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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:57

Après moins d'une demi-heure de trajet, ils arrivèrent en vue d'une maison à l'écart de la route. «  La réception va se tenir là-bas, dans cette maison, » dit Balîd soudainement.

 

     Quand ils arrivèrent là-bas, Balîd descendit de cheval et ouvrit les bras pour étreindre deux hommes qui s'étaient précipités pour l'accueillir. D'autres hommes, jeunes et vieux, vinrent vers lui et lui baisèrent la main. Puis, il regarda en arrière et dit à Tahar: « Reste là! » Tahar resta debout à côté de l'âne et se contenta de regarder alors que Balîd, flanqué des autres hommes, entrait dans la maison. Le son de la musique pouvait être entendu tout autour.

 

     Tahar resta un certain temps dehors seul; il resta debout à côté de l'âne. Cette position le rendit furieux. Il pensa fugitivement à faire une fugue. Il pensa à la vengeance. Mais comment?

 

     Et voilà que Balîd sortait de la maison, flanqué de deux jeunes femmes. Un sentiment de jalousie fendit le cœur de Tahar un instant, bien qu'aucune des deux femmes ne fût singulièrement belle.

     « Voici mon tailleur, » dit Balîd avec une nuance de fierté dans sa voix.

     « C'est vrai? » dirent les femmes, qui furent visiblement hypnotisées par la beauté de Tahar. Mais Balîd, s'étant vu soudainement ignoré par les deux femmes qu'il avait lui-même amenées de la maison, ne put supporter cela. « Alors, vous le connaissez, » dit-il d'un ton froissé. « Si vous voulez qu'il vous fasse n'importe quel type de robe, venez vers moi. Maintenant, retournez à la maison! Au revoir! » Puis, il se tourna vers Tahar, et lui dit: « Allons-y! »  

 

    Sur le chemin du retour, Balîd ne dit rien qui aurait pu blesser Tahar. Mais celui-ci fut conscient que seul Dieu savait ce que l’avenir lui réservait.

 

     Alors, une fois de retour au douar, il effectua ses ablutions et fit ses prières, et continua à prier et à réciter les sourates qu’il avait apprises à Marrakech jusqu’à ce qu’il n’eût plus pu lutter contre le sommeil.

 

     Mais il ne dormit plus d’une heure ou deux. Il resta ensuite éveillé le reste de la nuit, ressassant les jours qu’il avait vécus à Marrakech, dans la zaouia à Mogador, dans son village. Il tourna et retourna dans sa tête tout ce qu’il avait entendu de la part du Qadi, de Smaïl, de Abderrahmane, d’Ezzahia. Il médita sur la vie. Il essaya de comprendre la chance (et la malchance). Il se demanda comment se fait-il que le fils d’un qaïd ( !) se soit marié avec une grosse femme basanée dépourvue du moindre trait de beauté. Il se demanda comment se fait-il que le fils d’un autre qaïd ( !) se soit marié avec une ravissante jeune femme pendant six longues années sans pour autant parvenir à engendrer un enfant ? Il pensa et soupira, puis pensa et soupira, jusqu’à ce qu’il ait entendu des voix dans la cour.

 

     Mouéna revint trois semaines plus tard et prit sa takchita. Tahar ne lui demanda pas comment elle l’a trouvée. Mais elle se mit à discourir, s’étendant sur la beauté, les mérites et les merveilles de sa takchita. Elle s’appesantit sur cela assez longtemps comme si elle cherchait à vendre cette takchita à Tahar, lequel l’avait lui-même confectionnée. Mais Tahar ne dit pas plus que, « Bien ! », un mot qu’il continua à répéter presque avec malveillance jusqu’à ce que Mouéna se fût levée et sortie de la chambre en se déhanchant.

 

     Un moment plus tard, Tahar se représenta le visage rosé d’Ezzahia. Ezzahia lui sourit. Ses yeux bleus furent clairs comme de l’eau de roche et sa bouche fut plus tentatrice que celle de Mouéna, qu’il avait manqué d’embrasser. Encore une fois, il gazouilla de joie, à la stupéfaction du garçon. Celui-ci ne sut pas que chaque caquet, chaque cocorico qu’il entendit cet après-midi-là transporta Tahar à son village, à cent lieues d’ici. Chaque braiment, chaque mugissement catapulta Tahar au village d’Ezzahia.

 

     La nuit, Tahar retourna à ses récitations du Coran et pria jusqu’au moment où il s’écria : « Ô Dieu, je sais que j’ai péché ! Maintenant, je m’en repentis. Ô Dieu aide-moi à me détourner du péché. Ne me laisse pas succomber à la tentation… » Puis, Tahar s’endormit, le cœur dégagé de tout souci.

 

     Le lendemain matin, Balîd rentra inopinément dans la chambre de Tahar et lui dit qu’il allait l’emmener à une autre réception plus tard dans la journée.

 

     Tahar attendit cette réception avec une certaine envie, comme s’il croyait que son salut ne pouvait venir que d’une rencontre avec une personne lors de l’une de ces réceptions. Il se flatta d’avoir tout ce qui pourrait éveiller l’attention d’autrui.

 

     Mais voilà, ses espoirs chimériques s’éffondrirent à midi, quand Balîd fit irruption dans sa chambre, et lui dit : « Lève-toi ! On va la chasse. »

 

     Ils allèrent à pied sous un ciel menaçant. Ils furent pris par une averse. Ils se firent tremper jusqu’aux os. Et pourtant, ils poursuivirent leur chemin, Tahar toujours portant une musette en cuire à l’épaule.

 

     Ils arrivèrent dans une vallée. La terre verdoyait déjà. Les oiseaux pépiaient dans les arbres. « Attend ! » dit Balîd soudainement. « Regarde là-bas ! C’est un lièvre ! » Le lièvre sautait autour d’un arbuste. Balîd se cacha derrière un buisson. Il remplit son carquois, puis choisit une flèche qu'il empenna rapidement et braqua sur le lièvre. Ensuite, il affina sa visée et décocha sa flèche. Un moment plus tard, il fut debout, s’extasiant devant cette belle prouesse.

 

     Tahar retint son souffle comme Balîd sortait un couteau de sa poche et égorgeait le lièvre, lequel baigna dans son sang un instant, puis s'immobilisa, inanimé. « Maintenant, nous pouvons nous reposer, » dit Balîd, en s'asseyant sur une roche, en face du lièvre. « Que la pluie le lave! Lève tes yeux! Regarde, il ne pleut pas en ce moment, mais le ciel est menaçant, n'est-ce pas? Maintenant, passe-moi la cruche qui est dans la musette. Vite! »

     Tahar, qui resta debout juste à un mètre de Balîd, regarda avec précaution comme ce dernier ouvrait la cruche.

     « Comment trouves-tu cette sortie? » dit Balîd soudainement.

     « Je me sens très bien, nâamass! » répondit Tahar, en se penchant de sorte que Balid eût pu l'entendre clairement.

     « Bien! Tu veux boire quelque chose? »

     « C'est très gentil de votre part, nâamass. Mais j'ai mal au ventre. »

     « Tant pis pour toi! Ca c'est ton problème, » dit Balîd, en reniflant la cruche. « C'est mon vin, en tout cas. »  Et il ne put se retenir de pouffer comme il poursuivait: « Ca c'est pas comme le vin de Mouéna. Son vin à elle était vieux et malodorant. Il a été fait à partir de raisins qui n'étaient pas mûrs. Le mien est frais et odorant. Ce n'est que le vin de l'an dernier. Il a été produit à Doukkala! Ce genre de vin supporte bien le voyage, je t'assure. » Puis, il se tut et se mit à boire. Tahar resta debout, bien qu'il fût épuisé. Après un moment,   Balîd commença à parler à nouveau. Tahar dressa l'oreille. Il écouta avec une vive attention comme s'il cherchait à pénétrer les pensées de l'homme qui était assis juste à un mètre de lui. Tahar lui-même s'assit sur ses talons lorsqu'il entendit Balîd dire: « Personne d'autre que toi n'est dans mon cœur. Tu dois savoir ça. Non, ne me parle pas de ma femme, je t'en prie! Ma femme a gâché mon existence. Seule toi et toi seule peux me rendre heureux. » « Mais qu'est-ce qu'il radote? » marmonna Tahar pour lui-même. « Pourquoi se parle-t-il à lui-même de cette manière? A-t-il bu un verre de trop? » « Qu'est-ce qu'il pourrait bien se passer si elle ne tombait pas entre mes mains? » dit Balîd d'un ton lugubre. « Il n'y a pas qu'elle! » « Il est clair qu'il parie sur quelque chose, » pensa Tahar. « Je ne sais quelle femme l'a amené au bord de la folie. Ecoute: il fait pleuvoir des malédictions sur lui-même! C'est vraiment fou ça! Mais qu'est-ce que c'est que ça? Est-ce qu'il va tomber ivre mort? Oh mon Dieu! Il a failli s'évanouir! Qu'est-ce que je devrais faire, oh mon Dieu? »

 

     Tahar ne fit rien du tout. Il se contenta d'attendre que Balîd eût désenivré. Et Balîd désenivra en effet quelques heures plus tard. Il fit un suprême effort pour se mettre debout, mais il tomba à genoux et hurla de douleur. Par bonheur personne ne sembla l'avoir entendu. Tahar allait l'aider à se lever lorsqu'il se mit finalement debout, et, à la grande horreur de Tahar, dit: « Maintenant, on va courir le jupon. Allons-y! »

 

     Que ce fut exténuante cette randonnée-là! A chaque pas il y eut quelque chose à redouter: si ce ne fut le temps, ce fut alors le simple fait d'être vu en train d'avancer avec peine comme deux clochards allant nulle part en particulier.

 

     Mais qui aurait pu sortir par ce mauvais temps sinon un pauvre gueux ou un chien errant? Alors personne ne les vit sur leur chemin qui les mena d'abord à la maison du Qaïd, où Balîd remit le lièvre à sa femme époustouflée et où il changea de vêtements, et puis à la maison dans laquelle Balîd sembla avoir mis tous ses espoirs. Ils arrivèrent là-bas juste avant qu'il n'eût commencé à crachiner. Les chiens aboyèrent pour annoncer leur arrivée. En un clin d'œil une femme apparut à la porte d'entrée. Balîd lui fit bonjour de la main. Mais au lieu de venir vers lui, elle retourna dans la maison. Et puis une pleine maisonnée de femmes sortit en masse de la maison et se serra en foule devant Tahar, certaines d'entre elles répétant inlassablement: « C'est le tailleur! C'est le tailleur! » Et puis Balîd fut inondé de supplications. « Laissez-le s'asseoir avec nous juste pour cette fois! » dirent-elles. Mais Balîd s'obstina à refuser, alors les femmes se pressèrent autour de Tahar comme des abeilles sur un panier de figue et le bousculèrent pour le faire entrer dans la maison. Elles le menèrent plus loin et le firent enter dans une grande chambre, où il y eut une jeune femme assise toute seule. Une fois Tahar eut vu cette jeune femme-là, il oublia tout au sujet des autres femmes, il oublia Balîd, il oublia le monde entier. Cette jeune femme-là était une lune sans écorchures. Elle était une rose sans épines. Elle était un corps incrusté de pierres précieuses. Son visage était un diamant clignotant comme du feu. Aucun artiste n’aurait pu décrire sa beauté en paroles ni la représenter en images. Même un miroir, aurait-on dit, n’aurait guère pu réfléchir sa beauté dans toute sa splendeur. Mais cette femme, elle aussi, ne fit que regarder muette d’admiration comme les autres femmes plaçaient Tahar juste en face d’elle. Celui-ci avait déjà appris comment se consulter de l’œil dès ses premières rencontres avec Zina. Encore à cette heure-là ce qu’il avait appris de Zina aurait pu le servir là. Mais il y eut d’autres femmes là-bas, et elles le regardèrent toutes ensemble. Elles s’assirent toutes en demi-cercle en face de lui, ce qui rendit difficile pour lui de regarder, au-delà d’elles, la belle femme, qui n’avait pas bougé de sa place.

     « Comment appelles-tu ? » dit une voix.

     « Je m’appelle Tahar. »

     « D’où viens-tu ? »

     « Je viens de Chiadma. »

     « Quel âge as-tu ? »

     « J’ai vingt et un ans. »

     « Où as-tu appris la couture ? »

     « A Mogador. »

     « Es-tu marié ? »

     « Pas encore. »

     «  Es-tu amoureux ? »

     « Oui. » Les femmes se tordirent de rire.

     « De qui ? »

     « Toi ! »

     « Moi ? »

     « Oui. »

     Les autres femmes partirent d’un rire perçant. Tahar ruisselait de sueur.

     « Me feras-tu donc une robe ? » dit la femme qui le questionnait.

     « Quel genre de robe voudrais-tu ? »

     « Eh bien, je voudrais une robe à manches courtes et ouvertes au niveau du cou. Pourrais-tu la faire ? »

     « Moi aussi je veux une robe à col ouvert qui me laisse les bras libres, » dit une autre femme.

 

     A ce moment-là, une femme brune, l'une de celles qui furent assises aux pieds de Tahar, regarda en arrière et son regard rencontra celui de la belle femme. Tahar jeta un coup d'œil à celle-ci et la surprit en train de faire un clin d'œil à la brune. Son cœur alors battit fort. Il eut soudainement l'impression que quelque chose de terrible était en préparation sous son nez. Il eut le sentiment qu'il était un appât, bien qu'il n'eût la moindre idée du pêcheur. Serait-il Balîd? Ou plutôt la belle? Mais les femmes ne lui laissèrent point le temps de réfléchir à tout cela. Ces femmes-là lui parlaient. Elles lui décrivaient les types de robe qu'elles voulaient. Et Tahar les écouta attentivement. Puis, il décida de prendre les commandes de trois clientes, y compris la brune à laquelle la belle avait fait un clin d'œil. Et il se leva pour partir. Les femmes empaquetèrent des pièces de tissu dans un ballot qu'elles donnèrent à Tahar. Elles lui donnèrent aussi un panier en roseau plein à déborder de dattes et de figues, puis elles le raccompagnèrent à la porte.

     Balîd vit le présent et ne dit pourtant pas un seul mot. « Je suis désolé d'être en retard, » dit Tahar, faisant face à Balîd. « Elles m'ont donné des pièces de tissu pour leur en faire des robes. » « Bien! » répondit Balîd. « Allons-y! »     

  

     Alors Balîd raccompagna Tahar au douar et ferma la porte d’entrée à clef. Tahar alla droit au lit. Mais il ne put dormir. Non seulement parce qu’il était allé au lit tremblant de froid, mais surtout parce qu’il y était allé la tête tournée. N’avait-il pas vu un visage comme un diamant clignotant ? Tahar n’était pas encore sûr si cette femme-là ait été bien celle au sujet de laquelle Balîd avait bafouillé dans la vallée. Et si tel fut le cas ? Et pourquoi ne devrait-il pas être le cas ? N’était-il pas un homme et elle une femme ? Ne serait-ce pas à cause d’elle qu’il était si malheureux ? Pourquoi ne serait-il pas si malheureux alors qu’une telle femme n’était pas la sienne ? Il avait épousé une autre femme. Comparer cette belle femme à l’épouse de Balîd, c’était comparer le miel à la coloquinte.

 

     Cela pourrait être le problème de Balîd, en tout cas. Mais il pourrait bien être le problème de Tahar aussi. Que se passerait-il si les deux tombaient amoureux de la même femme ? Tout laissait à penser que la belle allait causer des ennuis à Tahar par rapport au fils du Qaïd, l’amoureux Balîd.

 

     Le cœur de Tahar ne fit qu’un bond quand Balîd se tint debout à la porte de la chambre le lendemain en milieu d’après-midi. Pourtant, il n’y eut rien d’horrible en son regard ou sa voix.

     « C’est à qui cette robe sur laquelle tu travailles ? » dit-il, en s’accroupissant devant Tahar.

     « C’est la takchita de votre mère, nâamass. »

     « Oh non ! » dit Balîd d’un ton maussade, en arrachant la robe et la jetant de côté. Remets ça à plus tard ! Où est le tissu violet ? »

     « Le voilà, nâamass ! Attend un instant ! Tenez ! »

     « C’est génial ! C’est ce que tu aurais dû commencé à travailler, Tahar ! Ecoute, oublie tout au sujet des autres robes. Fais celle-ci d’abord. Je passerai la prendre dans deux jours, d’accord ? »

     « Mais c’est impossible, nâamass ! » dit Tahar d’un ton désapprobateur. « Je vais essayer de la faire en quatre semaines. »

     « D'accord. Mais commence-la maintenant! Tu veux quelque chose? »

     « Oui, nâamass! Je veux un livre ou deux à lire dans la soirée. Je me sens seul. »

     « Un livre? Tu lis des livres? Bon, je vais voir. Que Dieu t'aide! »

     « Et avec ça, nâamass! »

     « Quoi? »

     « Je pense que Mouéna va te dire les autres matériels dont j'aurai besoin pour faire cette robe. Le tissu en lui-même ne suffit pas. »

     « D'accord! »

 

     Balîd fit cadeau de deux livres à Tahar, mais celui-ci ne put les lire. Il avait déjà des soucis dans la tête. Maintenant il était sûr que Balîd aimait la belle femme. C'était la brune qui avait commandé la robe violette––juste après que la belle lui eut fait un clin d'œil. La robe violette était donc pour la belle.

 

     Tahar avait déjà commencé à travailler sur cette robe-là. Balîd lui avait donné des ordres. Et il n'y avait pas moyen de faire autrement que de lui obéir. 

 

     Et Dieu? Qu'est-ce que Dieu allait dire? Ce genre d'acte serait-il autorisé? Pourquoi pas? Et si Balîd voulait faire de cette femme sa conjointe, sa seconde épouse? Ce serait tout à fait normal. Mais que se passerait-il s'il voulait en faire sa maîtresse?

 

     Tahar eut bien peur qu'il n'eût aidé Balîd à commettre un tel crime. Mais qu'aurait-il pu faire? « J'aurais pu le tuer alors qu'il était ivre dans la vallée, » pensa Tahar. « J'aurais pu le laisser là-bas avec une pierre ou même son propre poignard  enfoncé dans son crâne et puis m'enfuir. Mais je ne veux pas être un assassin. La vie humaine est chère à Dieu, comme le dit l'adage. Une fois, j'ai entendu El-Habib dire: 'Une bonne fin ne justifie pas un mauvais moyen.' Balîd est en effet mon ennemi, mais je ne peux pas le tuer par vengeance. Mieux vaut laisser Dieu s'occuper de lui! Ô Dieu tu sais qui je suis, où je suis, tu sais combien je souffre, Ô Dieu délivre-moi de ce mal!... »

           

     Le lendemain matin, Mouéna vint s’enquérir des takchitas de la mère et de la femme de Balîd. Mouéna s’était maquillée et parfumée. Tahar s’excita. Il eut beaucoup de mal à résister à la tentation. Les sourires enchanteurs et les paroles mielleuses de Mouéna ne firent que le provoquer davantage.

     « Est-ce la robe de Chama ? » dit-elle soudainement, indiquant de la main la robe violette.

     « C’est qui Chama ? » dit Tahar avec curiosité, en jetant un coup d’œil aux lèvres étincelantes de Mouéna.

     « Je ne sais pas. Désolée. Qu’en est-il des takchitas ? Tu as dit que tu ne les as pas faites, n’est-ce pas ? Alors qu’est-ce que je vais dire à la mère et à l’épouse de Balîd ? »

     « Dis qu’elles ne sont pas encore prêtes. »

     « Très bien. Au revoir ! »

     « Avant de partir, s’il te plaît ! Dis : c’est qui Chama ? »

     « Chama ? Bon, c’est la fille d’un riche propriétaire terrien. Pourquoi ? »

     « J’aime ce nom. Voilà pourquoi ! »

     « Tu aimes le nom ou la femme ? »

     Tahar sourit. Mouéna le regarda affectueusement, mais seulement pendant un bref moment. Le garçon les surveillait tous les deux d’un œil attentif.

 

     Ce fut donc Chama ! Tahar travailla sur sa robe avec un grand dévouement––comme si c’était sa dot.  

 

    

     Et il se trouva que cette nuit-là Tahar fut d'humeur à lire. Alors il ouvrit l'un des deux livres et tenta de lire une page. Le livre s'intitulait 'Al-Sira Al-Nabaouiya' (L'Histoire du Prophète Mohammed (pssl)). Comme il jetait un coup d'œil sur une page du livre, Tahar se souvint d'Ezzahia, à laquelle il avait chanté des chants religieux, des chants chantant les louanges du Prophète Mohammed (pssl).    

 

     Mais une fois qu'il eut éteint la lumière et se fut mis au lit, il ne put s'empêcher de penser à Mouéna. Ezzahia était loin, trop loin. Chama n'était pas faite pour lui. Alors il n'y eut que Mouéna qui ait pu susciter l'espoir chez lui. Certes, Mouéna attendait qu'un homme soit revenu des Lieux Saints pour se marier avec elle, peut-être son ex-mari–comme l'avait dit Saleh. Mais elle pouvait encore venir vers lui et s'asseoir avec lui dans sa chambre et lui parler et lui sourire et se parfumer et se maquiller pour lui. Qui aurait pu faire cela sinon elle?

 

     A un moment le lendemain matin, Tahar se demanda pourquoi il travaillait si scrupuleusement, si méticuleusement, si minutieusement, sur une robe qui ne lui rapporterait pas grand-chose. Qu'est-ce qu'il gagnerait à faire ça? Selon toute vraisemblance, Balîd ne lui serait jamais reconnaissant pour quoique ce soit. « Mais pourquoi devrais-je faire ça pour lui? » pensa Tahar, comme pour répondre à une voix intérieure. « Moi, je n’agis pas pour lui. Si je fais ça c’est pour me signaler à l’attention des gens d’ici. Alors, si je parvenais à devenir ami avec l’ennemi de mon ennemi, cela ne me ferait que du bien. Néanmoins, pourquoi devrais-tu faire tout cela ? Pourquoi ne t’es-tu pas enfui l’autre jour alors qu’il était ivre ? Non. Ce n’était pas si évident que ça. Pourquoi ne devrais-je pas plutôt faire une merveilleuse robe que Chama se glorifierait d’avoir partout où elle irait ? Chama pourrait m’être reconnaissante pour cela. Le moins qu’elle puisse faire c’est de m’aider à sortit d’ici indemne, sans avoir à m’enfuir ou à tuer quelqu’un. Si Balîd l’aime et ne peut pourtant pas la rencontrer, alors il est certainement mal vu d’elle. Pourquoi n’aspirerais-je pas à être dans ses petits papiers en lui faisant une robe dont elle n’a jamais rêvé ? Ce serait peut-être la manière dont je pourrais m’échapper la tête haute. Si Balîd pense que tout dépend de lui, je vais lui donner tort. Si, lui, il a le bras long, moi j’ai plein de talent et plein de charme. Je suis tout à fait capable d’avoir le dessus sur lui. Certes, il me tient en son pouvoir, mais je finirai par mettre fin à cet état de servilité et rentrer chez moi. Ma vie n’est pas entre les mains de Balîd. C’est tout le contraire ; c’est sa vie qui est entre mes mains. S’il a le pouvoir de la force, moi j’ai la puissance de l’amour et la puissance de la pensée. Chama a dû lui faire tant de chagrin. Maintenant, je peux soit aggraver, soit apaiser sa douleur. Comment ? En faisant ce que je fais maintenant ! Je devrais donc travailler sans me plaindre. Je devrais être plein d’entrain. Je ne devrais permettre à quiconque de me fendre le cœur. J’ai eu la chance d’avoir cette occasion de faire une robe pour la fille d’un riche propriétaire terrien qui pourrait avoir autorité sur Balîd lui-même. Je n’ai aucune chance d’épouser cette femme. Tout ce que je veux, c’est retourner chez moi et me marier avec Ezzahia. Qui sait ? Tout ce que j’ai à faire maintenant c’est d’agir de bonne foi. Mais Balîd, qui est mon ennemi, n’est pas moins malheureux que moi. En tant que musulman, je devrais venir en aide à quelqu’un qui est aux abois. Et il se trouve que Balîd est dans une situation désespérée, n’est-ce pas ? Mais comment pourrais-je l’aider ? En faisant ce que je fais maintenant ! Je ne peux pas voir dans son cœur pour savoir s’il sera reconnaissant ou non. Mais je vais voir ce que peux extirper de lui. Si j’arrive à obtenir quelque chose de lui par le charme et finir par échapper de ses mains, ce serait beaucoup mieux que de le tuer et risquer d’être tué moi-même. » Tahar prit un moment pour éternuer et se moucher, puis il s’illusionna encore. « Pauvre Balîd ! » pensa-t-il. « Il a dû gâcher sa vie en épousant cette grosse femme basanée. C’est horrible de penser à un mari et sa femme comme étant des époux mal assortis. Cela pourrait mener au crime et à la mort. C’est à donner le vertige rien que de penser à l’éventualité de me marier avec une femme qui ne me plait pas. Qadi Allal le savait peut-être. C’est un homme qui n’est pas né de la dernière pluie. C’est peut-être pourquoi il a choisi Ezzahia pour moi. Mais où est Ezzahia maintenant ? La reverrai-je un jour ? J’ai failli être tué l’autre jour quand Balîd m’a traîné hors de la chambre et m’a tabassé dans la cour. Qui sait ce qui se passera demain ? Que Dieu nous aide ! Tout ce que je veux faire maintenant, c’est d’essayer de gagner l’amitié de Chama. »

     Tahar se rendit compte soudainement que le garçon le regardait avec curiosité. Alors, il tira le panier vers lui et se servit de dattes, et dit au garçon : « Sers-toi ! »

 

     Tahar toussait un peu lorsque Balîd rentra dans sa chambre trois semaines plus tard.

     « As-tu fini la robe ? » dit Balîd d’une voix douce.

     « Oui, nâamass. »

     « Fais voir ! »

     « La voilà, nâamass ! »

     « Sensass ! »

     Balîd sauta de joie. Il donna à Tahar un baiser sur le front et lui promit un poulet rôti. Tahar déjeuna de poulet rôti, mais il ne se sentit pourtant pas heureux. « Et si quelque chose allait de travers ? » pensa-t-il avec appréhension.

 

     Mouéna vint le lendemain et s’enquit une fois de  plus des takchitas de la mère et de la femme de Balîd.

     « Quand vas-tu les faire ? » dit-elle avec un pétillement dans les yeux.

     Couvert de honte, Tahar se tut.

     « Sais-tu que ton ami Balîd est malade ? » dit Mouéna d’un ton plutôt provocateur.

     « Non. Qu’est-ce qui l’a rendu malade ? »

     « C’est cette maudite robe violette qui l’a rendu malade. »

     « Ce que je redoutais est arrivé! » pensa Tahar. Mais il regarda Mouéna d’un air abattu, et dit :

     « Etes-vous sûre qu’il est malade ? »

     « Je suis une menteuse, alors ? » dit-elle, lui faisant baisser les yeux. « Cela t’étonne ? »

     « S’il vous plaît, laissez-moi tranquille ! » répondit Tahar, les yeux baissés.

     « C’est ce que j’appréhendais, » pensa Tahar, une fois que Mouéna fut sortie de la chambre. « Dieu seul  sait ce qui va se passer demain. Ca c’est dangereux, sans aucun doute. Mais devrais-je rire ou pleurer ? Devrais-je chanter ma victoire sur lui ? Devrais-je me réjouir de son malheur ? Non. Je dois m’apitoyer sur lui. Il est certes mon ennemi, mais il est un amoureux, aussi. Je sais ce que c’est que d’être un homme malheureux en amour. » Tahar soupira comme il murmurait pour lui-même : « Ce qui me trouble, c’est que je ne peux pas deviner ce que Balîd pourrait faire, ni comment il se comportera envers moi dans les jours qui viennent. C’est ce qui importe pour moi maintenant ! » Puis, il sourit au garçon qui le regardait sans rien comprendre.

 

     Quatre jours plus tard, Tahar envisageait encore avec appréhension les répercussions de l’échec de Balîd lorsqu’il entendit les voix de gens venant vers lui. Son cœur fit un bond quand il entendit la voix de son père. Alors il laissa tout tomber et se précipita hors de la chambre. La cour fut pleine d’hommes de son village. Ils étaient tous en habits de voyage. Avec eux furent Balîd et son père, le Qaïd.

     « Que fais-tu ici ? » dit le père de Tahar comme celui-ci saluait les hommes de son village un à un. Tahar entendit la question, mais aucune réponse ne lui vint à l’esprit. Son père avança plus loin et regarda dans sa chambre d’un air interrogateur. D’autres hommes le suivirent à pas lents. Tahar se trouva alors debout à côté de Balîd et son père, qui se tinrent à l’écart de tous les autres. Et tandis que Tahar fuait le regard de Balîd, celui-ci lui dit d’un ton découragé : « Ne pars pas ! » Tahar le regarda droit dans les yeux et lui dit : « Si, je partirai ! » « Laisse-le partir ! » dit le père de Balîd. « Nous n’avons rien à foutre de lui ici. » « Mais, père, j’ai besoin de lui ! Il doit rester ! » dit Balîd avec désespoir.

     « Je suis ton père et, en plus de cela, le Qaïd de la région ; si tu ne veux pas m’écouter pour une raison, alors j’entends être obéi pour l’autre. D’ailleurs, je ne vois pas en quoi tu aurais besoin de lui. »

     « Père ! Je t’ai dit que j’ai besoin de lui. Il doit rester. Non, Tahar, ne pars pas ! »            

     Tahar attendit jusqu'à ce que tous les hommes de son village se furent rassemblés autour de lui, puis il ouvrit sa bouche pour parler, mais ne dit rien. Son père parla pour lui. Il dit:

     « Nous sommes venus ici parce que nous croyions et croyons toujours que notre fils devrait être chez lui dans notre village et tribu, pas ici. »

     « Je suis tout à fait d'accord avec vous, » répondit le Qaïd. « Votre fils doit retourner avec vous. Nous n'avons pas besoin de lui ici. Je suis vraiment désolé de vous avoir dérangés. »

     Balîd se fâcha tout rouge. Il glapit:

     « Non, père, je ne le laisserai pas partir! Il ne partira pas maintenant. J'ai encore besoin de lui. »

     « Mais dis-moi, pour l'amour de Dieu, pourquoi aurais-tu besoin de lui? » lui répliqua le Qaïd.   

     Balîd se détourna de son père et fit face à Tahar, et l’implora :

     « S’il te plait, reste juste un mois de plus ! »

     « Rends-moi mon cheval et paie-moi pour le travail que j’ai fait si tu veux que je reste un mois de plus, » répondit Tahar d’une voix chevrotante.

     « Tu étais ici comme un esclave ? » dit le père de Tahar, étonné.

     « Je n’ai jamais pensé à m’emparer de ton cheval, » dit Balîd, en regardant Tahar d’un air de s’excuser. « Je vais te le ramener tout de suite. Et je ne t’ai jamais tenu pour un esclave. Je vais te rembourser tout ce que je te dois, et tout de suite ! »

     Balîd sortit de sa poche des pièces de monnaie en or et en argent et les donna à Tahar, qui, à son tour, les passa à son père.

     « Maintenant, venez tout le monde ! » dit Balîd, en faisant face aux hommes. « Vous êtes mes invités pendant trois jours. Vous êtes les bienvenus ! Viens, Tahar ! Je vais te monter ton cheval. Tu peux le renvoyer chez toi avec ton père, si tu le souhaites. Nous sommes amis, n’est-ce pas ? »

     « On croit rêver ! » pensa Tahar. « Pourquoi tout cela ? »

 

     Tahar devait encore attendre une quinzaine de jours pour savoir pourquoi Balîd avait été si généreux. En attendant, il passa trois jours très agréables en compagnie de son père et les autres hommes de son village, tous étant logés dans deux tentes bien meublées et servi de très bonne nourriture.

 

     Au cours de ces trois jours, seul Balîd fut dans les parages. Quant à son père, le Qaïd, on ne le vit nulle part. Alors Balîd fut présent quand Tahar dit au revoir à son père et lui demanda de prendre soin du cheval (que Balîd lui avait restitué). Aussitôt le père de Tahar et les autres hommes évanouis dans le lointain, Balîd se tourna vers Tahar, et lui dit : « Maintenant, retourne à ton travail. » « Entendu, nâamass ! » lui répondit Tahar, en s’éloignant.

     Mais quand Tahar retourna dans sa chambre au douar, il ne sut quoi faire. « Sur quelles robes devrais-je travailler maintenant ? » marmonna-t-il. « Devrais-je travailler sur les takchitas de la mère et de la femme de Balîd ou plutôt sur les robes des copines de Chama ? » Personne ne lui dit ce qu’il devait faire. Ni Balîd ni Mouéna ne refit surface jusqu’à un soir, lorsque Balîd tira Tahar du sommeil.

     « N’aie pas peur, Tahar ! » dit Balîd, en entrant dans la chambre. « Je suis Sy Balîd. Je suis venu te parler d’une affaire importante. » Tahar fut trop confus pour parler. « Je vais juste te dire quelques mots et je m’en irai, » poursuivit Balîd. « Ecoute : il y aura de la fantasia demain après-midi. Une grande foule viendra y assister. Pour te dire la vérité, de tous les gens qui se rendront là-bas je ne m’intéresse qu’à une seule personne. Tu peux deviner à qui je pense. C’est Chama, la femme pour laquelle tu as fait la robe violette. Eh bien, j’aime cette femme. Et je pense que tu peux sentir ce que cela fait lorsqu’on est amoureux d’une belle femme comme Chama. A présent, nous ne nous parlons pas l’un à l’autre. Nous n’en avons pas eu l’occasion. Tous les yeux sont rivés sur nous. Alors, pour échapper à la surveillance, j’ai eu une idée, ce pourquoi j’aurai besoin de ton aide. Eh bien, je vais me déguiser en vieil homme. Ton rôle sera d’attirer Chama en vue. Tu continueras à marcher lentement autour du terrain, juste derrière les spectateurs, jusqu’à ce que Chama en personne ou l’une de ses copines te voie. Elles viendront sûrement vers toi. A ce moment-là, j’essaierai de m’approcher de Chama en vue de lui parler. Si tu me vois en train de parler à Chama, alors essaie d’éloigner les autres femmes par la ruse. Et ne te laisse surtout pas impressionner par Chama ! Tu ne gagneras rien à lui parler. Crois-moi ! Maintenant, dis-moi : est-ce que je peux vraiment compter sur toi ? »

     « Tu peux compter sur moi, » dit Tahar entre ses dents, se demandant s’il avait vraiment le choix de dire non.   

     « Merci ! Je reviens à midi. Je vais t’apporter ton déjeuner, et tu vas m’aider à me déguiser, d’accord ? »

     « D’accord, nâamass ! »

    

     Comme promis, Balîd apporta à Tahar son déjeuner à midi. Personne d’autre ne fut dans la cour. Alors Tahar déjeuna, puis aida Balîd à se déguiser en vieil homme vêtu de haillons et tenant un bâton de vieillesse. Aussitôt après, ils se dirent au revoir, et puis chacun emprunta un chemin différent menant au terrain où devait avoir lieu la fantasia.

 

     A sa sortie du douar, Tahar fut un homme qui tirait l’œil. « Je suis donc, sans aucun doute, un appât, » murmura-t-il pour lui-même avec un sourire. « Cette fois-ci, le pêcheur est Balîd. Le poisson c’est Chama. Devrais-je l’aider ? Ou devrais-je plutôt lui faire honte en public ? Pourrais-je le faire ? Mais bien sûr ! Je pourrais bien le démasquer. La question c’est, est-ce que je devrais le démasquer, justement ? Je ne sais pas vraiment. J'étais ému de compassion lorsque j'ai vu Balîd se démener comme un beau diable pour se déguiser. Il serait grossier de ma part de lui faire faux bond maintenant. Au moins, il m’a rendu mon cheval et m’a payé. Mais je ne sais toujours pas ce que je devrais faire. » 



Mohamed Ali LAGOUADER
 

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Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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touti et dodo 12/12/2012 12:30


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