descendit de l’éminence d’un air digne et marcha vers la maison comme un soldat intrépide. Comme il avançait, il put voir la femme en blanc en train de parler avec les gardes. Tahar se demanda alors ce qu’il devrait leur dire s’ils devaient l’arrêter. Mais les gardes ne lui dirent pas un seul mot. En fait, ils se contentèrent de s’écarter pour le laisser passer comme il marchait droit devant lui sans aucun signe de peur sur son visage. La femme en blanc le reçut à la porte d’entrée et le fit entrer dans la maison. « Attends un instant ! » lui dit-elle quand elle arriva à une grande porte bleue. Puis elle ouvrit la porte d’une poussée. Une autre femme se précipita vers elle. Les deux parlèrent bas, puis disparurent derrière la porte. Après un bout de temps, la femme en blanc réapparut et fit signe à Tahar d’entrer. Elle le fit entrer dans une grande chambre en haut, où la princesse était assise sur un beau divan vert, entourée d’une douzaine de femmes.
« Qui a laissé entrer ce tombeur ? » dit la princesse, tout en dévisageant Tahar.
« Ce n’est pas un tombeur, Lalla, » dit Chama, rendue encore plus ravissante par la robe que Tahar lui avait faite. « C’est le tailleur, Lalla ! »
« Oui, Lalla ! » dit une autre femme avec un sourire. « C’est le tailleur qui a fait la robe de Chama ! »
« Comment vous appelez-vous ? » demanda la princesse, en plongeant son regard dans les yeux de Tahar.
« Je suis votre serviteur Tahar ben Ahmed Erregragui, Lalla. »
« Êtes-vous un regragui vous-même ? »
« Oui, Lalla. »
« Vous venez d’où ? »
« Je viens du Chiadma, Lalla. J’habite un village au bord de l’Oued Tensift. »
« Qu’est-ce que vous faite là, alors ? »
« J’ai été engagé au service du fils du Qaïd d’une tribu âbdie, Lalla. »
« Vous faites quoi pour lui ? »
« Je fais des robes de femmes pour sa famille, Lalla. »
« Mais Chama ne fait pas partie de sa famille, n’est-ce pas ? Alors pourquoi vous lui avez fait cette belle robe ? »
« J’ignorais absolument qui porterait cette robe, Lalla. J’ai juste fait ce que le fils du Qaïd m’a demandé de faire, Lalla. »
« Combien vous paie-t-il ? »
« Franchement, Lalla, je ne suis pas satisfait de ma paie. Je ne peux pas vous dire combien, Lalla. C’est vraiment dérisoire ! »
« Alors pourquoi n’êtes-vous pas allé travailler ailleurs ? »
« Si seulement je pouvais, Lalla ! Mais, pour des raisons que j’ignore encore, le fils du Qaïd m’a empêché de quitter ce pays. »
« Voudriez-vous aller avec moi, alors ? »
« Volontiers, Lalla ! »
« Mais, j’ai déjà mes propres tailleurs ! Le savez-vous ? D’ailleurs, vous êtes dangereusement beau. Vous pourriez bien semer le trouble dans mon palais ! »
« De toute façon, je suis à votre service, Lalla ! »
« C’est bien aimable à vous ! Maintenant, vous pouvez partir. Merci ! »
Tahar salua pour prendre congé et quitta la maison en traînant les pieds. Personne ne s’était précipité pour l’accompagner jusqu’à la porte. Les gardes le virent sortir, le visage pâle, mais aucun d’eux ne dit un mot. Alors, Tahar leva les yeux au ciel et s’éloigna d’un pas traînant vers l’oliveraie la plus proche. « Il fait encore jour, » pensa-t-il tristement, en s’asseyant sous un olivier. « Que devrais-je faire maintenant ? Où devrais-je aller ? Pourrais y revenir ? Chama m’a fait faux bond. Elle et S’îd m’ont tendu un piège. Mais c’était entièrement de ma faute. C’est moi qui les avais écoutés. Non ! C’est justement ce que j’aurais dû faire. Etais-je heureux là-bas ? Bien sûr que non. C’est la première fois que je peux m’enfuir. Mais tu aurais pu t’enfuir l’autre jour, lorsque tu étais dans la vallée, n’est-ce pas ? Cela m’est égal ! Je devrais maintenant trouver un endroit pour me cacher jusqu’au soir, puis je décamperai sous le voile de la nuit… »
Et ce fut ainsi qu’il se cacha dans un puits en ruine jusqu’à ce qu’il n’y ait ni braiment ni chant de coq dans l’air, puis il se leva et s’achemina vers son pays, le Chiadma, se laissant guider par la lune. Au lever du soleil, il cheminait encore péniblement dans la direction du Chiadma, mais le Chiadma était encore trop, trop loin quand une bande de cinq hommes à cheval lui coupa la route. Tahar fut sidéré de voir parmi eux S’îd et Âmmy Saleh en chair et en os.
« Où allais-tu, joli dandy ? » dit l’un des hommes, en donnant une gifle à Tahar.
Tahar n’eut plus la force de parler.
Même quand il fut ramené au douar à la tombée de la nuit, il ne put guère ouvrir la bouche pour parler. Balîd le regarda avec les yeux d’un meurtrier insensible.
« Tu ne veux pas parler ? » lui dit-il calmement. « D’accord ! »
« On lui donne une bonne correction ? » demanda l’un des hommes de Balîd, en brandissant son fouet.
« Non, » répondit Balîd avec sang-froid. « Vous seriez trop clément envers lui ! Il ne mérite même pas d’être enterré vivant. Je vais lui donner la punition appropriée, et je vais le faire parler ! Emmenez-le à l’étable ! Et laissez-le là-bas ! »
Tahar fut au bord des larmes. Mais il se laissa emmener (comme un enfant) à l’étable. Les hommes de Balîd le jetèrent dedans et verrouillèrent la porte derrière lui. Les bestiaux meuglaient et s’agitaient. Tahar, qui put à peine respirer à cause de l’odeur nauséabonde des excréments, se leva rapidement et se colla au mur avant qu’il n’eût pu être piétiné ou blessé d’un coup de corne par les bovins, lesquels n’y comprirent rien. Tahar n’eut aucun doute que Balîd l’avait enfermé là parce qu’il voulait qu’il meure de faim. « Je le sais ! » s’écria Tahar soudainement, mais il ne put dire davantage. Il fut hors d’haleine, et puis, qui écouterait un otage ?
Les bergers vinrent de très bonne heure le lendemain matin et sortirent le bétail avant de verrouiller la porte de l’extérieur. Peu après, Tahar marcha en traînant les pieds vers la petite fenêtre à grille de l’étable. Il resta debout là-bas pendant quelques instants, luttant contre les mouches et moustiques qu’il eut de la peine à chasser de la main. Puis, il se retourna et s’avança brusquement à travers le nuage que provoquait la poussière ardente. Il se mit à donner de grands coups dans la porte, puis il hurla :
« Vous voulez me laisser mourir de faim ? Cela ne m’étonne pas ! C’est ce que vous faites, vous les dirigeants. Vous, dirigeants égoïstes, vous êtes sans pitié, sans cœur. Vous êtes insensibles au peuple. Vous vous foutez du peuple. Vous ne pensez qu’à vous-même ! Malédiction soit sur vous ! Maudits soient les qaïds ! Maudits soient les princes ! Maudits soient les sultans ! Maudite soit Chama ! Maudit soit S’îd ! Maudit soit Saleh ! » Tahar s’enroua et se tut.
Il a dû, quand même, passer une autre nuit en compagnie des bovins avant que deux hommes noirs ne soient venus à son secours. Ceux-ci le trouvèrent étendu à plat ventre à l’arrière de l’étable. Il lui donnèrent de l’eau, lui dirent des mots doux et l’aidèrent à sortir de l’étable. Une fois dehors, le soleil lui fit cligner les yeux. Il jeta un coup d’œil sur sa djellaba : elle était couverte de bouse. « Je suis désolé, » dit-il. « Ne vous en faites pas ! » répondirent les hommes noirs joyeusement. « Tout cela sera bientôt des souvenirs lointains. Maintenant, venez ! »
Une heure plus tard, Tahar fut incomparablement plus propre et plus élégant qu’il avait été le jour où il avait rencontré la princesse. « Le Prince demande à vous voir, » lui expliquèrent les hommes noirs. « C’est lui qui nous a envoyés vers vous. » Mais Tahar ne répondit qu’un tout petit sourire. Il ne montra aucun signe de joie même quand les hommes noirs le firent monter un cheval d’or et le conduisirent à travers champs vers une grande maison luxueuse au cœur de la ville. Ils l’emmenèrent dans une chambre et lui donnèrent de quoi se parfumer, avant de partir. Tahar se demanda alors ce qu’il devrait dire au Prince s’il devait faire mention des malédictions qu’il avait proférées sans la moindre hésitation lors de son incarcération. Il y pensa longuement, mais il ne trouva les mots justes qui pourraient le sauver si jamais le Prince venait à faire allusion à cette affaire.
Ce fut avec effroi mêlé de respect que Tahar se tint debout devant le Prince, lequel lui dit d’emblée :
« Alors, racontez-nous votre histoire. Mais si vous nous dites des mensonges, je vous renverrai chez le fils du Qaïd ! »
La menace donna à Tahar froid dans le dos, alors il se tint bien droit, et dit d’une voix mal assurée :
« Eh bien, nâamass, il s’est trouvé que nous étions cinq jeunes hommes tous amoureux d’une jeune femme qui vivait dans le village en face du nôtre. Nous avions l’habitude de rencontrer cette jeune femme chaque mercredi quand l’oued séparant nos deux villages était franchissable. Mais, comme la saison des mariages s’approchait, le père de la femme a menacé de la marier avec un homme de son choix si nous cinq nous n’arrivions pas à arranger ça entre nous. Alors pour éviter les bagarres, nous nous en sommes tous remis à la médiation du qadi du voisinage. Le Qadi a décidé qu’il donnerait la femme à celui d’entre nous qui lui ressemblerait le plus dans sa bonté ou sa méchanceté. Malheureusement, je me suis révélé ‘homme bon’, ce qui a fait que le Qadi m’a éliminé dès le premier tour de cette mise à l’épreuve. En fait de consolation, le Qadi m'a offert de me présenter à une femme du même village, qui, m’a-t-il dit, mériterait d’être ma femme. Mais le Qadi a, toutefois, refusé de me dire quoique ce soit au sujet de cette femme, même pas son prénom. Il m’a dit : ‘Viens t’asseoir sous ce palmier et chante des chants religieux et ta bien-aimée apparaîtra soudain.’ J’étais un bon chanteur et je jouais bien à l’outar ; cependant, je ne connaissais pas de chants religieux. Alors le Qadi m’a envoyé vers un homme qui tenait une librairie à la place Djemaâ el-Fna à Marrakech. Cet homme-là m’a appris une poignée de chants, alors je m’en suis retourné dans mon village, j’ai chanté des chants religieux et la jeune femme est apparue comme par enchantement, mais je n’ai pu la voir que de loin. Je suis ensuite allé vers le Qadi et lui ai demandé de me dire davantage au sujet de cette femme. Le Qadi m’a répondu : ‘Je ne peux rien t’en dire maintenant, mais je vais te rencontrer bientôt pour t’en dire plus.’ Quand je l’ai revu, le Qadi m’a dit : ‘Eh bien, ta bien-aimée te dit ceci : ‘Fais-moi sept robes de sorte que je puisse avoir une robe à porter chaque jour de la semaine. Si tu fais cela, alors ce serait ma dot, et je pourrais donc t’épouser. Mais n’essaie surtout pas de me chercher avant. Si tu tentes de me chercher avant que je te demande, alors sois sûr et certain que tu ne me reverras jamais !’ Et c’est ainsi que je suis allé à Mogador dans l’intention d’apprendre la confection de robes.
Au premier jour de mon arrivée là-bas, je suis allé à une mosquée près de la Skala. Et comme je sortais de la mosquée, un jeune homme est venu vers moi me disant que je m'étais trompé de chaussures. Heureusement, je me suis rapidement lié d'amitié avec ce jeune homme-là, lequel m'a emmené chez l'un des tailleurs de Mogador. Le tailleur m'a montré tellement de vêtements et m'a donné tant de détails sur la façon dont ces robes étaient faites que j'ai eu le sentiment que je ne ferais jamais un bon tailleur. Mais à ma sortie de la boutique du tailleur, mon ami mogadorien m'a dit: ‘Ne t'inquiète pas, mon frère!’ Et il m'a emmené chez un vieil homme qui a prié pour moi. Et puis, dès le lendemain, je me suis retrouvé à travailler sur ma première robe. Cela a grandement surpris mon maître tailleur. Mais quand je suis retourné dans mon village, six semaines plus tard, et ai montré à ma bien-aimée les robes que je lui avais faites, elle m'a dit: ‘Ces robes-là ne m'intéressent pas. Ce que je voulais en fait c'est que tu partes loin d'ici et que tu restes là-bas, loin de ces terres, pendant un certain temps. Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina.’ Alors je n'ai pas tardé à revenir à la boutique du maître tailleur à Mogador. Mais le maître tailleur m'a humilié, et je ne pouvais supporter cela. J'ai donc quitté Mogador et je suis retourné chez moi. Un démarcheur juif et moi nous avons décidé de travailler ensemble. Le juif a accepté d'acheter des robes de ma confection et de les vendre à ses clients. J'ai construit une cabane tout près de notre foyer et j'en ai fait ma boutique. Et aussitôt que j'ai trouvé un apprenti, je me suis mis au travail. Mais voilà qu'est venu vers moi un homme que je ne connaissais pas qui m'a dit que je serais beaucoup mieux si j'allais travailler pour le fils d'un qaïd à Âbda. Vu mes nombreux déboires d'alors, je n'ai pas hésité à venir avec cet inconnu. Mais si je savais ce que je sais maintenant, je n'aurais jamais accepté de quitter mon village––quitte à vivre tout le reste de ma vie dans la pauvreté. Voilà mon histoire, nâamass! »
« Mais c'est une très belle histoire! Vraiment, ce que vous venez de nous raconter est un conte de fée! » dit le Prince, en jetant un coup d'œil aux hommes assis sur des chaises à sa droite et à sa gauche. « Je vais la faire mettre par écrit et je l'enverrai au Sultan. Elle va lui plaire certainement! Vous allez rester ici à Safi jusqu'à ce que vous ayez dicté votre histoire à notre écrivain. Ensuite, je vous laisserai retourner chez vous. Maintenant, vous pouvez partir. »
Tahar baisa la main du Prince et salua pour prendre congé.
Mohamed Ali LAGOUADER
Maroc
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