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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:54

Les chevaux étaient déjà là lorsque Tahar arriva. Par moments, on entendit les cavaliers s’élancer au galop en tirant des coups de fusil. Tahar chercha Chama des yeux, mais il y eut tellement de monde autour du terrain qu’il ne put la voir. Les gens lancèrent des coups d’œil inquisiteurs à Tahar, lequel continua à marcher d’un pas traînant autour du terrain de fantasia. Il tomba sur Balîd, mais fit semblant de ne pas le reconnaître. Et puis, soudain, une voix de femme s’écria : « Le tailleur ! C’est le tailleur ! » Chose curieuse, une foule de femmes se détacha du groupe de spectateurs juste là où Balîd (le vieil homme) se tenait debout.

 

     Chama, belle à ravir, ne tarda pas à venir vers lui, le sourire aux lèvres. « Que fais-tu ici ? » dit-elle, en se tenant debout devant lui.

     « Où est ton maître ? » dit une autre femme.

     « Je n’ai pas de maître, » répondit Tahar avec un sourire. « Je suis le maître de moi-même. Je ne suis pas un esclave. »

     « Pourtant, tu travailles pour lui ! » dit Chama, faisant la grimace.

     « C’est vrai, » dit Tahar, discrètement choqué par l’étrange haleine de Chama. Il sentit à son haleine qu’elle avait bu, mais rien dans son visage ne sembla indiquer qu’elle était ivre. A ce moment-là, ‘le vieil homme’ s’approcha furtivement de Chama, laquelle lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Tahar détourna les yeux d’eux et s’avança lentement et en zigzaguant vers les spectateurs, qui s’alignaient le long du terrain. Les femmes se pressèrent autour de lui comme il marchait en avant.

     « As-tu fini ma robe ? » dit l’une des femmes.

     « Non, je suis désolé. En fait, je viens juste de la commencer. Vous savez, je travaillais sur les takchitas de la femme et de la mère de Balîd. Alors, votre robe devait attendre. »

     « Maintenant que tu as commencé à travailler sur ma robe, quand serait-elle prête ? » dit la femme, en élevant la voix au-dessus du bruit de la foule.

     « Qu’est-ce qu’il y a, Chama ? » dit une autre femme avant que Tahar n’eût pu parler.

     « Je ne sais pas ! » dit Chama avec  emportement. « Ce vieil homme là-bas ne me lâche pas d’une semelle. Je ne sais pas ce qu’il veut de moi ! »

     « Peut-être qu’il est tombé amoureux de toi ! » dit une femme avec un sourire fendu jusqu’aux oreilles. « Chama, retourne là-bas et parle-lui ! Ou si vous voulez bien–allons tous ensemble le taquiner ! »

     Tahar se donna un mal de chien à tenir sa langue. Mais il finit par lancer, tout d’un trait :

     « Laissez la paix au vieil homme ! »

     « Tu le connais ? » dit Chama soudainement.

     « Non, » répondit Tahar, en rougissant.

     « Où vas-tu ? » dirent les femmes comme Tahar s’éloignait de Chama en traînant les pieds.

     « Je vais passer au premier rang afin que je puisse bien voir, » dit-il d’une voix tremblotante.

     « Pourquoi ne pas rester avec nous ? Tu peux voir tout aussi bien d’ici ! » 

 

     Tahar leur fit un sourire incertain, tout en avançant lentement vers l’endroit où ‘le vieil homme’ se tenait debout. « Reste là ! » lui chuchota ‘le vieil homme’ discrètement. Et Tahar resta là, derrière les spectateurs, et fit semblant de regarder la scène de fantasia. Il attendit patiemment de nouvelles consignes de la part du ‘vieil homme’, qui se tenait juste à un mètre derrière lui. Et puis vint un nouvel ordre. « Maintenant, bouge-toi ! Continue à marcher autour du terrain, » dit ‘le vieil homme’ d’une voix voilée. Alors Tahar continua à avancer d’un pas traînant, passant d’un côté du terrain à l’autre, jusqu’à ce qu’il voie une bande de femmes poursuivre ‘le vieil homme’ en criant, tandis que celui-ci courait à travers champs. Alors Tahar se dit qu’il n’eut plus rien à faire là-bas. Il fila comme un voleur.

 

     Sur son chemin du retour au douar, Tahar tomba sur S’îd, l’homme qui l’avait amené de Chiadma.

     « Où étais-tu ? » dit S’îd, feignant la surprise.

     « Je suis allé voir la fantasia. »

     « Tu y es allé seul ? Où est Sy Balîd ? »

     « Je ne sais pas. »

     « Si ! Tu sais où il est ! »

     Tahar refusa de se laisser provoquer. Il garda le silence alors que S’îd commença à raconter une histoire. « Je vais te dire où tu étais et pourquoi tu étais là-bas ! » dit S’îd. « Eh bien, tu étais là-bas parce que Balîd était là-bas et Chama était là-bas. Balîd t’utilise comme un souteneur et Chama se sert de toi pour étancher sa soif de vengeance. Tu sais pourquoi ? Eh bien, ça a commencé il y a bien longtemps. Balîd et Chama se sont rencontrés un jour lors d’une fête. Ils ont parlé de mariage le jour même de leur rencontre. Balîd n’en a pas cru ses oreilles quand elle a dit oui. Elle lui a cependant exigé une bonne dot, et il n’a pas hésité à lui promettre le meilleur. Mais elle a refusé de sortir avec lui. Balîd a fait tout son possible pour l’entraîner à coucher avec lui avant le mariage, parce que, tout simplement, il ne croyait pas vraiment qu’il pourrait l’épouser, étant donné la nature de la dot qu’il lui avait promise. Chama a beau attendre, mais en vain. Balîd n’a pas tenu sa promesse ; il ne le pouvait pas, de toute façon. Alors la pauvre Chama était encore sous le coup de sa déception quand elle a épousé l’un de ses cousins. Mais leur mariage s’est vite soldé par un divorce. Son ex-mari s’est remarié sous le coup de la déception, lui aussi. Mais Chama est restée divorcée. Et c’est ce qui a poussé Balîd à courir après elle de cette manière. Sa femme est au courant de tout ça, mais elle ne peut –ou ne veut– pas l’arrêter. Elle sait qu’il ne parviendra jamais à épouser Chama. En quelque sorte, sa femme, elle aussi, est ravie de voir Chama le traiter si sévèrement. Car elle aussi a été l’une de ses victimes. Il ne l’a épousée qu’après que sa famille eût appris qu’il lui avait fait un gosse. Elle avait été sa petite amie pendant des années et elle ne lui avait jamais refusé quoique ce soit. Pourtant, il l’a toujours considérée comme une nana. Les filles courent toujours un risque avec ce monstre. Les gens le surnomment ‘le coq’. Tu sais pourquoi ? Parce qu’il est comme un coq dans un poulailler. Il a même osé baratiner ma propre sœur ! Je ne lui pardonnerai jamais. Je vois que tu ne parles pas. Je vois que tu ne me poses pas de questions. Mais je vais te dire pourquoi je suis allé te rechercher l’autre jour. Eh bien, je savais que Balîd avait une sorte de combine en tête, et je savais qu’il me paierait pour tout ce que je ferais pour lui, mais je savais également qu’il n’arriverait jamais à ses fins. Ce qu’il a fait à Chama lui a donné un tel choc qu’elle s’est mise à boire. Et elle ne lâchera pas avant qu’il ne soit foutu. Je te dis cela parce que je ne veux pas que tu t’en prennes à moi. Je sais qu’il ne te traite pas bien. Mais ne pers pas patience ! Dieu va te délivrer de ce monstre ! Maintenant, tu peux partir. Et ne mens surtout pas à ton maître ! Dis-lui que tu m’as rencontré en chemin. Ne t’inquiète pas de ça ! Allez, au revoir ! »   

     Tahar s’embrouilla. « Cours ! » pensa-t-il. « Retourne au douar et puis réfléchis-y ! »

      

     Alors Tahar retourna en courant vers le douar. Balîd l’attendait dans la cour. Il lui glapit :

     « Où étais-tu, espèce d’esclave perfide ? »

     « Je suis absolument désolé, nâamass ! En revenant ici je suis tombé sur S’îd qui m’a intercepté et je n’ai pas pu l’éviter. »

     « Et tu es resté là-bas à bavarder avec S’îd ? Que diable vous vous êtes dit l’un à l’autre, hein ? »

     « Rien de particulier, nâamass ! »

     « Et puis par-dessus le marché tu me mens, sale bête ! » gronda Balîd, en claquant Tahar.

     Désarmé, Tahar passa la main sur sa joue. Balîd lui cracha à la figure et se tourna pour s’en aller.

     « Tu me craches à la figure, scarabée puant ? » bredouilla Tahar d’un ton larmoyant comme Balîd sortait du douar. « C’est ça ma récompense ? »

 

     Une heure plus tard, Tahar resta encore allongé sur son lit, à ruminer ses pensées. « Je l’ai aidé par deux fois, » pensa-t-il fâcheusement, « d’abord par rapport à la robe de Chama, et puis quand il m’a demandé de l’aider à se déguiser. Pourtant, je n’en ai rien tiré sinon un crachat à la figure ! Voilà comment il m’a récompensé de ma gentillesse. Il m’a traité de perfide. Alors je serai perfide cette fois-ci ! Je ne peux pas me retenir cette fois encore. J’aurais pu lui riposter en réponse à la provocation. Dieu merci, je ne l’ai pas fait ! Mais il ne pourra plus me provoquer. Puisqu’il veut la guerre, alors il aura la guerre. Mais dans la défense que je lui opposerai, je ne vais pas recourir au pouvoir de la force. Je ferai usage de la puissance de l’amour et puissance de la pensée !

 

     Le lendemain matin, Tahar reprit son travail sur la robe de l’une des copines de Chama. Il fut tout sourire ce jour-là. Son apprenti ne fit que regarder, n’y comprenant rien.

 

     Mais chaque soir par la suite Tahar pensa longuement à la manière dont il devrait se venger de son maître. « Je serai bientôt là-bas, Ezzahia ! » murmura-t-il pour lui-même un soir. « Seulement, je veux revenir sain et sauf. Je ne veux tuer personne, et je ne veux pas être tué. »

 

     Un matin, quelques jours plus tard, Tahar s’acheminait vers le tas de fumier pour se soulager lorsque S’îd le héla de l’autre côté de la cour :

     « Hé toi là-bas ! Où vas-tu ? »

     « Je vais au fumier. Pourquoi ? »

     « D’accord ! Vas-y ! »

     Mais Tahar venait tout juste d’arriver au tas de fumier lorsque S’îd se pointa comme par miracle. Tahar le regarda en écarquillant les yeux, comme s’il était tombé du ciel, surtout quand il dit d’une voix basse :

     « Aujourd’hui, c’est ton jour, Tahar ! C’est le moment ou jamais ! Un prince et son épouse vont passer la nuit dans ce pays. Chama va t’amener à l’épouse du Prince. »

     « Mais où vais-je trouver Chama ? » dit Tahar, presque essoufflé.

     « Ne fais pas le raisonneur ! Fais ce que je t’ai dit ! A midi, tu trouveras l’âne de Âmmy Saleh traînant par ici. Tu le trouveras entravé et muselé. Désentrave-le sans regarder en arrière et vas à dos d’âne jusqu’à l’endroit où nous nous sommes rencontrés l’autre jour, entre la vigne et le bosquet de figuiers. Chama sera là-bas à t’attendre. Elle t’amènera à l’épouse du Prince, tu entends ? »

     « Et Balîd, alors ? »

     « Ne fais pas le raisonneur, j’ai dit ! Ne te soucie pas de Balîd. Je vais m’en occuper ! »

 

     Tahar se soulagea et se lava. Puis, il retourna à son travail. A midi, son apprenti alla vers la maison du Qaïd pour manger et lui apporter son déjeuner. « C’est le moment ou jamais ! » se dit Tahar, le cœur battant. « Âmmy Saleh est dans la cour. Je l’ai entendu rire. Il bavarde encore avec les autres qui sont dans ce coin ombragé de la cour, occupés à déjeuner. » Tahar se tint un instant debout. « Vas-y ! Sors ! » se dit-il. « Qu’est-ce que tu attends ? Ils vont penser que tu vas juste au tas de fumier. » Et puis Tahar joua sa vie et sortit de la chambre, puis de la cour et marcha courageusement vers le tas de fumier. Et sans regarder en arrière, il désentrava l’âne de Âmmy Saleh et s’éloigna à dos d’âne. Et il continua à presser l’âne et à prier Dieu de le sauver jusqu’à ce qu’il arrive à l’endroit où Chama, vêtue d’un heïk blanc, l’attendait patiemment. « Maintenant, vite ! » lui dit-elle. « Pas une minute à perdre ! Laisse l’âne où il est : il va retourner au douar tout seul. Maintenant monte ce mulet ! Je me tiendrai derrière toi. Prends ce paquet ! Super ! Attends un instant ! » Et puis, elle, aussi, monta le mulet et s’appuya contre Tahar, et lui dit : « Maintenant abaisse ton capuchon et pousse le mulet ! N’aie pas peur ! Tout se passera bien, inchallah ! » C’était comme un rêve. Quoi de plus beau que de voir Chama ( !) montée juste derrière lui tandis qu’elle lui chuchotait : « On n’en est pas loin ! Courage ! Nous y sommes presque ! »

 

     Lorsqu’ils arrivèrent à un puits pas très loin d’un cimetière, Chama dit calmement : « On descend ici. Personne ne viendra vers nous. » Aussitôt descendus de mulet, Chama dit encore : « Puise un peu d’eau pour moi. » Comme Tahar plongeait le seau dans le puits, Chama lui dit :

     « Je savais que tu viendrais parce que je savais que tu étais convaincu que tu ne gagnerais rien à travailler pour cet aliéné incivil. Je sais qu’il n’était pas aimable avec toi, alors c’est le moment pour toi de te venger. Je sais que tu es venu avec cette idée en tête, mais laisse-moi te rappeler que si tu ne saisis pas l’occasion, tu le regretteras toute ta vie. C’est le grand moment pour toi de montrer que tu es un homme. Ne sois pas un homme au cœur non solide ! N’aie pas peur de Balîd ! S’îd va s’en occuper. Quand tu rencontres la princesse aujourd’hui, montre-lui que tu es un homme de cœur et de courage–tu comprends ? Tu n’as qu’à lui parler doucement et tu trouveras le chemin de son cœur, je t’assure ! »

     « L’eau, tiens ! »  dit Tahar, tout en l’écoutant attentivement.

     « Merci ! » Chama posa le paquet sur le mur du puits et but une grande gorgée d’eau, puis dit :

     « Est-ce que tu m’écoutais ? »

     « Bien sûr ! » répondit Tahar.

     « Eh bien, cela m’a profondément blessé de te voir traité comme un esclave dans le douar de cet homme-là. J’enrageais de penser que tu aies pu accepter ce sort. Un homme comme toi devrait être dans un palais, pas dans un douar. C’est le moment, Tahar ! Si la princesse dit qu’elle voudrait que tu ailles avec elle, alors dis oui, et dis-le franchement ! »

     « Mais qui t’a dit qu’elle me demanderait d’aller avec elle ou de travailler pour elle ? Où irais-je alors ? Balîd me tuerait sûrement ! »

     « Laisse-nous faire ! Nous, les femmes, savons comment traiter les unes avec les autres. »

     « D’accord ! Je vais tenter le coup ! »

     « Je te souhaite bien des choses, Tahar. Mais maintenant, prends ce paquet et va te changer derrière ce mur. Je t’ai apporté un tchamir, une djellaba et des babouches. Prends tout ton temps ! Tu n’as rien à craindre ici ! »

 

     « Est-ce que ça ira ? » dit Tahar, à son retour.

     « Tu es superbe, Tahar ! Mais maintenant, mettons-nous en selle ! »

     Et puis les deux montèrent le mulet et allèrent vers une éminence boisée faisant face à une grande maison entourée d’un jardin clos, devant la porte de laquelle des gardes en uniforme se tinrent debout.

     « Je dois te laisser ici, » dit Chama, en descendant de  mulet. « Descends, toi aussi ! »

     Aussitôt Tahar descendu, Chama lui dit :

     « Reste là ! Ne bouge pas d’ici jusqu’à ce que tu voies une femme te faire signe de la main depuis la porte d’entrée de cette grande maison là-bas. Bonne chance ! »

 

     Ces mots que Tahar vint d’entendre auraient pu être des paroles apaisantes soufflées à l’oreille d’un homme dans les affres de la mort. « Mais c’est mon jour, comme ils ont dit, » Tahar s’empressa de se rappeler. « Je n’ai nulle part où aller si je ne vais pas avec la princesse. » Tahar continua à fortifier son âme pendant que l’accablement s’emparait de lui chaque fois qu’un braiment ou un hennissement parvint à ses oreilles, chaque fois qu’il vit l’un des gardes s’éloigner d’un pas de la maison ; et puis, soudain, une femme vêtue d’un heïk blanc lui fit signe de la main de là où les gardes se tinrent debout. A ce moment-là, Tahar descendit de l’éminence d’un air digne et marcha vers la maison comme un soldat intrépide. Comme il avançait, il put voir la femme en blanc en train de parler avec les gardes. Tahar se demanda alors ce qu’il devrait leur dire s’ils devaient l’arrêter. Mais les gardes ne lui dirent pas un seul mot. En fait, ils se contentèrent de s’écarter pour le laisser passer comme il marchait droit devant lui sans aucun signe de peur sur son visage. La femme en blanc le reçut à la porte d’entrée et le fit entrer dans la maison. « Attends un instant ! » lui dit-elle quand elle arriva à une grande porte bleue. Puis elle ouvrit la porte d’une poussée. Une autre femme se précipita vers elle. Les deux parlèrent bas, puis disparurent derrière la porte. Après un bout de temps, la femme en blanc réapparut et fit signe à Tahar d’entrer. Elle le fit entrer dans une grande chambre en haut, où la princesse était assise sur un beau divan vert, entourée d’une douzaine de femmes.

     « Qui a laissé entrer ce tombeur ? » dit la princesse, tout en dévisageant Tahar.

     « Ce n’est pas un tombeur, Lalla, » dit Chama, rendue encore plus ravissante par la robe que Tahar lui avait faite. « C’est le tailleur, Lalla ! »

     « Oui, Lalla ! » dit une autre femme avec un sourire. « C’est le tailleur qui a fait la robe de Chama ! »

     « Comment vous appelez-vous ? » demanda la princesse, en plongeant son regard dans les yeux de Tahar.

     « Je suis votre serviteur Tahar ben Ahmed Erregragui, Lalla. »

     « Êtes-vous un regragui vous-même ? »

     « Oui, Lalla. »

     « Vous venez d’où ? »

     « Je viens du Chiadma, Lalla. J’habite un village au bord de l’Oued Tensift. »

     « Qu’est-ce que vous faite là, alors ? »

     « J’ai été engagé au service du fils du Qaïd d’une tribu âbdie, Lalla. »

     « Vous faites quoi pour lui ? »

     « Je fais des robes de femmes pour sa famille, Lalla. »

     « Mais Chama ne fait pas partie de sa famille, n’est-ce pas ? Alors pourquoi vous lui avez fait cette belle robe ? »

     « J’ignorais absolument qui porterait cette robe, Lalla. J’ai juste fait ce que le fils du Qaïd m’a demandé de faire, Lalla. »

     « Combien vous paie-t-il ? »

     « Franchement, Lalla, je ne suis pas satisfait de ma paie. Je ne peux pas vous dire combien, Lalla. C’est vraiment dérisoire ! »

     « Alors pourquoi n’êtes-vous pas allé travailler ailleurs ? »

     « Si seulement je pouvais, Lalla ! Mais, pour des raisons que j’ignore encore, le fils du Qaïd m’a empêché de quitter ce pays. »

     « Voudriez-vous aller avec moi, alors ? »

     « Volontiers, Lalla ! »

     « Mais, j’ai déjà mes propres tailleurs ! Le savez-vous ? D’ailleurs, vous êtes dangereusement beau. Vous pourriez bien semer le trouble dans mon palais ! »

     « De toute façon, je suis à votre service, Lalla ! »

     « C’est bien aimable à vous ! Maintenant, vous pouvez partir. Merci ! »

     Tahar salua pour prendre congé et quitta la maison en traînant les pieds. Personne ne s’était précipité pour l’accompagner jusqu’à la porte. Les gardes le virent sortir, le visage pâle, mais aucun d’eux ne dit un mot. Alors, Tahar leva les yeux au ciel et s’éloigna d’un pas traînant vers l’oliveraie la plus proche. « Il fait encore jour, » pensa-t-il tristement, en s’asseyant sous un olivier. « Que devrais-je faire maintenant ? Où devrais-je aller ? Pourrais y revenir ? Chama m’a fait faux bond. Elle et S’îd m’ont tendu un piège. Mais c’était entièrement de ma faute. C’est moi qui les avais écoutés. Non ! C’est justement ce que j’aurais dû faire. Etais-je heureux là-bas ? Bien sûr que non. C’est la première fois que je peux m’enfuir. Mais tu aurais pu t’enfuir l’autre jour, lorsque tu étais dans la vallée, n’est-ce pas ? Cela m’est égal ! Je devrais maintenant trouver un endroit pour me cacher jusqu’au soir, puis je décamperai sous le voile de la nuit… »

 

     Et ce fut ainsi qu’il se cacha dans un puits en ruine jusqu’à ce qu’il n’y ait ni braiment ni chant de coq dans l’air, puis il se leva et s’achemina vers son pays, le Chiadma, se laissant guider par la lune. Au lever du soleil, il cheminait encore péniblement dans la direction du Chiadma, mais le Chiadma était encore trop, trop loin quand une bande de cinq hommes à cheval lui coupa la route. Tahar fut sidéré de voir parmi eux S’îd et Âmmy Saleh en chair et en os.

     « Où allais-tu, joli dandy ? » dit l’un des hommes, en donnant une gifle à Tahar.

     Tahar n’eut plus la force de parler.

     Même quand il fut ramené au douar à la tombée de la nuit, il ne put guère ouvrir la bouche pour parler. Balîd le regarda avec les yeux d’un meurtrier insensible.

     « Tu ne veux pas parler ? » lui dit-il calmement. « D’accord ! »

     « On lui donne une bonne correction ? » demanda l’un des hommes de Balîd, en brandissant son fouet.

     « Non, » répondit Balîd avec sang-froid. « Vous seriez trop clément envers lui ! Il ne mérite même pas d’être enterré vivant. Je vais lui donner la punition appropriée, et je vais le faire parler ! Emmenez-le à l’étable ! Et laissez-le là-bas ! »

     Tahar fut au bord des larmes. Mais il se laissa emmener (comme un enfant) à l’étable. Les hommes de Balîd le jetèrent dedans et verrouillèrent la porte derrière lui. Les bestiaux meuglaient et s’agitaient. Tahar, qui put à peine respirer à cause de l’odeur nauséabonde des excréments, se leva rapidement et se colla au mur avant qu’il n’eût pu être piétiné ou blessé d’un coup de corne par les bovins, lesquels n’y comprirent rien. Tahar n’eut aucun doute que Balîd l’avait enfermé là parce qu’il voulait qu’il meure de faim. « Je le sais ! » s’écria Tahar soudainement, mais il ne put dire davantage. Il fut hors d’haleine, et puis, qui écouterait un otage ?

 

     Les bergers vinrent de très bonne heure le lendemain matin et sortirent le bétail avant de verrouiller la porte de l’extérieur. Peu après, Tahar marcha en traînant les pieds vers la petite fenêtre à grille de l’étable. Il resta debout là-bas pendant quelques instants, luttant contre les mouches et moustiques qu’il eut de la peine à chasser de la main. Puis, il se retourna et s’avança brusquement à travers le nuage que provoquait la poussière ardente. Il se mit à donner de grands coups dans la porte, puis il hurla :

     « Vous voulez me laisser mourir de faim ? Cela ne m’étonne pas ! C’est ce que vous faites, vous les dirigeants. Vous, dirigeants égoïstes, vous êtes sans pitié, sans cœur. Vous êtes insensibles au peuple. Vous vous foutez du peuple. Vous ne pensez qu’à vous-même ! Malédiction soit sur vous ! Maudits soient les qaïds ! Maudits soient les princes ! Maudits soient les sultans ! Maudite soit Chama ! Maudit soit S’îd ! Maudit soit Saleh ! » Tahar s’enroua et se tut.

 

     Il a dû, quand même, passer une autre nuit en compagnie des bovins avant que deux hommes noirs ne soient venus à son secours. Ceux-ci le trouvèrent étendu à plat ventre à l’arrière de l’étable. Il lui donnèrent de l’eau, lui dirent des mots doux et l’aidèrent à sortir de l’étable. Une fois dehors, le soleil lui fit cligner les yeux. Il jeta un coup d’œil sur sa djellaba : elle était couverte de bouse. « Je suis désolé, » dit-il. « Ne vous en faites pas ! » répondirent les hommes noirs joyeusement. « Tout cela sera bientôt des souvenirs lointains. Maintenant, venez ! »

 

     Une heure plus tard, Tahar fut incomparablement plus propre et plus élégant qu’il avait été le jour où il avait rencontré la princesse. « Le Prince demande à vous voir, » lui expliquèrent les hommes noirs. « C’est lui qui nous a envoyés vers vous. » Mais Tahar ne répondit qu’un tout petit sourire. Il ne montra aucun signe de joie même quand les hommes noirs le firent monter un cheval d’or et le conduisirent à travers champs vers une grande maison luxueuse au cœur de la ville. Ils l’emmenèrent dans une chambre et lui donnèrent de quoi se parfumer, avant de partir. Tahar se demanda alors ce qu’il devrait dire au Prince s’il devait faire mention des malédictions qu’il avait proférées sans la moindre hésitation lors de son incarcération. Il y pensa longuement, mais il ne trouva les mots justes qui pourraient le sauver si jamais le Prince venait à faire allusion à cette affaire. 

 

     Ce fut avec effroi mêlé de respect que Tahar se tint debout devant le Prince, lequel lui dit d’emblée :

     « Alors, racontez-nous votre histoire. Mais si vous nous dites des mensonges, je vous renverrai chez le fils du Qaïd ! »

     La menace donna à Tahar froid dans le dos, alors il se tint bien droit, et dit d’une voix mal assurée :

     « Eh bien, nâamass, il s’est trouvé que nous étions cinq jeunes hommes tous amoureux d’une jeune femme qui vivait dans le village en face du nôtre. Nous avions l’habitude de rencontrer cette jeune femme chaque mercredi quand l’oued séparant nos deux villages était franchissable. Mais, comme la saison des mariages s’approchait, le père de la femme a menacé de la marier avec un homme de son choix si nous cinq nous n’arrivions pas à arranger ça entre nous. Alors pour éviter les bagarres, nous nous en sommes tous remis à la médiation du qadi du voisinage. Le Qadi a décidé qu’il donnerait la femme à celui d’entre nous qui lui ressemblerait le plus dans sa bonté ou sa méchanceté. Malheureusement, je me suis révélé ‘homme bon’, ce qui a fait que le Qadi m’a éliminé dès le premier tour de cette mise à l’épreuve. En fait de consolation, le Qadi m'a offert de me présenter à une femme du même village, qui, m’a-t-il dit, mériterait d’être ma femme. Mais le Qadi a, toutefois, refusé de me dire quoique ce soit au sujet de cette femme, même pas son prénom. Il m’a dit : ‘Viens t’asseoir sous ce palmier et chante des chants religieux et ta bien-aimée apparaîtra soudain.’ J’étais un bon chanteur et je jouais bien à l’outar ; cependant, je ne connaissais pas de chants religieux. Alors le Qadi m’a envoyé vers un homme qui tenait une librairie à la place Djemaâ el-Fna à Marrakech. Cet homme-là m’a appris une poignée de chants, alors je m’en suis retourné dans mon village, j’ai chanté des chants religieux et la jeune femme est apparue comme par enchantement, mais je n’ai pu la voir que de loin. Je suis ensuite allé vers le Qadi et lui ai demandé de me dire davantage au sujet de cette femme. Le Qadi m’a répondu : ‘Je ne peux rien t’en dire maintenant, mais je vais te rencontrer bientôt pour t’en dire plus.’ Quand je l’ai revu, le Qadi m’a dit : ‘Eh bien, ta bien-aimée te dit ceci : ‘Fais-moi sept robes de sorte que je puisse avoir une robe à porter chaque jour de la semaine. Si tu fais cela, alors ce serait ma dot, et je pourrais donc t’épouser. Mais n’essaie surtout pas de me chercher avant. Si tu tentes de me chercher avant que je te demande, alors sois sûr et certain que tu ne me reverras jamais !’ Et c’est ainsi que je suis allé à Mogador dans l’intention d’apprendre la confection de robes.

 

     Au premier jour de mon arrivée là-bas, je suis allé à une mosquée près de la Skala. Et comme je sortais de la mosquée, un jeune homme est venu vers moi me disant que je m'étais trompé de chaussures. Heureusement, je me suis rapidement lié d'amitié avec ce jeune homme-là, lequel m'a emmené chez l'un des tailleurs de Mogador. Le tailleur m'a montré tellement de vêtements et m'a donné tant de détails sur la façon dont ces robes étaient faites que j'ai eu le sentiment que je ne ferais jamais un bon tailleur. Mais à ma sortie de la boutique du tailleur, mon ami mogadorien m'a dit: ‘Ne t'inquiète pas, mon frère!’ Et il m'a emmené chez un vieil homme qui a prié pour moi. Et puis, dès le lendemain, je me suis retrouvé à travailler sur ma première robe. Cela a grandement surpris mon maître tailleur. Mais quand je suis retourné dans mon village, six semaines plus tard, et ai montré à ma bien-aimée les robes que je lui avais faites, elle m'a dit: ‘Ces robes-là ne m'intéressent pas. Ce que je voulais en fait c'est que tu partes loin d'ici et que tu restes là-bas, loin de ces terres, pendant un certain temps. Je voulais que tu aies lavé ton cœur et ton esprit de Zina.’ Alors je n'ai pas tardé à revenir à la boutique du maître tailleur à Mogador. Mais le maître tailleur m'a humilié, et je ne pouvais supporter cela. J'ai donc quitté Mogador et je suis retourné chez moi. Un démarcheur juif et moi nous avons décidé de travailler ensemble. Le juif a accepté d'acheter des robes de ma confection et de les vendre à ses clients. J'ai construit une cabane tout près de notre foyer et j'en ai fait ma boutique. Et aussitôt que j'ai trouvé un apprenti, je me suis mis au travail. Mais voilà qu'est venu vers moi un homme que je ne connaissais pas qui m'a dit que je serais beaucoup mieux si j'allais travailler pour le fils d'un qaïd à Âbda. Vu mes nombreux déboires d'alors, je n'ai pas hésité à venir avec cet inconnu. Mais si je savais ce que je sais maintenant, je n'aurais jamais accepté de quitter mon villagequitte à vivre tout le reste de ma vie dans la pauvreté. Voilà mon histoire, nâamass! »

 

     « Mais c'est une très belle histoire! Vraiment, ce que vous venez de nous raconter est un conte de fée! » dit le Prince, en jetant un coup d'œil aux hommes assis sur des chaises à sa droite et à sa gauche. « Je vais la faire mettre par écrit et je l'enverrai au Sultan. Elle va lui plaire certainement! Vous allez rester ici à Safi jusqu'à ce que vous ayez dicté votre histoire à notre écrivain. Ensuite, je vous laisserai retourner chez vous. Maintenant, vous pouvez partir. »

 

     Tahar baisa la main du Prince et salua pour prendre congé.


Mohamed Ali LAGOUADER

 

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Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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commentaires

petite marie 12/02/2012 19:26


bonsoir Mohamed,merci pour ce beau conte de l'orient,j'ai bien aimé te lire. Une aventure pleine de rebondissement et de surprise. Le coeur de l'homme est si fragile parfois qu'il se laisse
emporter par le vent des émotions qui tourbillonnent sur leur chemin de vie... parfois ils s'y perdent... et parfois ils arrivent à un carrefour...mais quel chemin choisir? Alors à défaut de
choisir celui de son âme soeur, il en choisit un autre...mais il ne trouve pas son destin au bout...merci pour cette belle lecture,ce fut un plaisir de te lire,à bientôt,Marisol

Miamana 11/02/2012 17:51


Une histoire captivante, merci!

Oum Mouaad 30/12/2010 17:55



Macha Allah, un tres beau texte a lire et a relire.


Bonne continuation.



Loran 21/11/2010 23:59



Bonsoir Mohamed !


Que dire qui n'ait déjà été dit ?  J'ai aimé... vraiment.


Loran


 



MarieJeannetoutsimplement 18/10/2010 21:57



Un très beau texte, bravo. Bonne soirée



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