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5 janvier 2010 2 05 /01 /janvier /2010 14:48

Les deux quittèrent la maison d'Ezzahia et se dirigèrent vers le pont, là où le Qadi prit congé de Tahar. Mais celui-ci n'eut pas plus tôt commencé à jouir d'être seul à nouveau, pour en fin pouvoir rêver d'Ezzahia, quand une voix le héla. Ce fut le fils du Qadi.

    « Tahar, » dit-il avec impatience, « je t'en prie, dis-moi tout sur cette femme à laquelle mon père a fait allusion l’autre jour ! »

    « Plus on est de fous plus on rit ! » pensa Tahar, tout en éclatant de rire. Toutefois, il s’assit sous un arbre de la rive et dit au fils du Qadi tout ce qu’il voulait savoir sur Chama.

    « Je veux épouser cette femme-là ! » dit le fils du Qadi soudainement. « Dis-moi, comment fait-on pour arriver à là où elle habite ? »

    « Elle habite si loin ! » répondit Tahar au milieu des rires. « Mais laisse-moi te dire une chose, hein ? Pourquoi ne vas-tu pas avec moi à Mogador ? Je te montrerai un vieil homme là-bas. Il est un regragui comme nous. Tu sais, nous les regraguas, quand nous prions, nos prières sont exaucées. »

    « C’est vrai, en effet ! Nous avons ce bonheur-là, » dit le fils du Qadi. « Mais qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? »

    « Je te l’ai dit ! Je t’emmènerai voir un vieil homme qui habite Mogador. Eh bien, sache que cet homme-là a prié pour moi et sa prière semble avoir été exaucée. Pourquoi ne vas-tu donc pas lui demander de prier pour toi aussi ? »

    « J’irai avec toi ! Mais, s’il te plaît, ne dis rien à mon père ! »

 

    Tahar rit maintes et maintes fois comme il parlait. A un moment donné, il se tordit de rire. Mais derrière sa jovialité apparente se cacha un sentiment de jalousie.

 

    Ce sentiment ne le quitta guère même quand il fut rentré chez lui. « Mais il n’a rien d’extraordinaire, lui, qui puisse faire de lui le mari de Chama, » pensa-t-il, en sentant la jalousie ronger son cœur à nouveau. « Pourquoi donc tu ne l’épouses pas, toi, si tu penses que lui ne la mérite pas ? »

 

    Trois jours plus tard, Tahar et le fils du Qadi arrivèrent à Mogador. Chacun réserva une chambre dans le même foudouq. Ensuite, Tahar emmena le fils du Qadi à l’endroit où il avait vu Âmmy Abderrahmane la dernière fois. Mais ils ne le trouvèrent pas là-bas. Alors, ils parcoururent le labyrinthe des ruelles jusqu’à ce qu’ils arrivent à la ruelle où habitait le vieil homme. « C’est son domicile, » dit Tahar au fils du Qadi à voix basse comme ils passaient devant une porte en bois, bleue comme toutes les autres portes. Puis Tahar poursuivit : « Je suis désolé, mais je ne devrais pas apparaître avec toi avant que tu n’aies rencontré cet homme. Je pense qu’il est beaucoup plus difficile de faire la rencontre de cet homme-là que d’obtenir de parler à un prince ! »

    « Mais je n’irai que si tu viens avec moi ! »

    « Désolé, je ne peux pas. »

    « D’accord. Au revoir, je te laisse. »

 

    Tahar laissa le fils du Qadi et alla à la mosquée. Il effectua ses ablutions et prit un coran sur une étagère et commença à le lire à voix basse. « Me voilà sans emploi, » pensa-t-il, tout en continuant à lire. « Je ne peux pas retourner à la boutique de H'sein. H'sein a dû tout dire à Smaïl à propos de mon geste l'autre jour. Où aller alors? Devrais-je aller aux tailleurs du Mellah? Non, surtout pas maintenant, je devrais attendre. Je dois rencontrer Smaïl d'abord. Smaïl se montrait en ville tous les jeudis, et demain sera le jeudi. »

 

    Mais Smaïl se détourna de lui quand leurs regards se croisèrent pendant un instant dans cette même mosquée. Tahar était assis à l'arrière de la mosquée lorsque Smaïl entra. Mais au lieu d'aller vers Smaïl, Tahar ramassa ses chaussures et sortit furtivement de la mosquée, puis il courut en direction du foundouq, là où il pensait pouvoir trouver le fils du Qadi. Et il le trouva là-bas.

    « Je t'en prie, Ali! » dit Tahar, en haletant. « Viens avec moi, vite! »

    « Mais qu'est-ce qu'il y a? »

    « Tu vois, le jeune homme qui m’a présenté au vieux et au maître tailleur est à la mosquée en ce moment. »

    « C’est vrai ? »

    Ali se leva d’un bond, le visage rayonnant de joie.

    « Mais attends un instant ! Ali ! Ecoute-moi ! Tu peux lui parler à propos du vieux tout à l’heure. Mais maintenant mon problème est si urgent. Tu sais, je me sens fautif à l’égard de cet homme parce que j’ai été peu aimable envers le maître tailleur. Je t’en prie, viens avec moi et parle-lui de ça d’abord. Dis-lui que je suis désolé. S’il te plaît, parle-lui en mon nom. Dis-lui n’importe quoi ! L’essentiel pour moi c’est que je me réconcilie avec lui. »

    « Et moi alors ? »

    « Ali ! Dépêche-toi ! Allons-y avant qu’il ne quitte la mosquée ! »

 

    Tahar se tint à l’écart pendant que Ali déploya sa force de persuasion à fin d’amadouer Smaïl, qui, même après la réconciliation, sembla avoir trop de choses à dire. Ils regardaient tous les trois la mer du haut du passage de la Skala lorsque Smaïl dit, sans même jeter un coup d’œil à Tahar :

    « L’ingratitude est un crime contre l’ensemble de la société, car si tu n’es pas reconnaissant, tu ne rendras en aucune manière la faveur que l’on t’a faite, et de ce fait, tu risques d’endurcir les cœurs de certains hommes de bonne volonté, et puis d’autres gens –qui aurait pu être reconnaissants– pourraient bien se voir privés de faveurs à cause, justement, de ce changement d’attitude. »

    « Je suis désolé, » dit Tahar, en pensant à Chama. « Tu sais quoi, j’ai bien failli perdre la vie, seulement une femme m’a sauvé. Elle a parlé à la femme d’un prince de moi. » Smaïl dressa l’oreille comme Tahar poursuivait : « Vraiment, je ne sais pas comment remercier cette femme. J’aurais voulu pouvoir lui trouver un mari convenable qui la rendrait heureuse. »

    « Pour ma part, je suis tout à fait disposé à l’épouser et à la rendre heureuse ! » dit Ali.

    « Je pense qu’elle te refuserait, » dit Tahar d’une manière distante.

    « Pour quelle raison ? »

    « Parce qu’elle est une femme d’une grande beauté. »

    « Où l’as-tu vue ? » dit Smaïl.

    « Eh bien, je dois te raconter une histoire, alors ! »

    « Bien ! Raconte-moi ton histoire ! Je suis tout oreilles ! »   

    Tahar commença à raconter son histoire alors qu’il était assis sur l’un des canons pointés vers la mer, mais quelques instants après, Smaïl se leva et les invita lui et Ali à prendre le thé chez lui. Tahar finit son histoire avant même d’arriver à la maison de Smaïl.

    « C’est incroyable, mais moi je connais ce prince-là ! » dit Smaïl soudainement.

    « Comment ça ? » dit Tahar, étonné.

    « Eh bien, la dernière fois je t’ai dit –n’est-ce pas–  que je travaillais comme instituteur pour une famille vivant à l’extérieur de la ville. C’est peut-être bizarre, mais il se trouve que le chef de cette famille n’est autre que le frère de la Princesse que tu as rencontrée à Âbda, tu vois ? Je la connais en personne ! »

    « Je ne peux vraiment pas en croire mes oreilles ! » dit Tahar.

    « Ce qui est incroyable pour moi, » dit Smaïl, « c’est que le Prince ne t’a pas embauché comme tailleur dans son palais. »

    « Pour te dire la vérité, Smaïl, même maintenant je souhaiterais que tu me fasses une faveur. »

    « Oui ? »

    « S’il te plait, essaie de voir si le Prince pourrait me prêter un peu d’argent pour ouvrir une boutique de tailleur à Mogador. »

    « Je vois ce que tu veux dire, mais, franchement, je ne peux pas parler au Prince en personne de quelque chose de ce genre. Mais je vais tenter d’en parler à la Princesse, d’accord ? »

    « Merci infiniment ! »

    « Et moi ? » dit Ali.

    « Toi ? » dit Smaïl, en levant les sourcils. « Qu’est-ce que tu veux, toi ? »

    « Je veux que quelqu’un prie pour moi. Pourrais-tu m’en trouver un ? »

    « Il fait allusion à quelqu’un comme Âmmy Abderrahmane, » dit Tahar avec un sourire.

    « Âmmy Abderrahmane est malade, » dit Smaïl en soupirant.

    « Il est malade ? » dit Tahar, témoignant sa sympathie. « Est-ce qu’on peut le voir ? »

    « Oui, mais on prend le thé d’abord. »

 

    Âmmy Abderrahmane n’avait pas du tout l’air malade lorsque les trois hommes vinrent le voir. Il leur eut l’air étonnamment en pleine forme. Toutefois, il refusa de prier pour qui que ce soit. A Tahar, il dit :

    « Le savoir n’est pas comme un boulot. Tu vois, tu as été en mesure de travailler comme tailleur en l’espace de quelques mois seulement. Tu ne peux absolument pas acquérir le savoir en l’espace de quelques mois. Demande à Smaïl, qui est devenu écrivain. Il lui a fallu des années et des années de travail avant qu’il ne puisse devenir un enseignant. Et puis, tu es encore jeune. Tu ne manques pas de temps. Tu as assez d’argent. Donc, tout ce qu’il te faut c’est d’aller à une école ou engager un instituteur ou encore lire des livres à la maison. Il faut se prendre en charge, et après on pourra prier Dieu soi-même. »

    Et à Ali, il dit :

    « Ton père est un qadi, n’est-ce pas ? Il te connaît mieux que moi. Alors, si ton père ne peut pas prier pour toi, comment pourrais-je le faire, moi ? »

    Ayant entendu cela, Ali y alla carrément.

    « Il semble que Âmmy Abderrahmane est fatigué, » dit-il, en faisant un clin d’œil à Tahar. « Nous devons partir. »

    « Tu as raison, » répondit Tahar et Smaïl à l’unisson, ayant senti une soudaine angoisse chez Ali.

 

 

    « Qu’est-ce qui ne va pas ? » dit Tahar, une fois qu’ils furent sortis de la maison du vieux. « Si cet homme a refusé de prier pour toi, alors nous pouvons aller directement à la Zaouia Regraga, où l’on pourrait sans doute trouver un homme bon prêt à prier pour toi. »

    « Je vais retourner à la maison, » dit Ali. « Je vais prier pour moi-même ! »

    « D’accord ! » dit Tahar. « Demain matin, je retournerai moi aussi ! »

    « Ne quitte pas Mogador avant de présenter des excuses à H’sein, hein ? » dit Smaïl, en posant la main sur l’épaule de Tahar.

    « Bien sûr ! » dit Tahar. « Allons chez lui tout de suite ! »

    « Je suis désolé, mais je ne peux pas aller avec vous, » dit Ali.  

 

    Tahar s’excusa auprès de H’sein ce soir-là et dîna chez Smaïl. Le lendemain matin, il prit le chemin du retour à la maison.

 

    Dès son arrivée, il alla à la mosquée. Il demanda à l’Imam s’il pouvait l’enseigner. « Je peux t’apprendre ce que tu veux où tu veux quand tu veux, » dit l’Imam, en regardant la poche de Tahar. « Génial ! Alors, je voudrais que tu m’apprennes, ici et maintenant, comment écrire une lettre, » répondit Tahar, plongeant la main dans sa poche. « Avec plaisir ! » dit l’Imam, le visage rayonnant de joie.

 

    Le lendemain après-midi, Tahar et l’Imam étaient de nouveau ensemble, assis dans l’ombre d’un arbre près de la mosquée, lorsque Tahar entendit la ravissante voix de Âmmy Daoud. « Attend un instant ! » dit-il, en se levant. « Où vas-tu ? » dit l’Imam.

    « Je vais juste parler à Âmmy Daoud et je reviendrai pour terminer la leçon. »

    « Laisse Âmmy Daoud venir vers toi ! Pourquoi est-ce que tu cours vers lui ? »

    Mais Tahar courut vers Âmmy Daoud, lequel le prit dans ses bras et lui parla comme un père affectueux.

    « J’étais tellement triste d’apprendre que tu étais tombé aux mains de ce fils de qaïd, » dit-il. « Quand ton père m’a demandé si je savais où tu étais, je n’ai pas hésité à lui dire la vérité. J’étais convaincu que tu serais quelque part aux environs de Safi. Et je me suis toujours enquéri de toi. Comment vas-tu maintenant ? Que fais-tu ? »

    « Ca va ! Merci, Âmmy Daoud. Tu es vraiment gentil. Tu sais quoi, il me tardait de te voir ! »

    « Moi aussi ! Ecoute, quand tu te remets au travail, je vais acheter des articles auprès de toi. Pour te dire la vérité, tes robes me manquent tellement ! »

    « Je vais faire d’autres robes, Âmmy Daoud. Mais pas maintenant et pas ici. »

    « Quand et où alors ? »

    « Bientôt, inchallah. A Mogador ! »

    « A Mogador ? »

    « Oui, pourquoi pas ? Quelqu’un va me prêter un peu d’argent pour ouvrir une boutique à Mogador. Est-ce que tu vas m’aider ? »

    « Mais bien sûr ! Ne sais-tu pas que la plupart des tailleurs de Mogador sont mes cousins et qu’ils sont au Mellah ? »

    « Merci ! Maintenant, je suis désolé, je dois partir. Tu sais, l’Imam a commencé à m’apprendre bien des choses ! »

    « C’est bien ! Bonne chance à toi ! »

 

    Tahar passa le reste de cette journée-là avec l’Imam. Le lendemain matin, il retint son souffle comme sa mère se dirigeait vers la rive. « Je veux voir cette fille de mes propres yeux, » disait-elle. Alors Tahar se cacha dans une petite oliveraie et resta là à suivre des yeux sa mère comme elle allait lentement à dos d’âne le long de la berge dans la direction du pont. Près d’une heure plus tard, son âne blanc réapparut de l’autre côté de l’oued, s’acheminant doucement en direction de l’est vers la demeure d’Ezzahia. Ensuite, Tahar alla à la mosquée, où l’Imam l’attendait patiemment. L’Imam entama aussitôt une nouvelle leçon tandis que Tahar commença à attendre le retour de sa mère.

 

    Sa mère retourna en début d’après-midi, et lui dit : « N’est-elle pas une merveille de fille ? Seul un homme béni doit l’épouser ! Que Dieu me garde jusqu’au jour où je la verrai dans ton foyer ! » « Amen ! » répondit Tahar, le visage rayonnant de joie.

 

    Cette nuit-là, il passa toute une heure à jouer de l’outar dans la berraka, pour la plus grande joie de ses copains. Il continua à jouer pour eux les jours suivants sous ce fameux térébinthe au bord de la rive. El il leur chanta uniquement des chansons qu’il avait chantées pour Zina, bien que celle-ci soit mariée (et peut-être enceinte) et que son mari Âouissa soit parmi les auditeurs. Et pendant qu’il chantait ces chansons-là, Tahar ne pensait qu’à Ezzahia.

 

    Ali, le fils du Qadi, vint par un beau soir et trouva Tahar en train de chanter aux garçons sous le térébinthe. Alors, il s’assit et se contenta d’attendre. Il continua à méditer, la tête penchée, jusqu’à ce que les garçons se soient dispersés. Puis, il prit Tahar à part, et lui dit : « Je suis de retour de Âbda. J’ai vu Chama ! » Ces mots firent pâlir Tahar de jalousie, mais il éclata de rire et se mit à sortir des blagues pour que la jalousie ne se voie pas sur son visage. Ali, lui, ne rit pas du tout. Il ne fit qu’adresser un vague sourire à Tahar et attendit jusqu’à ce que celui-ci tarisse de blagues, puis il dit :

    « Je veux aller voir ce vieil homme à Mogador. »

    « Tu veux dire Âmmy Abderrahmane ? »

    « Oui. »

    « Quand est-ce que tu veux aller le voir ? »

    « Maintenant. »

    Tahar fut ahuri. Il dit :

    « Tu es sûr que tu y ailles maintenant ? »

    « Oui. »

    « Mais il commence à faire nuit. Pourquoi n’attends-tu pas jusqu’à demain matin ? »

    « Je veux aller maintenant. »

    « Pourquoi ? »

    « Parce que je ne peux pas attendre. »

    « D’accord. Tu veux que je t’accompagne ? »

    « Oui. »

 

    Et ce fut ainsi que Tahar et Ali se dirigèrent vers Mogador. Dès leur première halte, Tahar fut saisi de peur. Ali lui disait des choses très bizarres. Il parlait de Chama comme étant 'ma femme Chama'. Et comme il parlait, son visage s'assombrissait, puis s'éclaircissait, puis se rembrunissait.

 

    Dès leur arrivée à Mogador, Tahar dit:

    « Nous voici enfin arrivés! Qu'est-ce que tu veux maintenant, Ali? »

    « Je veux voir Âmmy Abderrahmane. »

    « Maintenant? »

    « Oui. »

    « Bien ! Repose-toi au foundouq. Je vais t’amener Âmmy Abderrahmane jusqu’à ta chambre, d’accord ? »

    Et puis Tahar laissa Ali au foundouq et alla chercher Âmmy Abderrahmane de quartier en quartier jusqu’à ce qu’il le trouve assis dans une échoppe de légumes dans le souk. Il lui expliqua qu’Ali n’avait plus tout à fait sa tête. « Pour l’amour de Dieu, venez avec moi prier pour lui ! » dit Tahar avec désespoir, insouciant des passants. « S’il vous plaît, Âmmy Abderrahmane, faites quelque chose, je vous en supplie ! Juste quelques mots ! Dites-les-lui vous-même ! Je vous en prie, aidez-moi à le ramener à la raison ! » Tahar continua à supplier jusqu’à ce que Âmmy Abderrahmane pousse un gros soupir et dies : « D’accord ! Dis-lui d’aller à la mosquée, d’assister à toutes les prières et de lire le coran jour et nuit. Quand Smaïl revient ce jeudi, nous nous rencontrerons tous et nous prierons ensemble pour ton ami, c’est bon ? »

    Tahar bondit de joie et courut vers le foundouq pour annoncer la bonne nouvelle à Ali, dont les yeux se mirent soudainement à pétiller.  

 

    Cette nuit-là, Tahar pensa plus à Chama qu’à Ezzahia. « Arrête de dire qu’il ne la mérite pas ! » reprocha-t-il à lui-même. « Certes, elle est belle. Mais elle était prête à épouser Balîd, n’est-ce pas ? C’est ce qu’a dit S’îd, en tout cas. Qui est mieux : Ali ou Balîd ? C’est juste de la jalousie, Tahar ! Dis : ‘Je cherche refuge auprès de Dieu contre Satan le maudit’ et laisse-moi dormir, s’il te plaît ! » 

 

    Et donc, pendant trois longues journées, Tahar et Ali allaient à la mosquée ensemble. Ils y priaient et lisaient le Coran ensemble. Puis ils retournaient au foundouq et mangeaient ensemble. Mais une fois la nuit tombée, chacun se tenait à l’écart. Tout comme Ali, Tahar était sur des charbons ardents. Tous les deux attendaient avec impatience le retour de Smaïl jeudi.

 

    A son retour, Smaïl invita tout le monde à dîner. « J’ai des nouvelles pour toi, » annonça-t-il à Tahar en le saluant. Mais il n’en dit pas plus. Tahar ne lui demanda quoi que ce soit, non plus. A l’heure du dîner, ils dînèrent de baddaze et prièrent pour Ali. Ensuite, Smaïl demanda à Tahar de passer le reste de la soirée à sa maison. Du coup, Tahar attendit impatiemment que les autres s’en aillent.

 

    Lorsqu’il se trouva enfin seul avec Smaïl, Tahar lui demanda d’une voix hésitante :

    « Quelles nouvelles m’as-tu apportées ? »

    « Calme-toi ! Oui, en effet, j’ai du nouveau à t’annoncer. Le Prince sera là dans les huit prochains jours. »

    « Peux-tu m’aider alors ? »

    « Eh bien, je t’ai dit que je parlerais à la princesse. Ca ne te suffit pas ? »

    « Si ! C’est plus que suffisant. Merci ! »

    « Tahar, laisse-moi te dire quelque chose. Les têtes couronnées sont généralement très dangereuses et indignes de confiance, quoiqu’elles donnent l’air d’avoir bon cœur. Car il suffit d’une dénonciation, ou même de l’affaire la plus insignifiante, pour qu’elles se retournent contre toi. Je sais bien que ce prince en particulier est un homme extraordinaire. Il est un homme religieux. Et il est très humble. Mais on ne sait jamais. Si tu rêves de travailler dans son palais pour toujours, alors il est grand temps que tu renonces à ce rêve. Mais si jamais il te demande de travailler dans son palais, ne dis pas non. Pas question de lui dire non. Tu n’as qu’à dire oui et aller travailler dans son palais, puis surveille ton langage et garde le profil bas ! Et ne cesse surtout pas de prier à Dieu pour qu’il fasse en sorte que tu quittes le palais dès que tu te sentes bien nanti. »

 

    Et puis Smaïl raconta à Tahar des contes sur les gens de la couronne ; il lui raconta des histoires jusque dans les plus horribles détails, des histoires tellement horribles que Tahar commença à trembler. Ces histoires semblaient tellement vraisemblables que Tahar finit par se demander s’il ne devrait pas tout bonnement oublier tout au sujet du Prince et son argent.

        

    Ce n’est donc pas étonnant que Tahar en eût bien des cauchemars cette nuit-là. Pourtant, il resta là-bas à Mogador jusqu’à ce que Smaïl lui apporte la bonne nouvelle.

 

    « Le Prince veut te voir demain après-midi, » dit-il en souriant. « Il sera dans l’une de ses fermes, à environ une demi-journée de trajet depuis Mogador. Tu y iras seul. Tu me trouveras là-bas, car l’homme pour qui je travaille sera là-bas, lui aussi. Donc, sois courageux et vas-y ! Sois respectueux ! Et surtout ne sois pas bavard, même si tu as trop de choses à dire ! »

 

    Puis Smaïl décrivit à Tahar dans les moindres détails aussi bien le lieu que le chemin y menant, avant de lui  dire :

    « Tahar, je vais te dire ceci. Ne donne pas à ta monture quelque chose à manger ou à boire cet après-midi ! Ecoute bien ce que je te dis ! Prive-la de nourriture jusqu’à ton retour de peur qu’elle ne te cause des ennuis ! »

 

    Ayant compris sans qu’on ait besoin de lui expliquer, Tahar sourit d’un air béat.

 

    Le lendemain après-midi Tahar était au bord de la forêt le long de laquelle s’étendait la ferme du Prince, où se trouvait une grande maison entourée d’amandiers. Tahar n’avait jamais vu une si grande maison. Celle-ci était à l’entrée principale de la ferme. C’était justement à cette entrée que se terminait un long chemin ombragé qui passait à travers, d’un côté, des champs pleins de moutons et de chèvres et, de l’autre côté, des champs couverts d’oliviers et de vignes. Tahar pouvait également voir des volées de pigeons qui voltigeaient autour de lui. Etonnamment, Tahar hésitait à s’acheminer vers la maison à mesure qu’il s’assurait qu’il s’agissait bel et bien de la ferme du Prince. Mais comme au douar de Balîd, il ne lui a fallu qu’un peu plus de courage pour aller de l’avant. Le voilà donc qui descendait le chemin ombragé. Il marcha en avant et son cheval marcha derrière lui. Et là où il s’arrêta son cheval s’arrêta, lui aussi. Tahar regarda en arrière pour voir si son cheval avait fait quelque chose de mal. « Non, il n’a rien fait, » Tahar se rassura-t-il. Mais le cheval hennit et en un rien de temps un servant se présenta et demanda à Tahar qui il était et ce qu’il faisait là. « Je suis Ahmed ben Ahmed Erregragui, » répondit Tahar, ruisselant de sueur. « Son Altesse le Prince a envoyé pour moi. »

    « D’accord, » dit le servant. « Attendez ici ! Je vais emmener votre cheval dans l’écurie. »

 

    Tahar se contenta de regarder. Il resta debout sans bouger dans l’embrasure de la porte. « Je n’ai pas vu de gardes, personne ne m’a arrêté, » pensa-t-il en contemplant les pigeons. « Y a-t-il une maison de prince sans gardes ? Il n’y a que calme et quiétude ici. C’est vraiment étrange tout ça. »

 

    Mais seulement un moment plus tard, il y avait beaucoup de bruit. Le servant revint inviter Tahar à entrer en le saluant. Tahar baissa les yeux et suivit le servant à travers la cour, mais il pouvait sentir la présence de quelques douzaines d’hommes en uniforme.

 

    Tahar finit par être emmené dans une grande salle à l’arrière de laquelle était assis le Prince avec personne d’autre que Smaïl. Celui-ci, qui était assis à droite du Prince, sourit comme il voyait Tahar entrer dans la salle et baiser la main du Prince.

 

    « Vous êtes le bienvenu, Tahar ! » dit le Prince en lui indiquant une chaise en face de Smaïl. « Nous étions en prière quand vous êtes arrivés. Comment allez-vous ? »

    « Je vais bien, nâamass. Dieu bénisse le Prince ! »

    « Et la bien-aimée, comment a-t-elle trouvé les robes ? »

    « Elle était ravie de Votre don généreux. Merci, nâamass ! »

    « Est-ce que vous vous êtes mariés, donc ? »

    « Non, pas encore, nâamass. »

    « Pourquoi ? »

    « J’ai besoin d’argent, nâamass. »

    « Combien ? »

    « J’ai besoin d’un prêt, nâamass. »

    « Pourquoi faire ? »

    « Je voudrais ouvrir une boutique de tailleur, nâamass. »

    « Je vais voir ce qu’il faut faire à ce sujet, » dit le Prince en se tournant vers Smaïl. Smaïl sourit à nouveau. Oh, combien il était beau ! Non, ce n’était pas de la beauté ! Mais Tahar, n’avait-il pas vu Smaïl avant pour savoir s’il était beau ou non ? Maintenant, en effet, il semblait que Tahar venait juste de le voir pour la première fois. Maintenant, ce monsieur-là n’était pas seulement un bel homme. Non seulement il avait de beaux yeux, mais tout était magnifique en lui. Le Prince semblait avoir été pressé de lancer ces quelques mots à Tahar pour qu’il puisse disposer de tout son temps pour parler à Smaïl. Et comme Smaïl parlait, la chambre s’emplissait d’un étrange pouvoir émanant de ses yeux –comme s’il était entrain d’ensorceler le Prince. Et le Prince lui parlait avec un tel respect que si les deux étaient assis dans un champ dehors et non pas ici dans cette chambre on aurait à peine pu distinguer l’un de l’autre. Et pour cause : Smaïl n’était point moins soigné que le Prince. Tahar en était envoûté. « C’est bien l’homme qui doit épouser Chama ! » pensa-t-il. « Je sais qu’il est déjà marié. Mais c’est n’est plus ni moins l’homme que j’aimerais voir ensemble avec Chama comme mari et femme, vivant entièrement l’un pour l’autre. ! » Pourtant, Tahar, malgré toute sa beauté, ne pouvait tout simplement pas s’empêcher d’éprouver une jalousie dévorante au point qu’il commençait à claquer des dents. Il eut soudainement le sentiment qu’il avait le visage d’une femme, pas d’un homme. Si seulement vous étiez là-bas pour voir Smaïl ! Il était vraiment une pleine lune avec un halo ! Et il était toujours un homme. Son caractère rassis ne pouvait être que celui d’un homme. Ses paroles ressemblaient à celles que l’écrivain du Prince avait lues dans le livre à Safi. Et il avait une voix agréable qui piquerait l’amour-propre des chanteurs pour qu’ils se taisent. « C’est certainement les bouquins qui ont fait de lui un tel homme engageant ! » pensa Tahar avec tristesse. « Mais combien de livres devrais-je lire pour que je puisse enfin parler comme lui et avoir l’air d’un homme comme lui ? »

 

    Mais alors le Prince jeta un regard errant à Tahar, et dit :

    « Quel genre d’homme est ton ami Tahar ? »

    « C’est une personne aimable, nâamass, » répondit Smaïl avec une boule dans la gorge.

    « Est-ce qu’il t’a raconté son histoire ? »

    « Oui, nâamass. »

    « Qu’est-ce qu’il t’a dit, par exemple ? »

    « Bon, il a un peu l’air d’un homme aventureux, nâamass. Il est un homme travailleur. C’est quelqu’un qui a du succès. »

    « Travailleur peut-être, mais est-ce quelqu’un qui a du succès ? Je ne sais pas. A l’origine de chaque réussite humaine, moi personnellement, je perçois la puissance de Dieu Tout Puissant. »

    « C’est vrai, nâamass ! »

    « Quoi d’autre sais-tu de lui ? »

    « Il est une personne timide, nâamass. »

    « Tu crois ? Eh bien, il n’est pas si naïf qu’il en a l’air. Il n’est surtout pas timide avec les femmes, c’est moi qui te le dis. Les gens comme lui sont dangereux. Prends garde d’eux s’ils entrent chez toi. Mais je vais lui enlever ce venin! Quoi d’autre peux-tu me dire de lui? »

    « Eh bien, nâamass, il souhaite ouvrir une boutique à Mogador et il a besoin pour cela d’un prêt. »

    « Je vais lui accorder un prêt, pas de problème. Mais avant de lui donner le prêt, je veux qu’il m’amène un bijoutier de son bled. »

 

    Tahar pensa immédiatement à son cousin Touéhar, mais son pouls se mit à battre plus fort.

    « Est-ce que vous connaissez un bon bijoutier ? » lui demanda le Prince en le regardant les yeux fixes.

    « O-u-i, nâa-mass, » répondit Tahar en bégayant.

    « Alors amenez-le-moi et je vous donnerai de l’argent pour ouvrir une boutique à Mogador, entendu ? »

    « Bien entendu, nâamass ! »

    « Je vais rester là jusqu’à ce que vous me l’ameniez. Maintenant, vous pouvez partir. »

    « Dieu bénisse le Prince! »

 

    Smaïl accompagna Tahar jusqu’à la porte et lui souhaita bonne chance.

 

    A son arrivée au village, Tahar alla tout droit à la maison de son oncle. Il n’y trouva pas Touéhar, mais il resta à l’attendre. « Serait-il plus chanceux que moi ? » se demanda Tahar comme il attendait. « Ira-t-il directement au palais ? Pourquoi pas ? N’est-il pas un bon bijoutier ? N’est-il pas une personne sympathique ? Mais– comme ça ? Du jour au lendemain ? Sans n’avoir jamais fait l’expérience de ce qui m’est arrivé ? S’il est bien le cas, alors il doit vraiment avoir de la chance ! Non, je vais lui dire la vérité. Je l’emmènerai au Prince. Je n’ai pas le choix. »

 

    Touéhar vint un peu plus tard et trouva Tahar qui l’attendait.

    « Touéhar, » dit Tahar d’une voix chancelante, « un prince voudrait te voir. Il t’attend. Motus et bouche cousue ! Prépare-toi et viens avec moi ! Fais vite ! »

    « Parle-tu sérieusement ? »

    « Je ne plaisante pas. Va te pomponner et ne dis à personne où nous allons. »

    « Mais dis-moi d’abord pourquoi ce prince t’a envoyé me chercher ? »

    « Le Prince veut un joaillier, et toi tu es un joaillier, n’est-ce pas ? »

    « Ah bon ! D’accord ! Attends un instant ! »

 

    Tahar resta là à attendre patiemment pendant que Touéhar se bichonnait et pansait et harnachait son cheval ; puis les deux se mirent en route pour la ferme du Prince.  

 

    Le Prince les reçut dès leur arrivée.

    « Avez-vous apporté quelques échantillons des bijoux que vous avez faits récemment ? » demanda le Prince.  

    « Oui, nâamass ! » répondit Touéhar avec une modestie affectée. « Les voilà, nâamass ! »

    Tahar eut un pincement au cœur comme il voyait le Prince examiner les bijoux. Celui-ci leva les yeux sur Tahar et lui dit :

    « Combien ça coûte ces bijoux ? »

    « Je les vendrais deux cents cinquante dinars, nâamass. »

    Le Prince alors appela un servant et lui dit :

    « Donne cinq cents dinars à Monsieur et reconduis-le à la porte. Tahar, vous pouvez partir, vous aussi. Merci ! »

    

    Tahar en resta ébahi. Un servant les mena lui et Touéhar hors de la chambre du Prince. Dès qu’ils furent sortis de la ferme, Touéhar fit face à Tahar. Celui-ci, ayant senti quelque chose d’étrange en le regard de Touéhar, lui dit entre ses dents :

    « Qu’est-ce tu vas faire maintenant ? »

    « Tu me poses cette question comme si tu n’en sais rien ? Est-ce pour cela que tu m’as amené ici ? C’est ça ce que tu m’as promis ? »

    « Mais je ne t’ai rien promis, moi ! Je t’ai seulement dit que le Prince voulait un bijoutier, c’est tout. Je n’avais la moindre idée ce qu’il allait arriver ensuite, je te le jure ! »

    « Tu dis ça, toi, espèce de Satan ? Pourquoi ne dis-tu plutôt pas que tu savais mais que tu aurais voulu que je ne sois pas venu avec toi ? Pourquoi ne dis-tu pas que tu es jaloux de moi ? Pourquoi ne dis-tu pas que tu es égoïste ? Tu penses que tu peux dissimuler ta jalousie ? Eh bien, moi je peux la voir sur ton visage ! Ecoute, j’en ai fini avec toi ! Ne me parle plus –jamais ! Adieu ! »

 

    Tahar passa cette nuit-là à la belle étoile. Le lendemain matin, il était entrain de manger un gros gâteau à la salle à manger du foundouq. Il était triste, mais il y avait à ses côtés deux hommes sans souci.

    « J’ai dit que tu avais de la chance ! » disait l’un d’eux, en mordant à belles dents dans un bifteck.

    « Toi aussi t’as de la chance ! » lui répondit l’autre, en prenant une gorgée de thé.

    « Mais, toi, ta femme a un beau visage ! »

    « Ca c’est indiscutable, mais ta femme, toi, a les jambes bien faites, n’est-ce pas ? »

    « Oui, c’est vrai, mais j’aimerais mieux une femme avec un beau visage plutôt qu’une qui a les jambes bien faites ! »

    « Pas de problème ! On se donne donc rendez-vous, nous les quatre, chez le boucher ce soir, d’accord? »

    « Pourquoi faire ? »

    « Eh bien, le boucher va couper la figure de ma femme pour te la donner et il va trancher les jambes de ta femme pour me les donner ! »

 

    Tahar ne put s’empêcher de rire, mais cela ne suffisait pourtant pas à son bonheur. Il alla dans sa chambre et joua de l’outar, mais cela ne fit que le rendre plus triste encore. Alors, il alla à la mosquée à midi où il lit du Coran, mais cela ne lui réchauffa       pas le cœur, non plus. « Que diable suis-je entrain de faire ici ? » pensa-t-il à son retour à sa chambre dans le foundouq.

 

    Et pourtant il resta à Mogador jusqu’à ce que Smaïl fût revenu trois jours plus tard et l’ait invité à dîner.

    « Je ne sais vraiment pas quoi te répondre, » dit Smaïl avec gêne. « Je ne pense pas que quelqu’un d’autre sache ce qu’il va se passer. Tout ce que je sais, moi, c’est que le Prince s’est déplacé au sud de Mogador. Je n’ai aucune idée quand il en reviendra. Mais sers-toi ! Sois le bienvenu ! »

    « En toute sincérité je peux dire que je suis friand du tride, » dit Tahar avec un pauvre sourire. « Je ne peux tout simplement pas résister à la terriblement appétissante odeur de l’onion, du fenugrec et de lentille. J’aurais attaqué ce repas même en présence du Prince. Mais, en ce moment, j’ai perdu l’appétit. Je suis désolé de dire ça. Mon coeur a bondi à la vue de ce vase de fleurs. J’aime les fleurs comme celles-ci. Mais à présent je n’ai pas d’appétit. Je vais manger juste pour te faire plaisir. »

    « Je n’ai rien à te reprocher, Tahar, » répondit Smaïl, en mâchant du tride. Après un bout de temps, il arrêta de manger, et dit : « L’adversité est dure. Pour moi, la patience est un mystère. J’ai lu des livres et pensé des années durant, pourtant je n’ai pas encore compris ce truc que nous appelons patience. Comment se fait-il qu’une personne arrive à supporter la douleur tandis qu’une autre se ferait éclater une veine ? Pourquoi devrait-on être patient en premier lieu ? Est-ce parce qu’on voudrait obtenir quelque chose de bien, soit dans cette vie d’ici-bas ou dans l’au-delà ou dans les deux ? Ou tout simplement parce qu’on voudrait continuer sa vie et mener une existence très ordinaire comme tout le monde ? Personnellement, il m’est arrivé d’être patient dans des circonstances beaucoup plus difficiles que tu pourrais imaginer. Mais il y a eu bien des moments où je me suis engouffré dans l’abîme du désespoir, comme toi en ces temps-ci. » Tahar commença soudainement à manger de bon appétit comme Smaïl continuait à parler tel un professeur à l’école. « L’Homme est faible, tu sais, » disait-il. « Pour te dire la vérité, plus je m’en rends compte, plus je me sens enclin à la violence. Je ne suis pas une personne violente par tempérament, mais je ne peux tolérer la provocation. Je ne m’en laisse pas remontrer, mais je n’aime pas crâner. Je n’aime pas la frime. En fait, je hais les faux-semblants. Je n’aimerais m’enorgueuillir de rien du tout. Mais ce n’est pas toujours facile d’être humble, tu sais. Je vais te dire une chose. Au moment où nous parlons, il y a quelqu’un quelque part qui prie Dieu dans une mosquée, dans une synagogue, dans une église ou dans sa petite maison. Différentes personnes adorant le même Dieu dans différentes langues. Chaque fois que je m’en rends compte, je ne peux que me sentir tout petit. Je sens que, quoique je sois fort ou doté de beauté ou d’intelligence, je resterais toujours une et une seule personne ; ce qui veut dire que, j’aurai toujours besoin des autres. Je ne peux absolument pas vivre sans toi, ni toi sans moi. Nous devons nous aimer les uns les autres, je veux dire par là l’amour fraternel. Nous devons nous aider les uns les autres. Nous devons nous respecter les uns les autres. Et si jamais on se mettait en colère et en venait aux mains, on ne devrait cependant pas aller même jusqu’à tuer les uns les autres. Je te dis ceci parce que moi aussi j’ai passé par les épreuves que tu es entrain de subir. Je pense que tu as la tête bourrée de grands rêves, et si – A Dieu ne plaise que ceci soit vrai ! – quelqu’un devait te faire obstacle, tu pourrais aller même jusqu’à le tuer ! »

    « Moi ? »

    « Oui, toi! »

       

    Tahar quitta la maison de Smaïl bien égayé. Il sourit quand la brise nocturne lui caressa le visage. Il se représenta les yeux bleus d’Ezzahiya. Il la souhaitait à ses côtés, se promenant nonchalamment, passant de ruelle en ruelle, sentant l’odeur de la thuya qui persistait encore sur les pourtours des ateliers d’artisans fermés, aspirant les embruns salés de la mer sombre et respirant l’étrange odeur de poissons invisibles qui émanait du port endormi avoisinant.

 

    Mais quand il retourna à sa chambre dans le foundouq, il se retrouva seul à nouveau, si ce n’était l’outar. Il le prit et en joua jusqu’à ce qu’un vieil homme de la chambre d’à côté vienne le supplier de le laisser dormir en paix.


Mohamed Ali LAGOUADER
  

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Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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