Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 17:24

Version originale : 

LAGOUADER'S SPACE

 


Il était midi du troisième mardi de Ramadan lorsque le Qadi arriva à la rive sud de l’oued. Les cinq jeunes hommes s’attroupèrent autour de lui comme il se dirigeait lentement vers le térébinthe. L’arbre donna peu d’ombre à cette heure du jour, mais les jeunes hommes semblaient tellement inquiets qu’ils n’auraient pas hésité à s’asseoir sur un brasero.

 

     Les jeunes hommes se furent à peine assis en tailleur autour du Qadi que ce dernier regarda l’un d’eux. Bien que son regard ait été si innocent, il ne suscita que l’envie, la suspicion et l’anxiété. Mais cet homme-là que le Qadi vint de regarder –le charme lui sortait par tous les pores au point où même les chats et les chiens auraient été tenus sous son charme, sans parler d’un qadi sexagénaire plein d’égards pour autrui. En outre, en ce moment même, ce même jeune homme vint juste de cligner de l’œil pour chasser une larme.

 

     « Tu as l’air triste, » dit le Qadi à ce jeune homme, tout en souriant aux autres.

     « Nous sommes tous tristes, Qadi, » protesta l’un de ces derniers d’une voix chevrotante.

     « Je sais. Je sais, » dit le Qadi, qui sembla comme s’il avait fait une gaffe. « Je sais. C’est pourquoi je suis ici. Je veux vous aider. Je ne veux pas que vous soyez tristes. Je veux que vous soyez heureux. Mais, vous savez, il est difficile –voire impossible– de vous rendre tous heureux. Parce que vous voulez tous la même chose. Vous voulez tous la même femme, mais un et un seul d’entre vous peut l’épouser. Chacun de vous dit qu’il l’aime. Chacun de vous dit qu’il la mérite. Aucun d’entre vous n’est prêt à choisir une autre femme. Vous avez dit que vous sacrifierez vos vies pour elle si vous ne parvenez pas à l’épouser. Son père a menacé de la marier le même jour que toutes les autres jeunes femmes du village, et il ne reste plus que quelques mois à ce jour. J’ai réfléchi et pensé à votre problème. J’ai parlé à de nombreuses personnes sensées et ils ont tous répété que je ne devrais pas avoir accepté de vous aider. J’ai accepté et je ne le regrette pas, mais, s’il vous plaît, aidez-moi à vous aider. »

     «  Comment pouvons-nous vous aider ? » dit l’un des jeunes hommes avec mauvaise grâce.

     « Vous pouvez m’aider en étant un peu plus raisonnables, » dit le Qadi. « Je vais faire une suggestion, d’accord ? Réfléchissez-y. Si vous l’acceptez, nous allons pouvoir aller de l’avant. Sinon, je ne devrai pas être en mesure de vous aider. »

     Personne ne parla, mais tous les regards étaient sur les lèvres du Qadi.

     « Ma suggestion, » dit le Qadi en caressant sa barbe blanche, « est la suivante. Je vais donner la femme que vous convoitez tous à celui d’entre vous qui lui ressemblerait le plus dans sa bonté ou sa méchanceté. Si elle est une bonne femme, elle aura un homme bon ; si elle est une méchante femme, elle obtiendra un mauvais homme. »

     Il y eut un rire, après quoi l’un des jeunes hommes demanda, en levant les sourcils :

     «  Qui décidera qui d’entre nous est bon et qui est méchant ? »

     « Je vais trouver quatre hommes qui vous espionneront, » dit le Qadi d’un ton grave. « Ils vont épier chacun de vous sans que personne le sache. Et ils suivront de près celle que vous aimez en même temps. C’est eux qui vont décider qui devrait épouser la femme. Ils vont rendre leur décision dans les prochains mois. Maintenant, dites-moi ce que vous en pensez ? »

     « Et nos rencontres hebdomadaires avec les filles dans la vallée ? » demanda l’homme charmant. « Aurons-nous le droit de rencontrer Zina au cours de cette période d’attente ? »

     Le Qadi ne put s’empêcher de soupirer comme il se tourna vers cet homme, et dit avec un sourire entendu :

     « Vous pouvez la voir, pas de problème. Mais rappelle-toi, Tahar : seulement un et un seul homme épousera cette femme. »

     « …Et que  cet homme pourrait ne pas être moi, » dit Tahar d’une voix étouffée. « J’y suis ! »

     « Alors, permettez-moi de vous quitter maintenant, » dit le Qadi, se mettant debout. « A bientôt ! »

 

     Les jeunes hommes se regardèrent l’un l’autre. Chacun sembla utiliser les yeux de l’autre comme une glace pour savoir s’il était « bon » ou « méchant ».

 

     Soudain, Tahar tourna son regard vers la rive opposée. Il soupira. Puis, il baissa la tête et s’éloigna.

     « Où vas-tu ? » s’écria l’un des quatre autres.

     « Je rentre à la maison, » répondit Tahar simplement.

 

     A la maison, la mère de Tahar préparait un tajine, et pas très loin d’elle, sur le côté droit de la cour, sa belle-fille de vingt ans faisait du pain dans un four en terre. Entre eux se trouvait un arbre immense qui ombrageait l’ensemble du lieu. La hutte de terre qui servait de cuisine durant la saison des pluies se trouvait un peu plus loin et il n’en sortait pas de fumée en ce moment. Les poulets errant autour de la maison pouvaient ainsi entrer et sortir de la cuisine sans crainte d’être effrayé. Le seul embêtement pour les poulets fut, toutefois, le neveu de Tahar –un enfant  de trois ans– qui chercha la poule aux poussins. Tahar, qui était assis sur un tabouret de bois, de l’autre côté de la cour, le salua doucement et le petit garçon courut vers lui, virevolta et se tint debout entre ses genoux.

    « Que faisais-tu ? » dit Tahar, faisant en sorte que sa voix semblait provenir d’une grande distance.

    « Je jouais avec les poussins, » dit le petit garçon.

    « Non, Salem, ne fais pas ça ! Tu es un enfant, pas un poussin. Et les enfants jouent avec les enfants, et les poussins jouent avec les poussins… »

    Tahar parla sans discontinuer, d’abord avec son neveu, puis avec son frère aîné, puis avec son père, puis –au moment du foutour– avec tout le monde.

 

    Mais ce ne fut que sa langue qui parla avec tous ceux-là. Sa grande conversation fut avec lui-même, et ce fut en silence.

 

    Son cœur regorgeait de questions mais nulle part dans sa tête il ne put trouver de réponses, ou plutôt des réponses qui auraient pu éteindre le feu qui faisait rage dans son cœur.

    « Suis-je un homme bon ? » les questions continuèrent sans fin. « A quel point serais-je bon ? Suis-je un mauvais homme ? A quel point serais-je mauvais ? Il ne m’est jamais arrivé de me poser de telles questions. Mais maintenant je dois savoir. Le problème c’est que je ne sais pas ce que je devrais savoir. Devrais-je sortir et demander aux gens ce qu’ils pensent de moi ? « S’il vous plait, dites-moi : suis-je bon ? S’il vous plait, dites-moi : suis-je mauvais ? » Ou devrais-je rester là et compter toutes mes bonnes et mauvaises actions ? Je pourrais compter les bonnes actions, mais les mauvaises–c’est impossible de les compter ! Pour commencer je ne fais pas la prière. De temps en temps je bois avec les garçons. Je passe des heures à jouer du outar, et je continue à jouer même quand j’entends le muezzin appeler à la prière.

    « Mais Zina, est-elle tellement différente de moi ? Je ne crois pas qu’elle boit, mais je ne pense pas qu’elle fasse la prière, elle non plus. Je ne peux pas dire qu’elle est une femme facile, mais je ne peux pas dire non plus qu’elle est plus pieuse que ses copines.

    « Mais, Tahar, pourquoi penses-tu à Zina maintenant ? Non, non, non. J’aime Zina. Je ne peux pas supporter de la voir aller à quelqu’un d’autre. J’ai été le premier à lui parler, et je lui ai plu–même si elle ne m’a jamais dit qu’elle m’aime. Mais j’ai pu le sentir dans ses yeux, sur ses lèvres, sur ses mains. Tous ces garçons sont venus à nous tout simplement parce qu’ils étaient jaloux de moi. Ils savent que Zina est la plus belle fille. Ils ne veulent tout simplement pas que Zina devienne ma femme, et c’est tout !... Mais maintenant, Tahar, dis-moi : supposons que Zina soit une méchante femme, serais-tu prêt à–Non, non, non. Je ne peux pas–Je ne peux pas penser à cela. J’aime Zina. Arrête cette folie ! Sors d’ici !... »

 

     Il faisait noir quand Tahar quitta la maison. Il n’alla pas à la berraka, où les garçons du village se réunissaient pour prendre du thé et jouer aux cartes ou écouter l’outar. Il alla plutôt à la rive. Il s’assit sous le térébinthe et continua de songer jusqu’à ce qu’il fût temps pour le souhour.

 

    Deux jours après la fin du Ramadan deux inconnus vinrent à Tahar alors qu’il travaillait dans les champs de sa famille.

    « Salut, gamin ! » dit l’un des inconnus.

    Surpris par la soudaine chaleur de la salutation, Tahar laissa tomber la faucille, et marmotta :

    « Salut ! »

    Les trois hommes se serrèrent la main et échangèrent des mots, puis, brusquement, les inconnus se présentèrent :

    « Moi, je suis Issa. Cet homme est Moussa. Nous sommes venus te parler au sujet de Zina. »

    « Zina ? » murmura Tahar, les yeux pétillants.

    « Oui, » Issa s’empressa d’ajouter. « Mais pas ici et pas maintenant. Nous ne voulons pas que quelqu’un d’autre le sache. »

    « Si ce n’est pas ici, où alors ? Si ce n’est pas maintenant, quand ? »

    « Ecoute, » dit Moussa, serrant les mains de Tahar. « Nous allons t’attendre au Carrefour de Sidi Ali juste après l’aube de demain. Ne dis rien à personne. Maintenant, au revoir ! »

 

    Le lendemain à l’aube Tahar fut au Carrefour de Sidi Ali. Issa et Moussa se joignirent à lui au bout d’un certain temps. Ils l’emmenèrent à un vignoble tout près de là et lui servirent des dattes et des œufs à la coque.

    « Maintenant, qu’est-ce qu’il y a ? » demanda Tahar avec impatience.

    Issa et Moussa échangèrent des coups d’œil comme si l’un attendait que l’autre parle le premier. Tahar était sur le point de répéter sa question lorsque Moussa déclara :

    « Calme-toi, mec ! Et écoute bien. Qadi Allal (tu le connais ?) –ben, il nous a demandé de te tenir à l’œil. Maintenant, je pense que tu connais le reste de l’histoire. Ce que tu ne sais pas, cependant, c’est que cette réunion pourrait se révéler décisive, et nous espérons sincèrement que tu ne rateras pas cette occasion en or. »

    « Dois-je comprendre que je dois faire quelque chose afin que vous disiez quelque chose en ma faveur ? »

    « Tu as deviné ! » s’exclama Issa avec enthousiasme.  

    « Quoi alors ? » dit Tahar, dont le visage commença de se crisper.

    Une fois de plus, Issa et Moussa se regardèrent avant que ce dernier ne dise avec un petit sourire :

    « Et bien, nous savons que tu aimes Zina, mais nous savons aussi que l’amour à lui seul ne suffit pas. Pourtant, nous pouvons t’aider. Mais tu dois d’abord nous payer. »

    « Vous payer ? Vous payer quoi ? »

    « Oui, tu dois nous payer. Donne-nous un veau d’un an ou trois moutons ou sept chèvres. C’est à toi de choisir ! » 

    Tahar se leva d’un bond et cria :

    « Vous m’avez amené ici pour vous soudoyer ! »

    « Chut ! Calme-toi ! Baisse ta voix ! Taie-toi ! Sors d’ici !... »

    Mais Tahar donna libre cours à sa fureur au point où les deux hommes durent se servir d’un bâton pour le chasser hors de la vigne.

 

    Sur le chemin du retour à la maison, Tahar fut plus confus que furieux. « Est-ce que cela faisait partie d’une machination ? » se demanda-t-il avec perplexité. « Ou est-ce qu’ils avaient vraiment l’intention de m’escroquer de l’argent ? Que dois-je faire maintenant ? Devrais-je aller au Qadi et lui dire ce qui vient de se passer ? Mais est-ce que le Qadi va me croire s’il fait confiance à ces hommes ? Et quel serait le résultat en fin de compte ? Pourrait-il me donner Zina ? Et les autres garçon, alors ? Non. Je dois attendre. Je dois attendre pour voir comment ils se comporteront dans les prochains jours.

    « Et si ces hommes-là étaient sincères ? Que serait-il passé si je les avais soudoyés pour obtenir Zina ? Les soudoyer ? Moi, je soudoierais quelqu’un ? Et surtout ces deux hommes-là ? Aurais-je dû les corrompre afin d’obtenir Zina ? Et que dire de l’amour qui a enflammé mon cœur ? Devrais-je l’aimer et, en plus de cela, soudoyer les gens pour l’épouser ? Si son père m’a   demandé une grande dot, je n’hésiterais pas à vendre tout ce que j’ai pour lui faire plaisir. Mais la corruption, non ! Non, non, ce serait une humiliation. J’aime Zina et je veux vraiment l’épouser. Mais si –Non, non, non… Je ne peux pas penser à cela. Arrête, s’il te plait. Attends ! Attends !... »

 

    Et puis vint le mercredi et les garçons et les filles des deux villages se réunirent de nouveau, après cinq semaines de séparation, en raison du Ramadan. Maintenant, ils furent en bas là-bas––fredonnant, chantonnant, hurlant de rire, battant des mains, chantant. Mais il n’y eut ni embrassades ni caresses––jamais. Cependant, quelques parents et jeunes garçons et filles –qui n’avaient pas encore rencontré de partenaires du village opposé– furent tous là-bas––assis en haut des pentes. Ils restèrent là-haut à regarder les autres en silence. Tahar, lui aussi, resta sous le térébinthe, juste à quelques mètres de la rive sud. Et de là il put voir Zina et les quatre autres amants.

 

    Zina souriait à tout le monde. Tahar soupira encore et encore. Zina écoutait les garçons, qui parlaient tous à la fois. Tahar les regarda en silence. Soudain, quelqu’un que Tahar n’avait pas vu venir, toussa en guise d’avertissement, puis il lui fit de l’ombre. Tahar se retourna sous l’effet de la surprise et se leva, en s’écriant avec un sourire attrayant :

    « Oh, quelle surprise, Qadi ! »

    Le Qadi sourit, lui aussi, et dit d’une voix pleine de bonté :

    « Tu as l’air triste, mon fils ! Pourquoi toute cette tristesse ? Ne t’en fais pas ! Ne te fais pas de souci ! »

    « Quoi ! Voulez-vous dire–» 

    « Je t’ai tout simplement dit de ne pas te faire de souci, » dit le Qadi en s’éloignant.

    « Où allez-vous, Qadi ? » dit Tahar d’une voix haletante.

    « Je vais descendre, » répondit le Qadi sans regarder en arrière. « Veux-tu venir avec moi ? »

    « Non, Monsieur, je vais rester ici. »

    Et il resta là, assis sous le térébinthe, et continua à regarder les autres en silence.

 

    Le soir il fut avec les garçons à la berraka. Il n’avait pas apporté avec lui son propre outar, mais quelqu’un lui servit un verre de thé et le poussa à jouer à l’outar qui était sur la natte. Tahar mit le verre de thé de côté, prit l’outar et commença à y jouer. Et pendant qu’il y jouait il lança de temps à autre un regard furtif à ses quatre rivaux, ceux qui lui disputaient le cœur de Zina.

    Curieusement, tous ceux-là le regardèrent avec des yeux étincelants. Ils se mirent tous à chanter, à taper des mains, à se balancer, et ils n’hésitèrent guère à bisser le joueur d’outar. Mais ce dernier, ayant vu à tel point ses rivaux étaient joyeux, commença à sentir un pincement au cœur. Il fut sur le point de lâcher l’outar. Mais avant que ses yeux eussent pu se remplir de larmes, il laissa tomber l’instrument brusquement et quitta la berraka.

    « Oh, mon Dieu ! » s’écria-t-il, levant les bras en l’air d’exaspération. Au-dessus de lui fut un ciel criblé d’étoiles, et devant lui un sombre chemin serpentant à travers les champs.

    « Qu’est-ce qu’il y a, Tahar ? » demanda un passant invisible.

    Tahar se calma, puis dit :

    « Moi, je vais tout à fait bien ! »

    « Mais je t’ai entendu dire : ‘Oh, mon Dieu !’ »  répliqua la voix, qui s’avéra  être celle d’un proche voisin de Tahar.

    « Oui, tu as raison ! » Tahar reconnut avec un sourire gêné. « Tu sais, il nous arrive tous de devenir fou, parfois, n’est-ce pas ? Où allais-tu ? »

    « J’allais à la berraka. »

    « Très bien. Au revoir ! Bonne nuit ! »

    « Bonne nuit à toi aussi ! »

 

    Cette nuit-là fut longue, longue et affreuse. « Pourquoi, mais pourquoi n’avais-je pas accepté de les soudoyer ? » pensa Tahar avec regret. « Tous les autres gars étaient de bonne humeur ce soir. Au moins un d’entre eux a dû le faire. Peut-être qu’ils ont tous offert des dons généreux. Et peut-être chacun pensait qu’il avait payé le prix le plus fort pour Zina. Zina, mon amour. Mais comment peut-elle être ton amour alors que tu as été avare de ton argent à son égard ? Au lieu d’abandonner un seul principe une seule fois, ce que tu as fait en fait c’est que tu as vidé ton amour de ta vie pour toujours. Il est trop tard maintenant ! C’était une muflerie ce que tu as fait, mon pauvre Tahar ! Oui, tu peux soupirer encore et encore, et tu peux pleurer ! Tes soupirs et tes larmes ne te serviront à rien maintenant… »

 

 

    Ce fut la distribution des prix. Tahar et ses quatre rivaux s'assirent en demi-cercle en face du Qadi sous le térébinthe. Tous les regards furent braqués sur les lèvres du Qadi, lequel parla pendant un certain temps d'amitié et de fraternité, du destin et du mariage. Ensuite, il dit:

    « Je suis désolé de vous dire que, à ce stade, en ce moment-là, l'un de vous va être éliminé. Les quatre autres devront être soumis à plus de tests. »

    Ensuite, le Qadi baissa les yeux et se tut. Le cœur de Tahar palpita. Mais personne n'osa parler au Qadi. Le silence fut insupportablement long. Et puis, il y eut un murmure. Les rivaux de Tahar regardaient à droite. Abasourdis, ils regardaient un troupeau de chameaux, de bovins, de moutons et de chèvres––le tout mené par quatre hommes, dont deux étaient facilement reconnaissables à Tahar. C'était  eux qui s'étaient identifiés comme étant Issa et Moussa.

 

    Lorsque le cortège se fut arrêté à quelques mètres de l'endroit où les quatre jeunes hommes étaient assis, regardant sans comprendre, le Qadi leva les yeux et regarda Tahar, puis dit:

    « Tahar, tu nous as rien donné, toi; tu n'auras donc rien à ton tour. Ton temps est fini! »

    Tahar jeta un regard perplexe à ceux qui étaient jusqu'alors ses concurrents et au cortège, et puis il prit congé. Ses jambes l'amenèrent en bas, au fond de la vallée, à travers laquelle coulait un ruisseau––comme il se trouvait parfois à ce moment de l'année. Il marcha en traînant les pieds en bordure du ruisseau. « …Alors je ne vais pas me marier avec Zina, » continua-t-il de dire à lui-même, comme un fou. « Zina va donc devenir la femme d'un membre de la bande… l'un des méchants." (Il éclata de rire.) « Alors, Zina est une méchante femme? Tous ceux-là sont des méchants hommes? J'ai donc été le seul homme bon? Si Zina est une méchante femme, qui est une bonne femme et où pourrais-je la trouver? » (Soudain, Tahar se déchaîna.) « Non! Je dois retourner et dire au Qadi que je suis tout aussi méchant que les autres, et que moi seul et personne d'autre aime Zina, et que je dois épouser Zina, sinon je vais tuer quelqu'un ou me tuer moi-même… »

    A ce moment-là, une voix le héla:

    « Tahar! Tahar! Attends! »

    Tahar se retourna. Son pouls se mit à battre plus fort.

    « Attends! » dit Issa en haletant. « Le Qadi m'a envoyé vers toi. Il veut te parler. »

    Tahar ne fut que regarder, muet, alors que Issa indiqua du doigt un palmier au-dessus de la rive sud de l'oued.

    « Qadi Allal sera là-bas dans un instant, » dit Issa. « Va attendre là-bas! »

 

    Tahar et le Qadi haletaient tous les deux lorsqu'ils s'assirent sous le palmier. Ce fut le Qadi qui prit le premier la parole.

    « Je croyais que tu étais un homme bon, » dit-il. « Je savais que tu étais vraiment accro à cette fille. Mais j'avais le sentiment que tu étais bon, quand même. Maintenant, je suis désabusé. »

    « Que voulez-vous de moi encore maintenant après que vous m’avez arraché mon amour? »

    « Voudrais-tu épouser une femme qui aime quelqu'un d'autre? »

    « Que voulez-vous dire? »

    « Et bien, Zina aimait chez toi ta beauté et ton charme, mais elle aimait un autre homme que toi. Je suis désolé de le dire. »

    « Que voulez-vous dire? »

    « Zina détestait  les hommes timides. »

    « Ça ce n'est surtout pas une première nouvelle pour moi! Je sais que je suis une personne timide, mais pourquoi ne voulez-vous pas me dire le nom de son amant? »

    « Tahar, tu n'étais pas son homme, et elle n'était pas ta femme. »

    « Mais mon cœur est plein d'elle! »

    « Elle ne te méritait pas. Elle ne te mérite pas. »

    « Qui me mérite, donc? Dites-moi! »

    « Quel âge as-tu, Tahar? »

    Tahar soupira et se calma un peu, puis murmura:

    « J'ai vingt-et-un ans. Pourquoi? »

    « Et bien, tu m'as posé une question, n'est-ce pas? Tu as dit: qui me mérite, donc? Alors– » 

    « Alors quoi? »

    Leurs regards se croisèrent. Le Qadi sourit. Tahar tressaillit.

    « Tahar, » dit le Qadi brusquement, « il existe une femme qui, je crois, mérite d'être ta femme. »

    « Où est-elle? »

    « Là-bas! » Le Qadi indiqua du doigt le village opposé.

    « Est-ce que vous vous moquez de moi? »

    « Non! »

    « Alors, qui est elle? »

    « Je ne peux pas te dire qui elle est. »

    « Qadi, vous savez, j'ai eu un tel choc lorsque vous m'avez éliminé, et maintenant vous êtes encore en train de me tourmenter– »

    Le Qadi rit, puis il dit:

    « Ecoute, Tahar. Je ne suis pas en train de me moquer de toi. Il y a, en fait, une femme qui, je crois, mérite d'être ta femme. Elle vit dans ce village. Je suis désolé, je ne peux pas te dire qui elle est. Mais si tu connais des chants religieux, tu n'as qu'à les chanter et la femme qui mérite ton amour apparaîtra! »

    « Mais d'où est-ce que cette femme va-t-elle sortir? »

    « J'ai dit: tu n'as qu'à venir ici, et quand tu viens, assieds-toi et chante des chants religieux et ton véritable amour surgira! Cette fois je ne plaisante pas. »

    « Mais moi je connais toutes les filles, toutes les jeunes femmes qui vivent dans ce village que vous indiquez. Je les ai vues toutes, et je n’ai jamais eu d’yeux que pour celle que vous m’avez arrachée avec votre jugement! »

    « C'est vrai, » dit le Qadi. « Tu les connais toutes––sauf une! »

    « Etes-vous sûr que celle-ci dont vous parlez vit dans ce village-là? »

    « Oui! Chante des chants religieux et elle apparaîtra et tu la verras de tes propres yeux! »

    « D'accord! » dit Tahar. « On verra. Je ne connais pas de chants religieux à présent, mais j'irai et j'apprendrai quelques uns et je reviendrai pour les chanter. »

    « C'est bon! » dit le Qadi en tapant Tahar sur l'épaule. « Mais si tu veux que ton amour t'entende, viens à cet arbre et chante tes chants. Mais, dis-moi, Tahar, où est-ce que tu vas apprendre ces chants religieux? »

    « Je ne sais pas, vraiment. Avez-vous une idée? »

    « Oui, va à Marrakech. Il y a un homme à la place Djemaâ El-Fna qui s'appelle Said El-Bahi. Il tient une librairie là-bas… »

 

 

    Deux semaines après, Said El-Bahi fut en train de démêler à Tahar les mystères de Marrakech. Leur voyage débuta à la place Djemaâ El-Fna, où ils errèrent parmi des charmeurs de serpents, des maîtres de singes, des conteurs, des musiciens, des danseurs acrobatiques. Et de là, ils allèrent à la mosquée de la Koutoubia.

    « Tu fais la prière ? » dit El-Bahi soudainement.

    « Oui, parfois. »

    Mais Tahar savait qu’il fut tout nouvellement arrivé dans ce monde. Il n’avait jamais effectué une prière dans une mosquée.

 

    Aussitôt les prières finies, les deux quittèrent la mosquée et El-Bahi annonça qu’ils avaient encore plus de choses à voir dans cette partie de la ville. Ils descendirent la rue Agnaou, ils jetèrent un regard sur Bab-Agnaou, ensuite ils se dirigèrent au sud vers la rue de la Kasba, qui les mena aux jardins d’Agdal. Et ce fut là que Tahar devint aphone un instant lorsque, d’un coup d’œil, il vit des oliviers, des figuiers, des poiriers, des grenadiers, des pommiers, des vignes ; et plein d’autres arbres qu’il vit pour la première fois dans sa vie. Jamais auparavant avait-il vu des orangers ou des pêchers. Maintenant, il les vit, et s’écria :

    « C’est le Paradis, n’est-ce pas ? »

    « Non, mon fils, » dit El-Bahi. « C’est un beau jardin. Mais le Paradis c’est tout autre chose. Maintenant, viens ! Avançons ! »

    « Où ? »

    « Passons à un autre jardin ! »

    Ce jardin-là était bien loin. « Maintenant, nous allons voir la Ménara, » dit El-Bahi en chemin faisant. « Mais, dis-moi, qu’est-ce qui t’a amené à Marrakech ? »

    « Je pense que je te l’ai dit, » répondit Tahar sous l’effet de la surprise.

    « Oh, oui, tu me l’as dit. Je suis désolé. Tu m’as dit que tu voulais apprendre quelques chants religieux, n’est-ce pas ? »

    « Oui, c’est ça. »

    « Es-tu un chanteur ? »

    « Non, je ne suis pas chanteur. Mais j’aime bien chanter. »

    « Quel genre de chansons chantes-tu ? »   

    « Et bien, vous le savez, je chante l’amour––ce genre de chose. »

    « Et maintenant tu veux chanter des chants religieux. Je ne vais pas te demander pourquoi, mais dis-moi : est-ce que tu connais un peu de coran ? »

    « Très peu, à vous dire la vérité. »

    « Est-ce que tu peux me réciter un peu de ce que tu connais du coran ? »

    « Non, pas vraiment. »

    « Alors, je suis désolé, je ne peux pas t’apprendre des chants religieux tant que tu n’as pas appris par cœur quelques sourates du Coran. »

    « Si seulement je pouvais ! Mais je ne sais ni lire ni écrire, vous savez. »

    « Ce n’est pas un problème. Je vais t’apprendre à lire et à écrire. Et je vais t’apprendre des sourates et des chants, c’est bien ? »

    « Merci ! C’est pourquoi je suis venu vers vous. Mais je ne suis ici que pour deux semaines, pas plus. »

    « Tu es le bienvenu. Regarde ! Maintenant, nous nous dirigeons tout droit vers la Ménara. Je pense qu’elle te plaira… »

 

    Quand Tahar s’est mis au lit cette nuit-là, il ne pensa ni aux jardins d’Agdal, ni à la Ménara, ni à la mosquée de la Koutoubia, mais aux jeunes filles qui, de derrière leurs voiles, l’avaient dévoré des yeux.

 

 

    Le voilà de retour dans son village. Il dit à sa famille qu’il avait appris à écrire son nom et à lire des sourates du Coran. Comme un écolier, il récita toutes les sourates qu’il avait apprises par cœur. Et sa mère lui servit un tajine mémorable.

 

    Ensuite, il alla à la mosquée. Il fit sa prière et bavarda avec l’imam. Puis il retourna  à la maison, prit son outar et se dirigea vers le palmier de la rive.

 

    Il s’assit, faisant face à la rivière. Il accorda son outar et aussitôt commença la musique.

 

    Tahar passa d’un air à un autre, parfois haussant la voix, parfois la baissant. Il sembla comme s’il chantait à un esprit, en espérant qu’il apparaîtrait pour l’exaucer. Mais ce qu’il vit à l’instant fut à ne pas y croire. Il regarda la jeune femme, les yeux voilés de larmes. La jeune femme dont le Qadi lui avait parlé sembla avoir été sortie au grand air comme par enchantement. Elle sembla avoir entendu au loin les flonflons d’une musique pleine d’allant. Elle sembla avoir entendu les chants excitants de Tahar –des chants chantant les louanges du Prophète Mohammed (pssl). Elle fut maintenant assise là-haut, sur le tronc d’un arbre couché le long de la ruelle. Tahar ne put pas voir son visage, parce qu’elle fut voilée. Mais il avait vu sa forme et sa démarche gracieuse avant qu’elle ne fut assise. Il eut envie de s’écrier : « Ô toi qui es assise là-bas, viens et assieds-toi à mes côtés ! » Mais tout ce qu’il put faire fut de chanter plus de chants et hausser sa voix suffisamment pour qu’elle eût pu sentir ses battements de cœur.

 

    Mais à l’instant la jeune femme se leva et commença à quitter les lieux. Tahar en resta tout interdit. Il laissa tomber son outar et se releva péniblement. Le muezzin appelait à la prière d’Al-Maghrib. Les oiseaux retournaient à leurs nids. La jeune femme disparut derrière un groupe de maisons. Trois jeunes hommes vinrent vers Tahar, et l’un d’eux dit :

    « Tahar, qu’est-ce qu’il y a ? »

    Tahar ne répondit pas, alors une autre voix dit :

    « Est-ce une autre histoire d’amour ? »

    « On pourrait le dire, » dit le troisième homme. « Je l’ai vu regarder la jeune femme en blanc qui était assise là-haut. »

    « Est-ce vrai, Tahar ? »

    « Je ne sais pas, » répondit Tahar en baissant les yeux. « Je suis désolé, mais je dois m’en aller. »

    « Non, pas avant que tu nous chantes quelque chose ! » dit l’un des trois.

    « Une autre fois ! » dit Tahar en ramassant son outar. « Je dois aller à la mosquée. »

    « Quoi ! »

    Tahar n’attendit pas pour s’expliquer. Il se précipita vers la mosquée. Il accrocha son outar à un arbre en chemin, et rejoignit les quelques fidèles qui vinrent pour la prière.

 

    La nuit tomba, mais, pour Tahar, ce ne fut qu’une continuation de la journée. La seule différence fut qu’il était maintenant dans le lit dans une pièce sombre. Cette fois encore il passerait une nuit blanche. Et s’il ne put dormir cette nuit encore ce ne fut que parce qu’il ne put s’arrêter de penser. Ceci lui était arrivé auparavant. Ce qui fut nouveau –et difficile à comprendre– ce fut qu’il pensait maintenant à une femme anonyme, sans traits distinctifs.

 

    Le lendemain, Tahar fit le travail de toute une journée en quelques heures seulement, et ce afin qu’il eût pu aller au milieu de l’après-midi au palmier de la rive et chanter ses nouveaux chants pour sortir son nouvel amour de sa cachette. Il se rendit là-bas et chanta de façon attendrissante mais son amour ne sembla pas l’avoir entendu cette fois-ci. Il revint à la même heure le lendemain et le jour d’après et chanta ses meilleures chansons à  pleins poumons, mais la femme qu’il voulait n’a pas refait surface.

 

    « Alors je me demande si le Qadi ne faisait que me bercer de promesses quand il m’a parlé de cette femme fantôme ? » Tahar pensa mélancoliquement en fin de cette journée-là. « Le Qadi lui-même a tout simplement quitté notre terre ! Mais quand il reviendra, je vais lui faire comprendre que je ne veux plus de cette femme fantôme !... »

 

    Lorsque Tahar a appris que le Qadi était quelque part par là, il laissa tout derrière lui et courut vers le Qadi.

    « Oh, Tahar, comment vas-tu ? » dit le Qadi.

    « Comme si ça vous faisait quelque chose ! » répondit Tahar en regardant le Qadi avec un regard méchant.

    « Oh, Tahar, est-ce la bonne manière de parler à un qadi ? La dernière fois je n’ai rien dit, mais essaie, quand même, d’être un peu plus poli. Alors, quel est le problème ? »

    « Le problème, » dit Tahar d’une voix entrecoupée, « c’est que vous m’avez endormi avec des promesses vagues. »

    « Tu l’aimes, alors ! » dit le Qadi, en frottant son cou. « Je m’attendais à cela, et peut-être qu’elle va bientôt être tout pour toi ! »

    « Je ne veux pas qu’elle devienne tout pour moi. »

    « Pourquoi ? »

    « Parce que je ne la connais pas. Je ne peux pas aimer un fantôme. »

    « Alors, que veux-tu maintenant ? »

    « Je veux la voir et la rencontrer chaque semaine comme je le faisais avec Zina. »

    « Je ne pense pas que ce soit possible, » dit le Qadi, secouant la tête. « Cette jeune femme n’est pas comme Zina, ni comme aucune autre femme que tu aies jamais vue. Mais si tu veux lui dire quelque chose, je serai heureux d’être votre pigeon voyageur. C’est tout ce que je peux faire pour vous. »

    Tahar s’adoucit soudainement.

    « Oui, Qadi, » dit-il d’un air penaud. « J’ai quelque chose à lui dire. Si tu penses, Qadi, qu’elle mérite mon amour, alors j’aimerais bien l’épouser. »

    « D’accord ! » dit le Qadi avec un sourire joyeux. « Je vais lui dire et t’apporter des nouvelles dès que je le pourrai. »

    « Merci, Qadi ! » répondit Tahar, se penchant en avant pour embrasser la main du Qadi.    

   

    Quelques heures plus tard, Tahar sembla avoir rentré en grâce. Son amour refit surface. Elle s’assit à l’endroit habituel et écouta patiemment pendant que Tahar lui chantait du fond du cœur.

 

    Au coucher du soleil, la jeune femme retourna chez elle et Tahar alla à la mosquée. Le mystère resta entier. Pour le résoudre, Tahar se mit en selle, deux jours plus tard, et alla au Qadi. Il le trouva dans un salon de thé dans un marché tout près de là.

    « Qadi, » dit-il avec une timidité feinte, « je suis préoccupé par quelque chose. Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit. »

    « Quel est le problème ? » dit le Qadi, en versant du thé dans des verres joliment disposés en cercle sur un plateau d’argent.

    « Qadi, avant que vous me disiez si elle a donné son assentiment ou non, je voudrais savoir deux choses. »

    « Premièrement ? »

    « Eh bien, je veux connaître son nom. »

    « Et deuxièment ? » 

    « Je veux également savoir si elle est belle, parce que, vous le savez, il serait difficile pour moi d’épouser une femme qui n’a rien d’une beauté. »

    Le Qadi soupira. Le cœur de Tahar se mit à palpiter.

    « Tahar, » dit le Qadi soudainement, « en venant vers moi maintenant tu m’as vraiment soulagé d’un fardeau, parce que, tu sais, je n’ai pu venir vers toi. Je suis désolé, mais je n’ai que de nouvelles déprimantes pour toi. »

    « Que voulez-vous dire ? »

    Le Qadi soupira de nouveau, et dit :

    « La jeune femme ne va pas se marier avec toi à moins que tu ne satisfasses à certaines exigences. »

    « Bien sûr, son père ne me la donnera pas pour rien, mais d’abord répondez à mes questions. Dites-moi son nom. »

    « Je ne peux pas te dire son nom. »

    « Est-ce qu’elle est belle ? »

    « Je ne peux pas répondre à ça, non plus. »

    « Pourquoi pas ? »

    « Eh bien, je doute que tu sois en mesure de répondre à ses exigences. En fait, j’allais te demander de tout oublier à son sujet. »

    Tahar eut à l’instant une lueur sauvage dans les yeux. Sa gorge se serra.

    « Vous m’avez déçu la dernière fois, » murmura-t-il, « et maintenant encore– »   

    Le Qadi coupa court aux protestations de Tahar.

    « Peux-tu satisfaire à ses conditions ? » lança-t-il d’un ton de défi.

    Tahar se calma, puis dit entre ses dents :

    « Que diable voudrait-elle ? »

    « Eh bien, elle te dit : ‘fais-moi deux robes : une dfina et une tahtiya. Fais-les-moi de tes propres mains et envoi-les-moi. Je vais les essayer, et si elles me conviennent merveilleusement, je vais encore te demander de m’en faire sept robes de plus, de sorte que je puisse avoir une robe à porter chaque jour de la semaine. Si tu fais cela, alors ce serait ma dot, et je pourrais donc t’épouser.’ » 

 

    Les paroles du Qadi eurent l’effet d’un sort sur Tahar, dont les yeux flambèrent de convoitise comme si c’était la jeune femme elle-même qui lui parla. Ayant remarqué cela, le Qadi continua de dissiper les soucis de Tahar comme par magie.

    « Laisse-moi te dire quelque chose, Tahar. Tu sais, même si tu lui offres tout ce que tu possèdes, tu ne parviendras jamais à épouser cette femme tant qu’elle n’a pas la certitude que tu es la bonne personne pour elle ! »

    Pendant un court moment, Tahar fut perdu dans les nuages. Puis, il revint à soi, et dit :

    « Pourquoi ne lui achèterais-je pas autant de bonnes robes qu’elle souhaiterait ? Je pourrais commander pour elle les meilleures robes chez les meilleurs tailleurs du pays ! Je ne suis pas tailleur, est-ce que tu te rends vraiment compte de cela ? Il me faudrait des années entières pour devenir tailleur. Aurait-elle la volonté et la capacité d’attendre jusqu’à ce que j’aie tout appris sur la couture et la confection de robes ? »

    « Je vais lui poser cette question et t’apporter la réponse, » dit le Qadi, portant un autre verre de thé à sa bouche.

 

    Tahar vit son amour deux fois depuis cette rencontre avec le Qadi. Elle vint à l’endroit habituel au bord de la rivière et écouta patiemment ce qu’il eut à lui chanter. Mais tout ce que Tahar put voir d’elle ne fut qu’une pièce de tissu blanc enroulé autour d’un corps humain. Elle resta encore une femme anonyme.

 

    « Le Qadi l’aurait-il choisie pour moi si elle n’avait pas un visage agréable ? » se demanda Tahar encore une fois lorsqu’il fut en train de dîner avec sa famille à la maison ce soir-là. « Mais quel que soit les traits de son visage, pense-t-elle à moi ? Est-ce qu’elle pense à moi comme je pense à elle ? Je l’ai vue hier et aujourd’hui. Est-ce que cela veut dire que je ne compte pas pour du beurre pour elle ?.... »  

 

 

    « Tahar, » dit le Qadi, à son retour dans le village deux jours plus tard, « j’ai posé ta question à ta bien-aimée. »

    « C’est vrai ? » répondit Tahar, en s’assoyant en face du Qadi sous l’ombre du térébinthe.

    « Et bien, elle te dit : ‘Fais les premières robes comme je t’ai dit. Si tu ne peux pas faire une dfina et une tahtiya à ce stade, alors fais-moi deux robes de ton choix, mais celles-ci doivent être vraiment ravissantes. J’attendrai jusqu’à ce que tu les aies faites. Je te fais cette promesse. Le Qadi, qui m'est tout particulièrement cher, en témoigne. Quant à mon nom, je m’appelle Ezzahia. Je n’ai que dix-huit ans. Donc je peux attendre jusqu’à ce que tu aies fait toutes les robes. Mais n’essaie surtout pas de me chercher avant. Si tu tentes de me chercher avant que je te demande, alors sois sûr et certain que tu ne me reverras jamais.’ C’est ce qu’elle a dit. »

    Tahar pencha la tête, plongé dans une rêverie.

    « Qu’en penses-tu ? » dit le Qadi soudainement.

    « Honnêtement, » répondit Tahar, en levant les yeux, « ça m’intrigue. Je suis comme ensorcelé. »

    « Que vas-tu faire maintenant ? »

    « Je ne sais pas vraiment. »

    « Tahar, tu n’as pas d’autre choix que de faire des robes pour ta bien-aimée. Tu vois, elle a déjà essayé de t’aider en te faisant une promesse. Et elle t’a dit, si tu ne peux pas faire une dfina et une tahtiya, fais-moi seulement de bonnes robes de ton choix. On ne peut guère en demander plus ! »        

    « Et si quelqu’un d’autre est venu pendant mon absence pour demander sa main, pourrait-elle résister ? »

    « Ecoute, tu peux dormir sur tes deux oreilles ! Tant que je vivrai personne sauf toi ne l’épousera si tu lui restes fidèle et tu fais toutes les robes qu’elle a demandées. »

    « Je les ferai ! » dit Tahar, en se mettant debout. « Que Dieu m’y aide ! Fais une prière pour moi, Qadi ! »

    Le Qadi pria pour lui, puis les deux marchèrent lentement le long de la rive, du térébinthe au palmier.


Mohamed Ali LAGOUADER

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Mohamed Ali LAGOUADER
commenter cet article

commentaires

Helene 03/12/2012 12:38


Votre chapitre est relayé sur Passion Nomade et Maroc Meditterrannee, savez vous qu il y a un groupe fb Ecritures professionnelles ici vous serez entre auteur ou futur.


merci de nous raconter votre beau pays, un jour les nomades....


Tres sincerement

Mohamed Ali LAGOUADER 04/12/2012 11:42



Merci à vous.



kirielle 07/04/2012 11:50


j'aime beaucoup ce conte celà ressemble aux contes de mille et une nuit .bon week end et à bientôt .amitiés d'une tourangelle .

mansfield 29/02/2012 21:20


Un beau récit dans le style des conteurs des mille et unes nuits et une foule de renseignements sur les rites et coutumes de l'orient, très agréable à partager.

New Dawn 21/02/2012 06:57


Un beau récit...mais l'idée d'être espionnée dans mes faits et gestes m'aurait poussée à renoncer... Sympa ton blog . A++

chevrette13 20/02/2012 19:09


je croyais lire un peu un conte des une et mille nuits ....à aprt que dedans des touches bien réelles comme le tajine, le pain marocain ...


bonne soirée

Présentation

Recherche