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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 17:24

Tahar devait encore attendre jusqu’au mercredi d’après. Il voulait rencontrer  Fatima, sa cousine de vingt ans.

 

    Et voilà que Fatima marcha lentement vers la berge, là où son amant, un jeune homme du village d’en face, l’attendait. Le lieu débordait déjà d’amants des deux villages.

    « Bonjour ! » dit Tahar, un peu timidement.

    « Bonjour ! » répondit Fatima, qui avait tenté de l’éviter.

    « Je suis désolé de t’avoir arrêtée, mais j’ai quelque chose à te dire. »

    « Oui ? » dit Fatima, dévoilant son visage.

    « Pourrais-tu me faire une faveur ? »

    « Oui ? »          

    « Eh bien, s’il te plait, dis à ma mère que je quitte le village cet après-midi. Je vais à Mogador. Je vais rester là-bas jusqu’à ce que Zina se soit mariée. Dis à ma mère que je ne vais pas me marier avec Zina. Le Qadi rencontrera mon père et lui expliquera tout. »

    « Qu’est-ce que tu vas faire à Mogador ? »

    « Je ne sais pas vraiment. Il suffit de dire à ma mère ce que je viens de te dire. Je n’ai pu lui en toucher un mot, car je sais qu’elle m’assaillerait de questions. Je ne veux plus parler de Zina, tu vois ? »

    « D’accord ! Je vais lui dire. Bon voyage ! »

    « Merci ! » 

 

    Sur le chemin de Mogador, Tahar rencontra les Laâbids, ces nomades noirs qui, parfois, passaient un mois ou deux dans son bled. Tahar fut soulagé de les voir là, car il savait que certains d’entre eux allaient aider son père et son frère pendant son absence. Les laâbids ne serait que trop heureux de travailler dans les champs de sa famille.

 

    Tahar quitta le camp des laâbids et reprit la route de Mogador. Dès son arrivée, il réserva une chambre dans un foundouq, une auberge bon marché. Il n’y avait ni lit, ni table, ni chaise dans la chambre. Il y avait seulement une natte en partie couverte d’un mince matelas avec un oreiller bas et une couverture de laine. Mais il n’y avait pas d’autre endroit où Tahar aurait pu être accueilli avec sa monture sous le même toit.   

 

    Ce ne fut pourtant pas le problème. Le problème fut que, une fois qu’il avait réservé cette chambre, Tahar ressenti l’envie de retourner dans son village, et plus précisément à ce palmier de la rive, d’où il avait pu voir sa bien-aimée, Ezzahia, ou du moins quelque chose d’elle.   

 

    Maintenant, il quitta le foundouq en direction de la mosquée, guidé par la voix du muezzin qui appela à la prière de la mi-après-midi. Chemin faisant, il vit deux femmes habillées en blanc et sa nostalgie d’Ezzahia devint plus pénible.

 

    Même pendant la prière il pensa à elle. Mais il ne pensa pas qu’à elle seule. Il pensa aussi à Zina. Il s’imagina assis avec Ezzahia à portée de voix de Zina.

    « Oui, j’ai bien pensé à elle, » songea-t-il, s’adressant à Ezzahia, « mais maintenant, elle n’est plus rien pour moi. Je ne suis pas impressionné par sa beauté, tu sais. Tu es bien plus belle qu’elle. Non, crois-moi ! Je dis la vérité !... »       

 

    Comme il quittait la mosquée, Tahar prit par erreur les chaussures de quelqu’un d’autre.

    « Excusez-moi, mon frère, » dit un beau jeune homme avec une physionomie berbère, « celles-ci sont mes chaussures. Voici les vôtres ! »     

    « Ah, désolé ! Vous avez raison. Ce sont en effet les miennes ! »

    « Pas de problème ! »

 

    A l’extérieur de la mosquée, Tahar se retrouva marchant dans la même ruelle que le jeune homme. Son cœur battait comme il se retourna et dit :

    « Dites-moi, mon frère, est-ce que vous allez dans la même direction que moi ? »

    « Où allez-vous ? »

    « Je suis à la recherche d’un tailleur. »

    « Vous n’êtes pas de cette ville, alors ? »

    « Non, je n’appartiens pas à cette ville. Je viens de… »

 

    Une heure plus tard, les deux étaient amis. Ils prirent du thé ensemble au foundouq.

    « Je suis heureux de t’avoir rencontré, Smaïl, » dit Tahar. « J’espère te revoir encore et encore. »

    « Moi aussi ! » répondit Smaïl. « Mais maintenant, allons-y ! Je vais te montrer un tailleur qui, je crois, va bientôt se prendre d’amitié pour toi. »

    « Oh, merci ! »  

 

    La boutique du tailleur donnait sur une rue animée. Le tailleur était un homme dans la cinquantaine, un peu gros, vêtu d’une djellaba de couleur beige. Il était assis à l’arrière de la petite boutique, penché sur un vêtement qu’il coudait pendant qu’un garçon, se tenant debout au bord de la rue, tirait les fils qu’il croisait en synchronisation avec la couture du tailleur. Le tailleur n’a pas bougé de sa place lorsque Smaïl se tint debout dans l’embrasure de la porte, et dit :

    « Salut, H’sein ! Comment vas-tu ? Puis-je te parler un peu ? »

    « Tu es le bienvenu ! » répondit H’sein. « Entre ! »

    « Il y a un ami avec moi, » dit Smaïl, en regardant en arrière.

    « Vous êtes les bienvenus tous les deux ! Venez vous asseoir auprès de moi. »

    « Merci ! Eh bien, je suis venu mettre cet homme en apprentissage chez toi, » dit Smaïl, en s’asseyant à la droite de H’sein, alors que Tahar s’assit sur sa gauche.

    H’sein leva les yeux pour regarder Tahar, puis dit :

    « Je n’ai jamais eu un apprenti de son âge ! »

    « Oui, c’est vrai, mais cet homme est prêt à apprendre et à payer son apprentissage. »

    « Bon ! » dit H’sein enfin, « je vais faire de mon mieux. »

    « Merci ! » dit Tahar timidement.

    « Maintenant, permettez-moi de vous montrer ce que je fais, d’accord ? » dit H’sein, en se levant et faisant signe à Tahar de prendre une chaise à l’intérieur de la boutique. Puis, il se mit debout à côté d’un vêtement accroché au mur, et dit, en regardant Tahar :

    « Ca c’est une takchita, tu vois ? Celle-ci est chère. » Il décrocha la takchita et commença à afficher ses parties intérieures et extérieures, en nommant chaque partie et en disant combien de temps il fallait pour la faire. Le cœur de Tahar battait plus vite comme le tailleur s’assit et poursuivit : « Regarde, je suis le mâallam, ou le tailleur-en-chef, si tu veux. Cela veut dire que je ne fais pas tout le travail tout seul. C’est pourquoi j’ai plusieurs personnes qui travaillent pour moi. Chacun d’eux a quelque chose à faire. L’un d’eux, par exemple, est le berram. Il tord le fil de soie pour en faire des trassens, ou tresses, qui sont utilisées avec la    sfifa. La sfifa c’est cette chose que tu vois ici sur cette dfina. Elle est ici autour du cou et elle descend le long du milieu de l’avant de la dfina. Les trassens sont ces trucs que tu vois sur la bordure de la sfifa. Les trassens sont également utilisées ici, juste au milieu de la sfifa, et ce pour fixer les âkadis, tu sais. Ces boutons-là sont les âkadis, tu vois ? Les sfifas et trassens et âkadis sont faites par deux personnes différentes. Celui qui fait les âkadis fait également la dfira, c’est ce que tu vois juste au milieu des trassens. Et puis il y a moi, je couds toutes les parties de la takchita. Et, enfin, vient le tour de celui qui met la dernière main au vêtement. Comme tu le sais probablement, une takchita est composée de deux pièces : une tahtiya, qui est la partie intérieure, et une dfina, qui est la partie extérieure. Tu pourrais aussi y ajouter la m’demma, ou la ceinture, qui en elle-même nécessite un travail spécial. Ah, j’ai oublié de te dire que le garçon là-bas m’aide au berchmane. Mon travail principal en tant que mâallam c’est comme suit : d’abord, je m’informe sur les mesures de la cliente. Ensuite, je conçois la robe, je taille le tissu, et puis je répartie le travail entre moi-même et mes partenaires et apprentis, qui sont dispersés au travers du quartier. Il y a aussi des femmes qui font la broderie pour moi dans leurs propres foyers. Maintenant, comment trouves-tu tout ça ? »

    Tahar n’ouvrit pas sa bouche. Il fut sidéré. Il n’aspira plus qu’à une chose : sortir prendre l’air. « Je dois retourner chez moi, » pensa-t-il. « Il me faudrait toute une vie pour faire cela ! »

    « Comment as-tu trouvé ça ? » répéta le tailleur.

    « Pardon ? » répondit Tahar entre ses dents. « Oh, merci ! Je vais essayer ! Je vais essayer ! Maintenant, je pense que nous devons partir. Merci encore une fois ! »

 

    En quittant la boutique, Tahar respira à fond.

    « Ne sois pas si pessimiste ! » dit Smaïl, en lui tapant sur l’épaule. « Ne t’inquiète pas ! Je vois que le tailleur t’a donné le vertige en te montrant tout ces trucs. Mais il ne faut pas se laisser décourager si facilement. »

    « Franchement, » dit Tahar, ayant enfin retrouvé sa voix, « j’ai été embrouillé. »

    « C’est tout à fait normal, mon frère. Ecoute, maintenant, tu vas te reposer pendant une heure ou deux. Et ne quitte pas ta chambre sauf pour la mosquée. Quant à moi, je dois aller à la maison. Ma femme ne sait pas où je suis. Je vais voir si elle a besoin de quelque chose, et après je viendrai te chercher, hein ? Tu dîneras avec moi ce soir, parce que je ne pourrai pas te revoir avant jeudi prochain. »

    « Pourquoi ? »

    « Tu sais, je travaille à présent en tant qu’enseignant pour une famille à l’extérieur de la ville. J’enseigne leurs enfants à domicile. Je suis également un médecin. J’ai donc très peu de temps à passer avec toi. »                  

    « Je suis heureux de t’avoir rencontré, de toute façon. Je ne sais pas ce que j’aurais pu faire sans toi. »

    « Tu sais quoi, tu me rappelles ma jeunesse ! »

    « Quel âge as-tu ? »

    « J’ai quarante et un ans. Et toi ? »

    « J’ai vingt-et-un ans. »

    « C’est ce que j’ai deviné ! Je sais que c’est un âge spécial. Très bien ! Te voici sur le chemin du foundouq. Prends soin de toi ! A bientôt ! »

    « Merci ! »

   

    Tahar acheta un gros gâteau dans une épicerie sur le chemin du foundouq. A l’intérieur du foundouq, la salle à manger était remplie de gens qui semblèrent n’être venus que pour parler. A quelque distance de là, de l’autre côté du mur, l’air s’emplit des braiments des ânes. Tahar regarda autour de lui cherchant une place pour s’asseoir, mais il finit par murmurer timidement au serveur qu’il préférait prendre un verre de thé dans sa chambre. « Je vais te l’amener tout de suite, » répondit le garçon.

 

    Tahar mangea le gâteau et but le thé puis se coucha sur son dos, mais juste après, il sauta sur son sac et en sortit son outar et le serra contre lui.    

 

     Il ne déposa l’outar qu’au moment où il dut faire la prière du coucher du soleil, et, une heure plus tard, celle du soir. Alors, quand Smaïl vint vers lui et se tint debout dans l’embrasure de la porte, Tahar pinçait encore les cordes de son outar.

    « Mais quelle bonne surprise pour moi ! » s’exclama Smaïl, en s’accroupissant devant Tahar.

    « Tu aimes ça ? » dit Tahar, en posant son outar.

    « Bien sûr ! Mais maintenant lève-toi ! Comme je t’ai dit, tu vas dîner avec moi ce soir. J’aurai un autre hôte pour le dîner ! »

    « Je t’en pris, je suis une personne timide, tu sais ! Je ne me sens pas à l’aise avec des étrangers. »

    « J’ai dit lève-toi ! » insista Smaïl, en tirant Tahar doucement par la manche. « Cet homme qui va dîner avec nous ce soir, c’est pas comme les autres. Tu vas voir ! Maintenant fais vite ! Allons, remue-toi ! »

 

    Ce « hôte spécial » fut un homme septuagénaire qui pouvait encore marcher sans canne. Il habitait non loin de la mosquée où Tahar et Smaïl s’étaient rencontrés pour la première fois. Sur le chemin de la maison de Smaïl, Tahar ne dit pas un seul mot. Au début, il pensa au vieil homme, se demandant dans quelle mesure il serait spécial pour lui. Mais ses pensées furent vite interrompues par une femme qui venait de l’apercevoir et puis s’était empressée de fermer à moitié sa fenêtre pour qu’elle eût pu lui jeter des coups d’œil furtifs de derrière les volets. Dans une autre ruelle éclairée par la lune, ce fut une femme beaucoup plus jeune qui le regarda de derrière la porte de sa maison. Tahar fut enchanté par ces gestes féminins, bien qu’embarrassé.

 

    Son embarras quasiment doubla quand il pénétra dans la maison de Smaïl. C’était une grande maison joliment peinte et carrelée. Tahar regarda droit devant lui, mais roula ses yeux à droite et à gauche cherchant la femme de Smaïl. Il voulut voir son visage. Il voulut voir si elle était belle. « Fais comme chez toi ! » lui disait Smaïl. « Tu n’as pas besoin d’être timide dans ma maison… »

    Dans la chambre d’hôtes, Smaïl raconta au vieil homme l’histoire de Tahar. De temps en temps, le vieil homme jeta un regard à Tahar pendant que Smaïl parlait.

    « Ne m’en dis pas plus ! » dit le vieil homme soudainement. « Tu veux que je pries pour lui ? C’est ce que je vais faire après que nous aurons dîné, inchallah. Ca sent le tajine, si je ne m’abuse ? »

    « Tu as raison, » dit Smail avec un grand sourire. « C’est un tajine. Il a été spécialement fait pour toi ! »

    « Oh, merci ! »

    Alors qu’ils mangèrent, Tahar pensa aux petites mains qui avaient préparé cet appétissant tajine. Mais une fois qu’ils eurent fini de manger, le vieil homme fit face à Tahar, et lui dit :

    « Avant que je ne prie pour toi, mon fils, récitons un peu de coran ! »

    Au grand soulagement de Tahar, le vieil homme commença par les plus courtes sourates que Tahar avait apprises à Marrakech.

    « Maintenant, quel est ton souhait ? » dit le vieil homme.

    « Je veux devenir tailleur, Monsieur, » répondit Tahar tout de suite.    

    « Ô Dieu… »

    Le vieil homme pria de bon cœur pour Tahar. Cependant, Tahar fut un peu sceptique. Il murmura à son ami Smaïl qu’il souhaitait savoir quand ces prières seraient exaucées. Smaïl en fit la remarque au vieil homme, lequel sourit et lui dit :

    « Quand est-ce que j’ai prié pour toi ? »

    « Tu as prié pour moi quand j’avais trente ans,» répondit Smaïl avec un sourire.

     (Tahar eut l’air atterré.)   

    « Et quand a-t-elle été exaucée ma prière pour toi ? »

    « Du point de vue argent, elle a été exaucée il y a deux ans. »

    « C'est-à-dire, quand tu avais trente-neuf ans ! »

    « Oui, Âmmy Abderrahmane, mais Tahar n’a que vingt et un ans. Il ne peut pas attendre aussi longtemps que moi. »

    « Laisse-moi lui demander, peux-tu attendre ? »

    « Je l’espère, » dit Tahar d’un ton lugubre. « Ce-ce-ce qui importe pour moi, c’est-c’est de savoir si tant est que la prière soit exaucée ! »

    « Il n’y a pas de doute possible à ce sujet, » dit Smaïl. « Si Âmmy Abderrahmane prie pour une personne, alors tu peux être sûr que la prière sera exaucée, tôt ou tard. Ce n’est qu’une question de temps ! »

    « Ton ami semble ne pas avoir encore compris, » dit le vieil homme. « Ecoute, mon fils, » poursuivit-il, en regardant Tahar. « Dieu ne te regarde pas tout seul. Dieu regarde bien au-delà de toi. Il regarde tout le monde autour de toi. Si Dieu te donne quelque chose maintenant, il se peut qu’il la donne à travers toi à l’un de tes enfants qui ne sont pas encore nés. Si Dieu veut que ton enfant grandisse dans une belle maison, alors il te fournira les moyens d’avoir une belle maison, même si tu ne la mérites pas toi-même. Si Dieu veut que ton enfant soit beau, alors il fera en sorte que tu épouses une belle femme, même si tu ne la mérites pas toi-même. Si Dieu te donne quelque chose de bien maintenant alors que tu ne la mérites pas, eh bien il se peut qu’il te réserve une mauvaise surprise à l'avenir. Et tu ne pourras pas savoir quand ni comment cette mauvaise surprise te frappera. Si tu ne vénères pas Dieu et pourtant tu as une grande usine ou de vastes champs fertiles, alors il se peut qu’il t’aie donné ça parce qu’il sait qu’une personne pieuse qui le vénère tout le temps va être très heureuse de trouver du travail, aussi modeste soit-il, dans ton usine ou dans tes champs et qu’il remerciera Dieu de cette faveur et consacrera toute sa vie à Dieu. N’imagine pas que Dieu décide à l'aveuglette ! »    

    « Comment pourrais-je savoir si je mérite cette faveur ou non ? » demanda Tahar timidement.

    « Tu le sauras en examinant ton propre comportement, » dit le vieil homme. « Regarde cet homme-là. Il ne fut pas moins beau que toi, sinon plus. Je connais des femmes qui désirèrent tellement l’épouser. Ces femmes-là se sont mariées avec d’autres hommes il y a bien longtemps, mais Smaïl resta célibataire jusqu’à il y a un peu plus d’un an. Il ne put se marier dans la vingtaine ou même la trentaine que pour la simple raison qu’il n’avait pas de sous. »       

    « Ce que moi j'ai aimé le plus chez lui c'est qu'il était bien conscient de ce qui lui arrivait. Tu pourrais en être surpris, étant donné ton âge, mais cet homme a toujours été clair avec lui-même. Il a péché, certes, mais il a eu le courage d'admettre qu'il était un pécheur. Il a toujours admis ses péchés et demandé le pardon de Dieu. Et c'est ce qui l'aida à supporter ses souffrances. Donc, si toi, Tahar, tu veux te marier pendant que tu es encore si jeune, si beau, sois prudent! Pense à Dieu comme étant constamment sur ta droite, et à Satan comme étant constamment sur ta gauche. Je sais que vous les jeunes n'aimez pas les prêches, mais je sais aussi que vous aimeriez bien être heureux. »

 

    Cette nuit-là, Tahar retourna au foundouq profondément frustré. Il avait souhaité voir la femme de Smaïl, mais il avait seulement entendu sa voix.

      

 

    Le lendemain matin, il fut à la boutique de H’sein.

    « As-tu pris ton petit déjeuner ? » demanda H’sein.

    « Oui, et vous ? »

    « Moi aussi j’ai pris mon petit déjeuner, mais un verre de thé maintenant ne me ferait que du bien, n’est-ce pas ? »

    « Je le paie ! » dit Tahar, plongeant sa main au fond de sa poche.

    En attendant le thé, H’sein commença à enseigner à Tahar ce qu’un maître tailleur enseignerait à un très jeune apprenti. A la surprise de Tahar, les mots de H’sein furent doux à son oreille. On aurait dit qu’il ne faisait qu’apprendre par coeur l’un des chants religieux de Saïd El-Bahi. H’sein aussi fut surpris lorsque Tahar lui dit :

    « Je voudrais faire une gandoura comme celle-ci. Je pense que c’est plus facile pour moi. »

    « D’accord ! » dit H’sein. « Je te donnerai tout le matériel nécessaire pour la faire. Mais prenons d’abord le thé ! »

    Tout se passa sans accroc cette première matinée. Dans l’après-midi, un homme parlant l’arabe avec un accent berbère vint vers H’sein, le salua, et lui dit : « Je veux ça, ceci et cela. » Il fut tout sourire comme il disait cela. Mais quand le moment de payer arriva, son dernier sourire se figea sur ses lèvres.

 

    « C’était un juif, » dit H’sein sournoisement. « Il est toujours comme ça. Mais il est un bon client. »

    « Est-ce qu’il vient très souvent ? » demanda Tahar, feignant l’intérêt.

    « Oui, il est l’un de mes clients depuis plus de cinq ans maintenant. Il habite Mogador. Il vient vers moi une fois par semaine. »

    « Vous voulez dire que c’est un commerçant ? »

    « Oui, il est commerçant. C’est un vendeur ambulant. Il sillonne toute la région autour. Il fait du porte-à-porte. Parfois, il va aussi loin que Marrakech. »

    « Je connais deux hommes juifs qui font presque la même chose que lui. Ils viennent souvent dans notre village. Mais je n’avais jamais vu celui-là. »

    « Maintenant, oublie tout à son sujet et concentre-toi sur ton travail. Attention, cette pièce de tissu est délicate. Mais je constate que tu fais bien ! Continue ! »

 

    Et il fit bien en effet. Il rendit à son maître la première robe toute faite sept jours plus tard.

    « Bravo ! » s’exclama H’sein, en manipulant la robe avec soin. « C’est vraiment une très belle robe ! Très bon ! »

    « Maintenant, je veux faire une takchita, » dit Tahar, encouragé par les compliments de H’sein.

    « Non, mon ami. Il est encore trop tôt pour toi de commencer le travail sur une takchita. »

    « Mais laissez-moi essayer au moins ! »

    « Fais-moi trois autres robes comme celle-ci et je te laisserai faire une takchita, d’accord ? »

    « D’accord ! » dit Tahar à contrecoeur.   

 

 

    Maintenant, du fait que de plus en plus de femmes apparurent ça et là, Tahar ne put s’empêcher de penser plus aux femmes qu’à d’autre chose. Et la femme à laquelle il pensa en ce temps-là ne fut autre que Zina. Il essaya de tout oublier à son sujet. Il eut beau essayé autant qu’il pût de penser plus sérieusement à Ezzahia. Mais Zina fut encore là, là dans son cœur. Il avait vu Zina. Il avait parlé à Zina. Il avait ri avec Zina. Il avait rêvé de Zina. Et maintenant, Zina allait se marier sous peu, peut-être dans quelques semaines, ou peu après l’Aïd el-Kebir.   

    Même quand il retournait au foundouq après le coucher du soleil, il ramasserait son outar et chanterait ses vieilles chansons, celles qu’il avait chantées à Zina.         Maintenant, il n’était plus désireux de faire des robes pour Ezzahia. Pour lui, la couture était devenue si facile –facile comme bonjour–, si terne, qu’il n’y pensait plus. Tout son travail était désormais ennuyeux, toute sa vie insipide.

    Et ce fut alors qu’un soir il courut vers le vieil homme qui avait prié pour lui.

    « Âmmy Abderrahmane, » lui dit-il, « je suis venu vous dire que votre prière semble avoir été exaucée. J’ai réussi à faire de bonnes robes qui ont plu au maître tailleur. »

    « Tant mieux pour toi ! » dit Abderrahmane, qui était assis sur un tabouret en compagnie d’autres vieils hommes près de la mosquée. « Maintenant, quel est le problème ? »

    « Ben, Monsieur, j’ai commencé à sentir la nostalgie. Je me sens seul. »

    « Que puis-je faire pour toi, alors ? »

    « Je me demande si vous connaissez une école ou tout autre endroit où je pourrais passer la soirée et apprendre quelque chose de bien. »

    « Voudrais-tu rejoindre une zaouia ? »

    « Cela me ferait plaisir ! »

    « Très bien ! Viens avec moi ! » 

 

    Tahar rejoignit la zaouia. Il fut heureux de s’asseoir parmi des dizaines d’hommes de tout âge dans une grande maison parfumée de musc mêlé d’ambre gris. Il ne lui fallut que très peu de courage pour surmonter sa timidité. Il reçu un livre, et entra ainsi dans le chant du mieux qu’il put.

    Mais une fois de retour dans sa chambre au foudouq, il se retrouva à penser à Zina une fois de plus. Le lendemain matin, il pensa toujours à elle. Il attendit qu’elle fût tombée malade à cause de lui et qu’elle aie refusé tout traitement jusqu’à ce que lui, Tahar, fût revenu à elle et lui aie dit qu’il l’aimait toujours et qu’il allait l’épouser.

 

    Finalement jeudi arriva, Smaïl aussi. Mais ce fut toujours la même histoire. Zina refusait obstinément de libérer Tahar de ses pensées.

 

    Les jours se succédèrent et se ressemblèrent jusqu’à un soir, quand un inconnu vint vers Tahar comme il demandait son dîner dans la salle à manger du foundouq.   

    « Puis-je vous parler ? » demanda l’inconnu.

    « Oui. »

    Tous deux s’assirent sur la natte et discutèrent en prenant un verre de thé.

    « Croyez-moi, » dit l’inconnu, « vous n’avez pas besoin d’apprendre plus que ce que vous avez déjà appris. En faisant seulement des robes comme celles que vous avez faites, vous ferez certainement fortune ! Le maître pour lequel vous travaillez va uniquement vous exploiter. Venez travailler avec moi et je vous paierai tout. Vous allez devenir riche en quelques mois… »

    L’inconnu s’en alla. Tahar passa cette nuit-là à penser. Le lendemain matin, il retourna à la boutique de H’sein. A peine dans la boutique, il dit à son maître :

    « Maître H’sein, je dois apprendre davantage. Je dois faire une dfina et une tahtiya maintenant. C’est absolument impératif pour moi. »

    « Non, non, mon ami ! Tu n’as pas besoin d’apprendre tout cela. Il suffit de continuer à faire les mêmes robes que celles que tu as faites jusqu’ici. »

    « J’en ai faites assez, et puis c’était moi qui vous payais. Vous ne m’avez jamais payé un sous ! »

    « Je vais te payer cette fois-ci. Je te le promets. »

    « Non, Maître ! Je dois absolument faire une dfina et une tahtiya. Je les amènerai à ma famille à la veille de l’aïd, et après je reviendrai travailler avec vous. Je ferais n’importe quelles robes que vous souhaiteriez. »

    « Non, mais… »

    Le maître finit par céder et Tahar commença aussitôt à travailler sur une dfina. Et peu à peu, il se retrouva à penser à Ezzahia. Et il pensa à elle plus encore quand il s’assit parmi les bons hommes dans la zaouia. Et il lui chanta lorsqu’il fut seul dans le foundouq.  

 

 

    Un mois plus tard, il fut à dos de cheval, sur le chemin de retour dans son village.

    « Voici deux robes que j’ai faites, » dit-il à sa famille, en se vantant.

    « Oh, comme elles sont belles ! » dit sa mère. « Mais est-ce que tu as gagné de l’argent ? »

    « Non, ma mère, pas encore. Je n’étais qu’un apprenti, tu sais. Mais la prochaine fois j’apporterai un peu d’argent avec moi. »

    « Nous n'avons pas besoin de ton argent, tu sais ça, » dit sa mère. « Mais si tu veux te marier et fonder une famille, tu auras à gagner ta vie en quelque sorte. »

    « Je sais, ma mère. Si je ne gagne pas assez d'argent en faisant des robes, je reviendrai pour travailler dans les champs. »

    « Heureusement pour moi, » dit son père, « les laâbids étaient là pendant ton absence. Je me demande ce que je vais faire quand ils s'en iront. »  

    « Je te trouverais alors un ouvrier à la tâche ou deux, » répondit Tahar. « Ne t'inquiète pas! »

    « Qu'est-ce qu'il y a dans ton sac? » demanda sa mère.

    « Y a seulement l'outar et des habits à moi, » dit Tahar en rougissant. « Je dois vous laisser maintenant. Je vais à Krémate souhaiter le bon aïd au Qadi. »

    « Attends! Attends un instant! »

    Mais Tahar ramassa son sac et se précipita vers la porte pour sortir. Il sauta en selle et se mit en route pour le village du Qadi.

    Le Qadi n'arriva que tard dans la soirée.

    « Que fais-tu ici? » dit-il, en regardant Tahar suspicieusement.

    Tahar, qui s’appuyait contre le tronc d'un arbre juste à l'extérieure du domicile du Qadi, prit son courage à deux mains et dit:

    « Je suis venu vous dire que les robes sont maintenant prêtes. »

    « De quelles robes parles-tu? »

    « Eh bien, regarde! » dit Tahar, en ouvrant son sac, les mains tremblantes. « Voici les robes. Je les ai faites.  Je les ai faites moi-même, avec l'aide du maître tailleur. Voici la dfina, et voilà la tahtiya. » 

    « Où les as-tu trouvées? »

    « J'ai dit que je les ai faites! Je le jure! »

    « Tu les as faites en moins de quarante jours? »

    « Laissez-moi vous expliquer, Qadi! A mon arrivée à Mogador, j'ai rencontré par hasard un jeune homme qui m'a présenté à un vieil homme, lequel a prié pour moi. J'ai moi-même été surpris lorsque j'ai senti que j'apprenais très vite. »

    « Qui est cet homme-là qui a prié pour toi? »

    « Tout ce que je sais c'est qu'il s'appelle Âmmy Abderrahmane. Je peux vous emmener chez lui, si vous voulez. »

    « Quand es-tu revenu de Mogador? »   

    « Je suis revenu toute à l'heure. »

    « As-tu vu Ezzahia? »

    « Non. »

    « Est-ce que tu veux la voir? »

    « Oui. »

    « Quand? »

    « Demain. »

    « Demain ce sera le jour du l'aïd. »

    « Je le sais. Mais je ne peux pas attendre. »

    « D'accord! Je vais essayer de venir dans votre village demain après-midi, et je t'emmènerai à sa demeure. Est-ce que ça te convient? »

    « Non, Monsieur! Je ne peux pas aller chez eux à l'heure actuelle. Je suis une personne timide, vous savez. Je ne veux pas paraître ridicule devant elle. »

    « D'accord! » dit le Qadi, en souriant. « Nous allons donc nous rencontrer quelque part autour de son domicile. »

    « Merci! Pourrais-je vous confier ces robes? Je ne veux pas que ma famille les voie. »

    « D'accord! » dit le Qadi, en éclatant de rire.

 

    Tahar fut tellement heureux qu’il ne put dormir cette nuit-là.

 

    Le lendemain matin, il évita tout le monde jusqu’à ce que sa mère eût commencé à faire un rôti de mouton dans la cour de leur maison aux environs de midi. Mais même en ce moment-là, les autres membres de sa famille, qui étaient assis tout autour, avaient tant de choses à se dire qu’il n’eut guère besoin de parler avec eux. Il se replia sur lui-même, et attendit patiemment l’après-midi.

 

    Le Qadi vint vers la fin de l’après-midi et trouva Tahar vêtu (non d’une djellaba de tous les jours, mais) d’un très beau tchamir blanc chatoyant autour du cou sous une djellaba blanche voyante, sur laquelle flottait un selham fin noir. Une âssaba de couleur jaune ornait sa tête et ses babouches jaunes étaient un régal pour les yeux. Bref, il portait tout ce qui lui allait le mieux et sa beauté naturelle lui conférait l’aura d’un prince.

 

    De l’autre côté de la rivière, Ezzahia attendait avec son père dans une oliveraie. Elle était habillée (non d’un haïk de tous les jours, mais) d’une takchita bleue et d’un foulard épais en jaune et blanc frangé de vieilles pièces de monnaie cliquetantes. Et elle était chaussée d’un très beau cherbil vert.

 

    Le Qadi fut le premier à lui parler. Il sembla l’avoir rencontrée avant d’aller chercher Tahar, mais même en ce moment-là Tahar sembla suspendu aux lèvres d’Ezzahia.

    « Viens ! » dit-elle soudainement.  

    Tahar marcha rapidement vers elle.

    « Assalamo Alaykom ! » dit-il d’une voix tremblotante.

    « Wa Alaykom Assalam ! » répondit-elle, en contemplant chaque trait de son visage rougeâtre.

    « As-tu aimé les robes ? » dit Tahar, en lançant un regard au Qadi et au père d’Ezzahia, qui s’éloignèrent d’un pas traînant vers une autre oliveraie.

    « Oui, j’ai aimé. »

    « Puis-je t’épouser maintenant ? »

    « Non. »

    « Pourquoi ? »

    « Tu ne peux pas entrer dans ma vie avant que je n’entre dans ton cœur. »

    « Qu’est-ce que tu veux dire ? »

    « Eh bien, pour te dire la vérité, ces robes-là, ça ne m’intéresse pas. Ce que je voulais en fait c’est que tu sois allé loin de ce village et que tu sois resté là-bas loin de ces contrées un certain temps. Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina. » Plus de sang monta au visage de Tahar comme Ezzahia poursuivit : « Je ne m’attendais pas à ce que tu sois revenu si tôt. Maintenant, retourne à Mogador et reste là-bas jusqu’à ce que tu aies fait plus de robes pour moi. Ne retourne surtout pas à ce vieil homme pour prier pour toi afin que tu puisses faire les robes en trois jours. Je ne suis pas pressée. M’barek Îdek ! Salut ! »

    « Attends un instant ! »

    Ezzahia n’attendit pas un instant. Elle s’avança vers son père sans se presser. Et, chemin faisant, elle échangea quelques mots avec un jeune homme qui passait par là. Le Qadi vint vers Tahar, et lui murmura :

    « Maintenant, s’il te plait, pars, ne nous cause pas des ennuis ici ! »

    « Qui est cet homme à qui elle vient de parler ? »

    « Je t’ai dit va-t-en ! » dit le Qadi, en s’éloignant de lui.

    Tahar passa cette nuit-là sous les étoiles, parlant à lui-même et à la lune. Le lendemain matin, il mit son cheval au galop, sur le chemin de retour à Mogador.

 

    Une fois de plus, il réserva une chambre dans le foudouq, et alla travailler dans la boutique de H’sein.

 

    Le jeudi suivant, il demanda à prendre quelques heures de congé afin de pouvoir rencontrer Smaïl. Smaïl l’emmena à la Skala. Tous deux s’assirent sur l’un des canons orientés vers la mer.

    « Fais-tu confiance à ta femme ? » dit Tahar soudainement.

    « Nous parlions de la mer, n’est-ce pas ? Alors, pourquoi me poses-tu cette question à propos de ma femme, hein ? »

    « Quelque chose dans mon cœur m’y a poussé. S’il te plait, dis-moi : est-ce que tu fais confiance à ta femme ? »

    « Eh bien, je fais comme si. »

    « Tu veux dire que tu ne t’en inquiètes pas ? »

    « Ecoute, Âmmy Abderrahmane a dit qu’on devrait faire attention, si tu te rappelles bien. Il voulait dire par là que tu devrais faire attention à ton propre comportement. Si tu te comportes bien ; si tu es un homme bon ; si tu fais tes prières régulièrement ; si tu ne te laisses pas corrompre ; si tu respectes le bien d’autrui ; si tu ne flirtes pas avec des femmes autres que ton épouse ; si tu as toujours l’impression que Dieu t’observe, alors tu ne devrais pas t’inquiéter ! Et puis si ta femme fait quelque chose de mal, ce serait alors ‘une mauvaise surprise pour toi’, comme l’a dit Âmmy Abderrahmane, c’est-à-dire, une punition pour toi –pour quelque chose que tu aurais faite dans le passé et que tu aurais oubliée. Mais même dans ce cas-là, si tu ne changes pas pour le pire, Dieu te donnerait certainement quelque chose de mieux. »

    « Tu veux dire une meilleure femme ? »

    « Pourquoi pas ? Ecoute, laisse-moi te dire une chose. Tu ne peux pas obtenir que ta femme te soit fidèle seulement en la battant ou en l’enfermant ou en l’épiant tout le temps ou en lui faisant subir épreuve après épreuve. Cela ne servirait à rien. Aime-la et reste-lui fidèle, et ne lui apporte que de la nourriture et des biens que tu as achetés avec de l’argent propre, de l’argent que tu as gagné à la sueur de ton front. Fais cela et après confie ta femme à Dieu. Si elle est une bonne épouse, elle va rester avec toi par la grâce de Dieu. Si, en revanche, elle s’avère être une méchante femme, Dieu va te trouver une solution. Et puis, laisse-moi conclure avec ce point : Tu sais quoi, j’ai été moi-même un pécheur. Beaucoup de gens avaient confiance en moi alors que j’étais loin d’être digne de confiance. J’espère que mes souffrances dans le passé étaient une punition pour cela. Maintenant, pour te dire la vérité, je ne m’inquiète pas pour ma femme, parce que j’ai bien l’impression que Dieu l’a choisie pour moi. Dieu merci ! »

    « As-tu aimé ta femme avant de l’épouser ? »

    « Maintenant, ça suffit ! S’il te plait, oublie tout au sujet de ma femme. Partons d’ici ! »

    « Je suis désolé, je n’avais pas l’intention de… »

 

    Tahar fut profondément blessé par la façon dont Smaïl l’avait réprimandé. Smaïl lui avait jeté un regard mauvais.

 

    Maintenant, il fut de retour au foundouq. Il se gava d’un gros gâteau et de trois grappes de raisin. Puis, il s’allongea sur le dos et ferma les yeux. Aussitôt après, le visage d’Ezzahia vint en visite éclair et se glissa dans son esprit. Les yeux bleus d’Ezzahia et son visage blond furent engageants, et ses chuchotements eurent quelque chose de rassurant.

 

    Le lendemain matin, Tahar quitta le foudouq plus tard que d’habitude. H’sein l’accueuilla d’un tiens voilà notre joli apprenti, et lui demanda : « Où as-tu été tout ce temps-là, fils de garce ? » Tahar le foudroya du regard, lui cracha à la figure, et retourna au foundouq. Il ramassa ses objets personnels, alla chercher son cheval et se mit en route pour son bled.

 

    Sa famille parla tant, mais il s’en ficha comme de sa première chemise. Il alla à la mosquée. Il fit ses prières et bavarda avec l’imam. Puis, il retourna à la maison, récupéra son outar et se dirigea au trot vers le palmier de la rive.

 

    Il chanta. Ezzahia sortit de sa cachette. Elle se tint debout loin de la rive et se contenta de regarder alors que Tahar grattait du outar. Un jeune homme vint vers Ezzahia et lui parla. Tahar cessa de chanter. Avant qu’il n’eût pu faire quoi que ce soit, Ezzahia disparut derrière les maisons. Le jeune homme qui lui avait parlé alla dans une autre direction. Tahar haleta et son cœur battit fort.

 

    Une heure plus tard, il fut à Krémate, le village du Qadi.

    « Que fais-tu ici ? » dit le Qadi, en regardant Tahar d’un air soupçonneux.

    « Qadi, j’ai vu un homme avec Ezzahia ! »

    « Où et quand ? » dit le Qadi, levant la voix.

    « Dans son village. Aujourd’hui. »

    « Ecoute ! J’ai essayé de t’aider parce que je croyais que tu étais mûr et sain d’esprit. Maintenant, ne reviens jamais vers moi, tu entends ? Eloigne-toi de la fille ! Si jamais tu l’harcèles, tu serais alors allé à ta ruine ! Je déposerais donc une plainte contre toi auprès du Qaïd ! »

    Le mot ‘qaïd’ donna à Tahar froid dans le dos. Alors il ne fit que baisser la tête et mena son cheval loin de la maison du Qadi.

 

    Il passa alors deux jours à errer de part les lieux, ne sachant pas quoi faire de lui-même. Le lendemain étant mercredi, il prit son outar et s’assit sous l’ombre du térébinthe et chanta à lui-même tandis que les amants des deux villages s’amusèrent dans la vallée.

    « Hé, toi là-bas ! » dit une voix inopinément.

    Tahar se retourna et regarda bouche bée. Ce fut l’un des démarcheurs juifs.

    « Tahar ? Pourquoi es-tu assis ici tout seul ? » dit le juif, s’approchant du térébinthe.

    « Salut, Âmmy Daoud ! » dit Tahar, en riant nerveusement. Puis, il se remit sur ses pieds, et dit : « Il me tardait de te voir ! »

    « Moi ? »

    « Oui ! »

    « Et pourquoi ? »

    « Je veux travailler avec toi. »

    « Travailler avec moi ? Comment ? »

    « Ben, je fais des robes et tu les vends et puis tu me donnes ma part des bénéfices. »

    « Mais, moi, je ne vends que de bonnes robes, comme celles que tu m’as achetées pour ta mère. Comment pourrais-tu faire de telles bonnes robes toi-même ? »

    « Je vais t’expliquer. J’ai été un apprenti chez Mâallam H’sein à Mogador, tu le connais ? »

    « Oh, bien sûr, je le connais ! Maintenant, qu’attends-tu de moi ? »

    « Eh bien, je vais te donner un peu d’argent pour m’acheter le matériel nécessaire. Je vais donc faire les robes et je te les donnerai pour les vendre, d’accord ? »

    « D’accord ! C’est une bonne idée ! » 

 

 

    Tahar se construisit une cabane non loin de la maison de ses parents et en fit sa boutique. Il trouva un apprenti. Et il se mit au travail.

 

    La nouvelle se répandit qu’il était devenu un tailleur. Les gens –hommes et femmes– vinrent lui demander de défaire un ourlet ou de recoudre une déchirure ou de coudre un bouton. Mais il les renvoya gentiment en leur disant qu’il ne faisait que de robes neuves à vendre ailleurs par Âmmy Daoud. Les oiseaux gazouillaient au-dessus de sa tête comme il travaillait. Sa mère lui apportait son déjeuner à midi. Et tout allait bien.

 

    Mais le jour que tout le monde attendait (ou appréhendait) arriva, le jour où le village fut infesté de chevaux, où l’air s’emplit de youyous, où les enfants caracolèrent ça et là, heureux de porter des habits dont ils avaient été privés même le jour du aïd.

 

    Ce fut le jour du mariage. Les amants des deux villages allèrent se marier maintenant, pour la plus grande joie de leurs familles. La famille de Tahar alla se joindre à la foule. Elle alla participer à la fête, elle alla se mettre de la partie, mais elle ne put prendre part à la joie des deux villages. Elle n’avait pas de jeune marié(e) à fêter.

 

    Aussi bien le père de Tahar que son frère allèrent prendre part à la fantasia. Ils avaient passé un certain temps à préparer leurs chevaux pour ce jour-là. Son frère avait même changé son fusil et acheté de la poudre neuve.

 

    Tahar lui-même avait toujours aimé la fantasia. Il aurait aimé mettre son cheval debout parmi les autres chevaux s’assemblant pour le départ et puis attendre impatiemment le signal du départ afin qu’il eût pu pousser son cheval en avant, en ligne avec les autres chevaux, jusqu’à ce que le Mqaddem leur ait donné le signal pour tirer, tandis que les femmes se tenant debout des deux côtés du champs réponderaient par des youyous.

 

    Mais ce jour-là fut différent. Tahar n’aurait pas eu le cœur de faire cela le jour où quelqu’un d’autre alla épouser Zina.

 

    Tahar ne quitta pas le village malgré tout. Il se rendit jusqu’au palmier de la rive et s’assit là-bas et chanta à lui-même à voix basse. Il n’avait pas apporté avec lui son outar. Il avait seulement apporté un panier de raisins.

 

    Et alors qu’il mangeait et chantait, une forme apparut de l’autre côté de la rivière. « C’est elle ! » s’écria une voix en lui. « C’est Ezzahia ! Je jure par Dieu que c’est elle ! Mais–  » Tahar ne put en croire ses yeux. Ezzahia marcha lentement vers la rivière. Elle sembla se diriger vers le village de Tahar. Mais elle s’arrêta une fois arrivée au bord de l’eau. Elle se baissa et s’aspergea le visage, puis se releva, jeta un coup d’œil vers Tahar et se tourna vers son village et s’en alla. Tahar la regarda, le cœur battant. Dès qu’il avait disparu, il se retourna et courut vers la mosquée, le visage rayonnant de joie. Il s’assit dans la mosquée et effectua le tayamoume, mais se rappela aussitôt qu’il n’était pas autorisé d’effectuer des prières naafilas à ce moment de la journée. Alors, il quitta la mosquée et retourna au palmier de la rive et y resta jusqu’au moment où le muezzin appela à la prière du coucher du soleil.

 

    Le lendemain, Tahar reprit son travail de tailleur. Et deux semaines après, de nouveaux amants en puissance commencèrent à se montrer dans la vallée. Au début, Tahar se contenta de rester assis sous l’ombre du térébinthe à regarder les autres. Mais voilà qu’une forme comme celle qu’il avait vue auparavant lui apparut de l’autre côté de la rivière. Ce fut la même forme, la même démarche. Mais maintenant ? Ici même ? Serait-ce elle ?

 

    Tahar se leva, et, en un rien de temps, il fut de l’autre côté. Un bon nombre de filles tournèrent leur regard vers lui, le faisant rougir. Tahar, lui, sembla chercher quelqu’un, et puis il se laissa tomber dans un tas d’herbe sèche non loin du groupe le plus éloigné à droite. Plusieurs filles regardèrent dans sa direction, mais ses yeux furent quelque part ailleurs. Il s’efforçait d’avoir l’air indifférent, même à l’égard d’Ezzahia, qui, elle, fut assise seule, à distance de tout le monde. Tahar fut brûlant d’aller lui parler. Ses pieds ne purent guère toucher le sol. Il se sentit plus léger que l’air. Mais il ne put tout simplement rien faire. Le Qadi avait menacé de déposer une plainte contre lui auprès du Qaïd. Mais, tout à coup, Ezzahia se mit debout. Le cœur de Tahar battit la chamade. Il se demanda quoi faire. Mais voilà qu’à sa grande surprise, il la vit qui s’approchait de lui petit à petit. Il la vit qui venait vers lui, mais puis, tout d’un coup, il fit comme s’il ne la voyait pas. Ezzahia ne regarda pas dans sa direction, non plus. Elle ne fit que passer devant lui la tête haute.

 

    Et puis chaque nuit dès lors Tahar se berça de rêves qu’Ezzahia referait ce qu’elle avait fait ce jour-là. Mais Ezzahia ne réapparut plus, et Tahar commença à s’en mordre les doigts.

 

    Il en eut assez d’aller s’asseoir sous l’ombre du palmier de la rive dans l’espoir de l’entr’apercevoir.

 

    Les gens commencèrent à labourer leurs terres. Le ciel devenait de plus en plus couvert. Et puis il n’a pas tardé à pleuvoir. Il n’y eut plus d’endroit où s’asseoir sur la berge. Tous les endroits furent humides, du moins aux yeux de Tahar. Et il y eut de plus en plus d’eau dans l’oued. Le ruisseau s’enfla petit à petit pour devenir un torrent, rendant impossible la rencontre hebdomadaire des amants pour les mois à venir.

 

    Ce fut le seul réconfort pour Tahar. Mais pour combien de temps ?


Mohamed Ali LAGOUADER

 

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Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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commentaires

eva 28/09/2010 23:32



J'adore ton récit qui me tient en haleine...


Il n'est point parfait (il y a ça et là de petites fautes comme on en fait tous) mais il est bien écrit... dans la tradition des récits de ton pays. Et puis j'aime comme tu décris les choses (le
travail du tailleur par exemple, ou les traditions religieuses et villageoise, et aussi comment tu décris bien toute les attitudes des jeunes gens, leurs parades amoureuses, la coquetterie des
jeunes filles qui veulent se faire désirer et se faire désirer toujours plus...)


Demain je finirai de lire ta nouvelle. Je te remercie pour ce plaisir de lecture. eva.



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