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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:51

Les servantes emmenèrent Tahar dans une grande chambre meublée d’un lit et lui dirent qu’elles reviendraient à l’heure du déjeuner. Tahar s’assit alors sur le lit et leva le visage vers le lustre qui pendait au plafond plâtré. Ses pensées se reportèrent distraitement à la mosquée de la Koutoubia. « Ca fait des jours maintenant que je n’ai plus fait la prière, » soupira-t-il. Puis il regarda les carreaux bleus dans les murs qui ressemblaient à quatre belles tapisseries et il ne put s’empêcher de penser à Mogador. « Est-ce que je vais avoir en quelques mois seulement ce que Smaïl n’a pu avoir qu’en dix ans ou plus ? » pensa-t-il. Il regarda le tapis rouge sous ses pieds et le vase placé à côté du lit, puis ses pensées l’emmenèrent à l’oued, et puis à Ezzahia. « Que dirait Ezzahia si elle savait que je suis ici ? » pensa-t-il avec fierté. « Et Zina, serait-elle au courant ? Et Mouéna ? Et Chama ? Je n’oublierai pas Chama. J’ai pensé, à tort, qu’elle m’avait laissé tomber, mais non, elle a tenu sa parole. Mais toi, est-ce que tu as tenu ta parole ? Qadi Allal, ne t’a-t-il pas dit que tu devrais rester fidèle à Ezzahia ? C’est quoi ce que tu as fait avec Mouéna ? C’est ça la fidélité ? Comment te sentirais-tu si l’un de ces deux hommes que tu as vus avec Ezzahia lui posait la main sur la cuisse ou sur les lèvres ? Ô Dieu, pardonne-moi ! Ô Dieu aide-moi à quitter le péché ! … » Son regard tomba sur un chapelet accroché à un clou. Il se précipita et le décrocha. Et il continua à dire son chapelet en toute sérénité jusqu’à ce qu’il ait entendu quelqu’un frapper à la porte. Il cacha alors le chapelet sous l’oreiller et sauta du lit. Il ouvrit la porte d’une poussée. Deux servantes rentrèrent une table couverte de plats et s’en allèrent aussitôt.  

 

    Tahar s’assit en tailleur près de la table que les servantes avaient mise en plein milieu de la chambre. Tahar, qui était habitué aux repas à un seul mets, ne s’y retrouva plus maintenant qu’il faisait face à une table couverte de pas moins de sept plats différents, certains fumants, d’autres plutôt froids. « Par quoi devrais-je commencer ? » se demanda-t-il avec un sourire. Mais comme il commençait à manger, remarquant que toutes les assiettes et les couverts étaient soit en argent, soit en verre de bonne qualité, il ressentit une douleur aiguë au cœur. Ce ne fut pourtant pas du poison, ou d’autre chose d’aussi grave, mais juste un sentiment. Il estima qu’il ne méritait pas tout cela. « Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter tous ses soins et toutes ses attentions ? » pensa-t-il, les yeux larmoyants. « S’agit-il d’une bonne chose qui serait suivie d’une mauvaise chose ? A Dieu ne plaise que ceci soit vrai ! Je devrais reprendre mes prières aujourd’hui même. Je vais leur demander de me laisser aller prier dans la mosquée. Je devrais être bon si je veux que Dieu soit bon envers moi. Ô Dieu, aide-moi !... » Tahar s’essuya les yeux et son cœur s’apaisa. Et il mangea de bon appétit. Quand il eut mangé, il s’assit sur le lit et se mit tout d’un coup à chanter. Il chanta à voix basse des chants qu’il avait chantés à Ezzahia, là-bas sous le palmier de la rive, tandis qu’Ezzahia s’asseyait de l’autre côté de l’oued et l’écoutait silencieusement.

 

    Une heure plus tard, les servantes revinrent desservir la table. Et comme elles sortaient de la chambre, un homme d’une quarantaine d’années rentra, des livres sous le bras, et dit : « Je suis l’Ecrivain du Prince ». L’écrivain mit Tahar en face de lui et lui expliqua comment ils allaient travailler ensemble. « Vous serez comme un professeur qui fait un cours et moi je vais écrire tout ce que vous dites, je vous servirai de nègre ; » dit l’écrivain, « après, je vais récrire votre version, et puis je vous la lirai au cas où vous voudriez y ajouter quelque chose que vous auriez pu oublier de dire dans votre première version, d’accord ? Mais maintenant laissez-moi vous donner un exemple du genre d’histoire que le Prince vous demande. Le Prince veut une histoire comme l’une de celles-ci qui sont racontées dans ce livre, intitulé ‘Mille et Une Nuits’. Voici deux autres livres du même genre : celui-ci s’appelle ‘Al Hilaliya’ et celui-là s’intitule ‘Al Ântariya’. Et puis Tahar écouta en silence, émerveillé, comme l’écrivain lisait un des contes de Mille et Une Nuits. A ce moment-là, il sentit quelque chose qu’il n’avait jamais ressentie avant, même pas quand il avait vu pour la première fois Zina ou Ezzahia ou même Chama ! Tout simplement, il tomba amoureux de cette histoire, mais ce fut un amour différent –un amour qui ne laissait pas de douleur au cœur, un amour qui ne causait pas de soucis à l’esprit. Ce fut un bel amour. Ce fut un amour paisible. Et pendant que l’écrivain lisait son histoire à haute voix, les pensées de Tahar vagabondaient à Marrakech, à Mogador, à Chiadma et à Âbda.

    « C’est ça le genre d’histoire dont le Prince serait ravi, » dit l’écrivain soudainement, en regardant Tahar gentiment.

    « C’était vraiment une bonne histoire, » répondit Tahar avec un sourire engageant. « Je suis jaloux de vous ! C’est dommage que je puisse à peine lire et écrire. Mais je vais certainement faire tout mon possible pour apprendre à lire un livre comme celui-ci. »

    « Maintenant que vous avez rencontré le Prince, vous aurez certainement assez d’argent pour faire ce que vous voudrez. Ce ne serait alors qu’une question de volonté. »

    « J’ai de la volonté ! Je ferai tout ce qu’il est humainement possible de faire pour apprendre tout ce qu’un homme de mon âge puisse apprendre. »

    « Bien ! Mais, maintenant, nous allons commencer ! Racontez-moi votre histoire ! »

    « Ne pourriez-vous pas demander aux gens d’ici de me laisser aller faire un petit tour en ville cet après-midi ? Cela m’aiderait certainement à vous raconter mon histoire de la meilleure façon possible ! »

    « Je ne peux pas vous le promettre. Mais je vais voir. »

 

    L’écrivain s’absenta un moment et revint dire à Tahar qu’ils pouvaient aller faire un tour en ville.

    « Que voulez-vous voir ? » demanda l’écrivain, en guidant Tahar en dehors de la maison du Prince.

    « Vous savez, » dit Tahar timidement, «  je suis né dans un village au bord de l’Oued Tensift. Je n’avais jamais mis les pieds dans une ville jusqu’il y a quelques mois. J’ai vu seulement Marrakech et Mogador.»

    « Eh bien, Safi n’est pas si différente que ça. C’est comme Mogador, ou presque. C’est une ville fortifiée, et elle fait face à la mer. Regardez, nous voici dans la rue principale. Elle mène d’ici à Bab Chaâba. Nous l’appelons Zenkat Socco. Là-bas vous voyez les principaux souks. Voici le mur exposé au nord. Voilà Bab Chaâba, c’est la porte principale, comme vous voyez. Et voici le quartier des potiers. »

    « Et la mosquée, elle est où ? »

    « Elle est un peu plus loin là-bas, juste à côté de la rue. »

    « Je veux y faire la prière. »

    « D’accord. Nous irons à la mosquée quand nous entendrons le muezzin. Maintenant, continuons notre chemin ! »

 

    L’écrivain fit Tahar visiter d’autres parties de la ville. Il lui montra les ruines de l’église, construite par les Portugais, qui, selon l’écrivain, n’avaient pas pu rester dans la ville plus de trente-trois ans. Tahar, qui n’avait jamais entendu parler de Portugais, se demanda à quoi ils ressemblaient et ce qu’ils faisaient là. L’écrivain lui parla aussi de la Kechla, laquelle, dit-il, avait été construite par les Saâdiens. « C’était qui ces Saâdiens ? » demanda Tahar timidement. « C’était des rois qui ont gouverné le Maroc jadis, » répondit l’écrivain, se rendant compte de l’embarras de Tahar. « Regardez ces tours là-bas et ces toits couverts de tuiles vertes ! Il y a un ryiad là-dedans, il s’appelle Riyad El Bahia. Maintenant, sortons de la ville ! Je vous montrerai un autre endroit, juste en dehors de ces remparts. »

 

    Cet autre endroit fut Qasr El Bahr, qui, selon l’écrivain, avait été construit par les Maures, et non pas par les Portugais. Et de là, Tahar vit bien la mer, qui lui rappela la Skala de Mogador, et donc le foudouq, et puis le palmier de la rive, là où il s’était habitué à s’asseoir et jouer à l’outar en attendant qu’Ezzahia apparaisse. « Si seulement elle était avec moi ! » soupira-t-il, tandis que l’écrivain continuait à lui parler de tout ce qui pouvait être vu de là. « Savez-vous pourquoi ces fortifications ont-elles été construites ? » demanda l’écrivain soudainement. « Non, » dit Tahar d’un air honteux. « Eh bien, je vais vous dire pourquoi, » dit l’écrivain gentiment. « Ces murs ont été construits pour protéger notre pays des Chrétiens. » « Ah bon ! » dit Tahar, se sentant honteux de son ignorance. « Je pense que ça suffit. On rentre ? »

 

    Et il retournèrent en ville, d’où provenaient les mêmes bruits de gens et d’ânes errant aux alentours du quartier des potiers ou disparaissant dans le labyrinthe des ruelles étroites environnantes. Ce fut encore et toujours les mêmes odeurs, les mêmes couleurs. Ce qui fut nouveau cette fois-ci provenait d’une maison avec des fenêtres bleues : une musique que Tahar n’avait jamais entendue avant.

    « C’est quoi ça ? » demanda Tahar d’une voix timide.

    L’écrivain rit, et dit :

    « C’est notre musique à nous ! Nous l’appelons Al-Âïta. Voyez-vous, c’est le genre de musique que le Prince aime tant ! »

    « Oh, je vois ! J’ai entendu parler d’Al-Âïta, mais c’est la première fois que j’entends la musique. Que disent-ils dans leurs chansons ? »

    « Eh bien, ils chantent l’amour, ce genre de chose. »

    « C’est le muezzin, je crois ? »

    « Oui. Allons à la mosquée ! »

  

    Tahar fit ses ablutions et se dépêcha de prendre un coran d’un petit rayon de livres près du minbar. Mais il avait à peine lu quelques lignes lorsque l’imam se leva pour mener la prière.

 

    Une fois sortis de la mosquée, Tahar dit à son guide :

    « Pourriez-vous me prêter un coran pendant mon séjour à la maison du Prince ? »

    « Bien sûr ! Mais maintenant oublie tout ça ! Le temps est venu de me raconter votre histoire, n’est-ce pas ? »

 

    A leur retour à la maison du Prince, une servante vint vers Tahar, et lui dit :

    « Pourriez-vous me donner une idée de l’âge et de la taille de votre femme ? »

    « Vous voulez dire la femme de mon village ? »

    « Oui. »

    « Eh bien, elle a entre dix-huit et vingt ans. Elle n’est ni petite, ni grande. Elle n’est ni mince, ni grosse. C’est bon comme ça ? »

    « Oui, je peux maintenant me la représenter ! »

    Au même moment, l’écrivain fit signe à une autre servante de lui apporter du thé.

 

    Et ce fut ainsi que Tahar et l’écrivain s’assirent l’un en face de l’autre dans cette luxueuse chambre et parlèrent en prenant du thé. Tahar se mit à raconter son histoire pendant que l’écrivain la griffonnait. Mais Tahar ne put s’empêcher de faire une digression de temps à autre. L’écrivain sembla tolérer cela. Il répondit même avec affabilité aux commentaires et aux questions de Tahar, tout en se servant du thé après chaque réponse. Tahar ne se priva pas de faire des remarques sur le thé lui-même, qui, dit-il, fut un peu différent de celui qu’il s’était habitué à prendre chez lui. Il fit des observations sur l’encrier, sur la plume, sur le papier jaune (utilisé par l’écrivain), sur le lustre au-dessus de sa tête, sur le quartier des potiers… « J’aime les gens curieux, » dit l’écrivain à un moment donné, « mais la curiosité n’est pas toujours une bonne chose. » Ce fut seulement à ce moment-là que Tahar arrêta de faire des commentaires.

 

    L’écrivain et Tahar firent ensemble leurs prières du coucher du soleil et du soir, ils dînèrent ensemble, ils lurent le coran ensemble, et ils reprirent leur histoire à la lueur d’une bougie jusqu’à ce que Tahar dise : « Désolé, je suis fatigué maintenant. » L’écrivain ramassa alors son matériel et quitta la chambre sans sourciller.  

 

    Mais même quand Tahar éteignit la lumière et tomba sur le lit, épuisé, il ne put dormir. Il pensa pendant un moment au monde des livres. Il pensa à la manière dont il pourrait devenir, un jour, aussi bien informé que l’écrivain, aussi sage que Qadi Allal, aussi intelligent que Smaïl. Il revit en esprit ce qu’il lui était arrivé à Marrakech, à Mogador, à Krémate, avant que ses pensées ne tombent sur le village d’Ezzahia. « Pourquoi pas ? » se dit-il. « Pourquoi ne pourrais-je pas avoir une belle maison comme celle de Smaïl ? Le Prince pourrait très bien me donner ou –au moins– me prêter un peu d’argent pour ouvrir une boutique à Mogador, et puis je pourrais gagner assez d’argent pour acheter –ou me faire construire– une belle maison ou deux, et peut-être pourrais-je acquérir une vingtaine de khaddames de terres fertiles, et puis de nombreux jeunes du village pourraient donc travailler dans mes champs et faire pacager mes troupeaux. Je pourrais même épouser une femme ou deux en plus d’Ezzahia. Pourquoi pas Chama ? »  

 

    L’écrivain acheva l’histoire de Tahar et en lut des extraits au Prince en présence d’un groupe d’hommes choisis, dont Tahar lui-même.

    « Votre histoire est vraiment merveilleuse, » dit le Prince, en regardant Tahar gentiment. « J’espère que ma récompense le sera aussi. »

    « Vive le prince ! Que Dieu Vous garde, nâamass ! » répondit Tahar d’une voix tremblotante.

 

    La récompense du Prince consista en une petite somme d’argent et pas moins de sept robes, deux colliers et un burnous. Quand Tahar retourna dans cette luxueuse chambre, les larmes ruisselèrent sur ses joues comme il examinait les robes une à une. « Ezzahia doit être une femme bénie, n’est-ce pas ? » pensa-t-il avec regret. « Je devrais être aussi béni qu’elle si je l’épousais. Ce n’est que Satan qui me ferait penser à me marier avec une autre femme en plus d’elle. Mais Ezzahia, est-ce qu’elle pense encore à moi ? »

 

    Le lendemain matin, Tahar prit le chemin du retour, sous l’aile du Prince. Aussitôt son arrivée, il tomba dans les bras de sa mère, et puis tout le village sortit pour l’accueillir chaleureusement. Son père lui fit fête. Il dressa deux grandes tentes pour les invités. Il abattit en leur honneur une grosse vache et leur servit une cuisine on ne peut plus soignée.

 

    Parmi les invités furent les jeunes du village. Tahar se joignit à eux et plaisanta avec eux, puis l’un d’entre eux dit :

    « Âouissa n’est pas là. Sa femme Zina lui donne beaucoup de joie. C’est dommage, n’est-ce pas ? »

    « La beauté n’est pas tout, » répondit Tahar avec une boule dans la gorge, tout en détournant les yeux de celui qui venait de lui rappeler Zina à brûle-pourpoint. Puis, Tahar sentit comme si quelque chose allait faire éclater son sein ; il sentit que cela le poussait à sortir. Pendant un moment, il résista à cet irrésistible désir de quitter la tente et puis voir ce qu’il pourrait faire ensuite ; mais voilà qu’il se leva, et après avoir regardé à droite et à gauche, comme un villageois perdu dans une ville étrangère, il sortit de la tente. Il rentra à la maison de son père et se changea. Il alla chercher son outar et le déposa furtivement sur le mur arrière de l’arrière-cour. Puis, il quitta la maison par la porte d’entrée et s’approcha graduellement de l’endroit où il avait mis l’outar. Puis, il regarda dans toutes les directions avant de prendre l’outar et de s’esquiver vers la berge. Il s’assit sous ce fameux palmier, accorda son outar et commença à y jouer. Et pendant qu’il y jouait, il pensa : « Mais je l’aime, moi ; j’ai donc tout à fait le droit de la voir, n’est-ce pas ? Je m’en fous s’ils quittent les tentes et viennent vers moi. » Mais voilà qu’Ezzahia sortit de sa cachette en courant. Elle se tint debout de l’autre côté de l’oued, prise au dépourvu. Tahar laissa tomber son outar et ôta sa djellaba à la va-vite. Il se serra la ceinture, et puis il descendit le versant à toute allure. Il se jeta à l’eau et nagea comme un lapin fou de joie. Ezzahia ne bougea pas et resta à l’attendre venir vers elle. Elle le regarda avec nostalgie comme il s’essuyait le visage.

    « Où étais-tu pendant tout ce temps-là ? » lui dit-elle.

    « J’étais loin, très loin d’ici ! » répondit-il en souriant.

    « Qu’est-ce que tu faisais là-bas ? »

    « Eh bien, je lavais mon cœur et mon esprit de Zina. »

    Ezzahia en devint toute écarlate.       

    « Asseyons-nous ! » dit-elle, en indiquant du doigt le tronc d’un arbre tombé.

    Comme ils s’asseyaient là-bas, Tahar dit :

    « Tu sais quoi, j’ai rencontré un prince ! »

    « Un prince ? »

    « Oui ! Et ce prince t’a envoyé un cadeau ! »

    « Quel cadeau ? »

    « Je vais te l’apporter lorsque le Qadi et moi-même nous viendrons chez vous. »

    « Tu ne m’as toujours pas dit où tu étais, n’est-ce pas ? »

    « Eh bien, j’étais à Âbda. J’ai travaillé pour le fils d’un qaïd là-bas. Ensuite, j’ai fait la connaissance d’un prince ! »

    « Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ? »

    « Je crois que je vais retourner à Mogador. Je vais essayer d’ouvrir une boutique de tailleur là-bas. Et quand nous nous marierons, toi et moi, je t’apprendrai la broderie afin que nous puissions travailler ensemble et rêver ensemble. »

    « Est-ce que tu veux vraiment m’épouser ? »

    « Bien sûr ! »

    « Alors, fais-moi une promesse comme je t’en ai fait une. »

    « Mais tu l’as, ma promesse. Ne t’en fais pas ! »

    « Maintenant, » dit Ezzahia, en se levant, « je dois partir. A bientôt ! » 

 

    Tahar ne dit rien. Il ne fit que regarder comme Ezzahia s’éloignait. Puis, il se rendit compte que des gens le regardaient de loin. Son cœur battit fort. « Pourquoi devrais-je m’en préoccuper ? » pensa-t-il, en haussant les épaules. « Le Qadi et moi nous serons chez elle demain ou après demain, inchallah. Ce qui me pose problème maintenant, c’est ces gens-là que j’ai laissés derrière moi –dans les tentes. Que penseraient-ils de moi s’ils me voyaient dans un tel état ? Oh, tu as fait un beau gâchis, Tahar ! Regarde tes vêtements ! Et alors ? Lève-toi et va directement à la maison et laisse-les dire ce qu’ils voudraient ! »

 

    Certains de ces gens-là l’attendaient juste de l’autre côté de l’oued. « Où étais-tu ? » lui demandèrent-ils, en levant les sourcils. « Qu’est-ce que tu faisais là-bas ? » Mais Tahar se contenta de sourire comme il ramassait sa djellaba et la jetait par derrière l’épaule. Puis, il prit l’outar dans ses mains et commença à y jouer. Il joua un air que certains de ceux autour de lui connaissaient par cœur. Et ceux-ci se mirent tout d’un coup à chanter tous ensemble ; ils chantèrent une chanson que Tahar avait chantée pour Zina. Et ils continuèrent à chanter et à battre des mains comme ils marchaient en direction des tentes. Et puis, tous ceux qui étaient à l’intérieur des tentes sortirent précipitamment et se groupèrent autour de Tahar, qui jouait encore à son outar tandis que ses copains chantaient, eux aussi, et battaient des mains.

 

    Le lendemain soir, Tahar fut à Krémate, le village du Qadi.

    « Oh, comme je suis heureux que tu sois revenu sain et sauf ! » dit le Qadi avec un large sourire. « Viens ! Rentrons à la maison et dis-moi ce qui s’est passé ! »

    Lorsque Tahar entra dans la maison du Qadi, il se sentit électrisé, ce qu’il n’avait pas senti même en entrant dans la maison du Prince à Safi. Il eut même un sentiment de paix et de quiétude qu’il n’avait senti nulle part ailleurs qu’à la mosquée.

 

    Tahar raconta au Qadi ce qui lui était arrivé. Quand il eut fini de parler, le Qadi lui dit d’une voix pleine de bonté :

    « Ne t’avais-je pas dit qu’Ezzahia serait beaucoup mieux pour toi ? Maintenant, tu as un nouveau métier. Tu connais un prince qui pourrait t’aider à faire un bon emploi de tes talents et ainsi améliorer ta situation. Et surtout, tu as une demoiselle qui ne pense à personne d’autre que toi. Néanmoins, j’ai peur pour toi. Je crains bien que tu ne deviennes imbu de toi-même. Je crains que tu n’oublies tout au sujet de Dieu. »

    « Mais pourquoi me dites-vous cela, Qadi ? »

    « Ecoute, mon fils. Je vais te dire quelque chose. J’ai toujours éprouvé de la gêne à voir les jeunes de vos deux villages faire ce qu’ils font dans la vallée. Je sais bien que vous faites cela sous l’œil vigilant de vos mères. Je sais bien que vous ne faites que parler les uns aux autres. Je sais que vous vous rencontrez là-bas parce que vous vous aimez les uns les autres. Je n’ai rien contre l’amour. Loin de là ! Et l’islam n’a rien contre l’amour, non plus. Mais j’ai bien peur que ce que vous faites ne courrouce Dieu quand même. Tu sais quoi, il est fort probable que Dieu te punisse à chaque fois que tu fais quelque chose de mal. Le châtiment pourrait ne pas être immédiat. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne viendra pas. Et ce qui est bon –et peut-être un peu surprenant– dans tout cela, c’est que le châtiment pourrait être bon signe parfois. Tu sais, un bon musulman est souvent puni peu après le péché pour qu’il soit absout de ce péché au Jour du Jugement et qu’il puisse ainsi aller tout de suite au Paradis. Alors, lorsque tu as été choqué par ma décision l’autre jour, j’ai eu le sentiment que tu avais le cœur d’un fidèle dans ton sein. Pour te dire la vérité, j’avais un peu l’idée que ton choc était une sorte de récompense divine immédiate pour tous méfaits que tu aurais commis avant, sachant que, comme je te l’ai dit, Dieu pourrait t’octroyer quelque chose de bien ultérieurement. Mais pour cela il aurait fallu que tu craignes Dieu et que tu sois patient et que tu ne désespères jamais de la miséricorde de Dieu. Tu sais, la crainte de Dieu est le moyen le plus sûr de la réussite dans les deux vies, si tu veux vraiment être heureux dans cette vie d’ici-bas et dans l’au-delà. »

 

    Le Qadi sembla avoir beaucoup plus à dire bien que Tahar fût tout sauf prêt à écouter des prédictions. Heureusement pour lui, le fils du Qadi vint aussitôt leur servir un tajine.

    « Sois le bienvenu, Sy Tahar ! » dit le fils du Qadi, se mettant à table.

    « Merci ! » répondit Tahar timidement.

    « Tu as l’air nettement mieux que lorsque je t’ai vu la dernière fois, » dit le fils du Qadi, en trempant une miette de pain dans la sauce du tajine. « Quel est ton secret ? »

    Tahar répondit par un sourire timide, mais le Qadi, lui, dit d’un ton plutôt sarcastique :

    « Le secret c’est qu’il a failli tomber amoureux d’une femme dont la beauté est encore inconnue des poètes ! »

    Tahar songea immédiatement à Chama, mais il ne put voir quel rapport elle aurait pu avoir avec ce à quoi le Qadi faisait allusion. Il leva le visage vers le fils du Qadi, qui le regardait d’un air incrédule.

    « Parle ! » dit le Qadi soudainement, en donnant un petit coup de coude à Tahar. « Dis-lui où tu étais et ce que tu as vu et qui tu as vu ! »

    Tahar fut fort embarrassé pour dire quoique ce soit, mais le fils du Qadi le regardait avec l’air d’attendre quelque chose.

    « Où ça ? » dit le fils du Qadi avec un mouvement impatience.

    « C’était à Âbda, » répondit Tahar entre ses dents, se demandant pourquoi le fils du Qadi brûlait d’envie de l’entendre dire quelque chose au sujet de cette belle femme de Âbda.

    « Laisse Monsieur manger en paix ! » dit le Qadi, en jetant un regard mauvais à son fils. « Il te dira davantage quand tu le rencontreras à l’extérieur. Tu ne changeras jamais ! Tu resteras toujours obsédé par la beauté –comme si la beauté était tout ce qui compte dans ce monde ! Quel dommage ! »

    Déconcerté, Tahar tenta de changer de sujet.

    « Qadi, » dit-il d’une voix hésitante, « je voudrais rendre visite à Ezzahia dans sa demeure pour lui donner les robes. »

    « D’accord, » répondit le Qadi laconiquement.

    « Vous savez, Qadi, » dit Tahar prudemment, « nous aurons à passer le pont ; donc je pense que je devrais venir ici d’abord. »

    « Oui, » répondit le Qadi avec indifférence.

 

    Le lendemain après-midi, le Qadi fut tout un autre homme. La joie fit rayonner son visage. Tahar, aussi, fut tout sourire. Il put à peine en croire ses yeux lorsqu’Ezzahia s’assit en face de lui, à côté de son père, qui fut vêtu, pour l’occasion, d’une djellaba marronne. Le Qadi, assis à droite de Tahar, ne ménagea aucune parole susceptible de le présenter comme le meilleur futur marié au monde. Puis vint le tour de Tahar pour parler. Il s’adressa directement à Ezzahia. Il lui montra les choses qu’il lui avait apportées de la contrée où il avait rencontré le Prince. »

    « Ce que tu vois ici, » dit-il, « ce sont sept belles lebsats. Celle-ci est une mansouria en soie à porter par-dessus un kmiss en mousseline beige. Celle-ci est une autre mansouria, elle est en taffetas et elle est à porter par-dessus un kmiss en mousseline blanc. Celui-ci est un kmiss en satin d’or à porter par-dessous une tahtiya en dentelle d’or brodée de fleurs. Voici un autre kmiss. C’est un kmiss en mousseline bleu à porter par-dessous une dfina en taffetas. Celle-ci est une gandoura en velours violet entièrement brodée de fils d’or. Cette robe-là est une mlifa selham sfifa et style berchmane. Et ça c’est pour les femmes citadines. Il s’agit d’un jabador et seroual en soie avec ceinture à porter par-dessous une dfina en mousseline. Et ça, tu vois, ce sont trois m’demmats. Et ce truc-là c’est un burnous. J’ai vu la femme du Prince en porter un. Elle le portait sur sa tête comme ça. Et, en fin, voici deux colliers. J’espère que tout cela te plaira ! »

   

    Rien n’aurait pu être plus cher à Tahar que de rester  dans cette position à parler d’un air rêveur et à regarder les yeux bleus d’Ezzahia et son visage florissant, mais il ne lui resta plus rien à dire. Il avait décrit toutes les choses qu’il avait apportées avec lui. De plus, le père d’Ezzahia sembla avoir déjà attendu suffisamment pour que Tahar finisse de parler.

    « Est-ce la dot de ma fille ? » dit-il, en regardant d’abord Tahar, puis le Qadi.

    « C’est le cadeau du Prince, si je ne me trompe pas ? » répondit le Qadi, en jetant un coup d’œil à Tahar.

    « Oui, c’est ça, » dit Tahar, se demandant ce qu’il aurait pu ajouter.

    « Nous sommes venus aujourd’hui, » dit le Qadi, « pour manifester notre intérêt pour votre fille. » Ezzahia baissa les yeux comme le Qadi poursuivait : « Tahar désire se marier avec Ezzahia. Je sais que ce sont ses parents qui devraient être ici aujourd'hui pour vous dire cela. Mais je suis sûr que ses parents le feront un de ces jours. Je ne parle donc pas en leur nom. Je ne parle que pour Tahar. Et comme je l'ai dit avant et je le répète aujourd'hui, Tahar souhaite vraiment et sincèrement épouser votre fille. Alors allez-vous lui donner votre fille en mariage? »

    Ces mots-là firent battre le cœur de Tahar.

    « Je marierai ma fille à un homme qui me semblerait en mesure de la rendre heureuse, » dit le père d'Ezzahia. « J'ai renvoyé plusieurs hommes qui lui ont fait une demande en mariage. Mais j'ai vraiment confiance en vous, Qadi. Et je sais que vous êtes tout particulièrement cher à ma fille. Alors je vais n tenir compte. »  

 

    Tahar aurait voulu pouvoir parler. Il aurait voulu pouvoir dire au père d'Ezzahia: « Dites oui ou non, dites-le franchement! » Mais, chose étrange, cette réponse évasive changea Ezzahia tout à coup soudain en quelque chose de beaucoup plus précieux, quelque chose d'inestimable, quelque chose pour laquelle on n'hésiterait à donner sa vie. Ses yeux bleus devinrent plus grands que la mer, son visage plus éclatant que le soleil, son sourire plus scintillant que l'or. En un clin d'œil elle était devenue une princesse.

 

    Et cela fut un déchirement quand il la vit se lever soudainement et sortir de la chambre. Celle-ci devint alors une fournaise. Tahar ne put plus y rester. « Je pense que nous devons partir, » dit-il entre ses dents, en regardant le Qadi.  

Mohamed Ali LAGOUADER

 

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