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29 novembre 2009 7 29 /11 /novembre /2009 16:14

Le lendemain matin, Tahar quitta le foundouq une bonne fois pour toutes et retourna au galop vers son village, son cœur faisant la course avec lui. Chaque olivier, chaque figuier, chaque vigne, chaque âne –tout ce qu’il voyait ou entendait sur son chemin le faisait désirer ardemment retrouver sa famille et Ezzahiya comme s’il ne les avait vues depuis des années.

 

    Mais une fois arrivé chez lui, personne ne se précipita à sa rencontre. Quiconque le vit le fuit comme la peste. Même son père et sa mère, même son frère. Sans parler des jeunes dans la berraka et du petit monde par-ci par-là. « Mais que se passe-t-il ? » pensa Tahar comme un fou. « Pourquoi m’évite-t-on comme ça ? Tout le monde fuit mon regard. Les garçons ont tout simplement quitté la berraka quand ils m’ont vu entrer ! Mouéssa a laissé son coursier et est rentré à toute vitesse à sa maison comme s’il avait vu un esprit ! Mon père m’a regardé du coin de l’œil. Ma mère a même refusé de me parler ! Mais pourquoi ? »

 

    Dans un accès de colère, Tahar courut vers la rive. Il ôta sa djellaba à la va-vite, descendit le versant à toute allure et traversa l’oued à la nage. Puis, il alla à la maison d’Ezzahiya au triple galop. Les chiens aboyèrent comme il s’acheminait vers la porte. Ezzahiya elle-même se pencha par la fenêtre et ouvrit la bouche toute grande, puis elle fut sortie en courant, mais son père ne tarda pas à la suivre. Ecumant de rage, il la poussa et la fit tomber à l’intérieur de la cour de la maison, tout en criant au pauvre Tahar :

    « Que faites-vous ici, sorcier ? Pensez-vous que je donnerais ma fille en mariage à une personne malveillante, à un Satan comme vous ? » Puis, il se retourna vers sa fille recroquevillée et lui cria : « Apporte-moi les chiffons qu’il t’a donnés ! Vite ! » En un clin d’œil, Ezzahiya apporta un ballot rouge et, d’une main tremblotante, le remit à son père, lequel ne fit que lancer le ballot comme une pierre à Tahar. Celui-ci hurla :

    « Ca doit être lui ! Je vais le tuer ! »

 

    Et puis il se tourna et s’élança vers l’oued. Mais il était trop faible pour se jeter dans l’eau et revenir à l’autre rive à la nage. Il tremblait de tous ses membres. Il bouillait de rage. Mais voilà qu’il entendit une voix l’interpellant : « Tahar ! Tahar ! Attends ! » C’était Ezzahiya, courant après lui comme un fou. Elle se tint debout en face de lui, pieds nus. Ses cheveux blonds lui tombaient sur le front. Son sein palpitait tel un soufflet.

    « Je sais, » dit-elle en haletant, le soleil faisant clignoter ses yeux bleus, « je sais que c’est Touéhar qui t’a noirci. Je sais que c’est lui qui a fait courir des rumeurs pernicieuses à propos de toi. »

    « C’est ce que je méritais, moi, pour l’avoir conduit devant le Prince ! » cria Tahar, comme pris de démence. « Je ne serais pas un vrai homme si je le laissais vivre jusqu’à demain ! »

    « Non, ne dis pas ça, Tahar ! dit Ezzahiya en le regardant d’un air implorant et en jetant un coup d’œil aux petits enfants qui couraient dans leur direction. « Ne tue personne ! Pense à moi ! Je ne veux pas te perdre. N’oublie pas que la vie humaine est chère à Dieu ! Allons parler au Qadi ! »

 

    Eh bien, Tahar fut réduit à l’obéissance maintenant qu’Ezzahiya l’avait empoigné par le bras en l’exhortant à la patience, tout en lui parlant avec émotion. « Allons-y avant qu’on ne vienne nous en empêcher ! » cria-t-elle soudainement, élevant la voix. « Viens ! » Et puis tous les deux s’éloignèrent en courant vers l’ouest, sans se soucier des enfants qui leur criaient de revenir. « Regarde là-bas ! » s’écria Ezzahiya. « Voilà un cheval qui est sans entraves ! Prends ton courage à deux mains et va nous l’amener ! Ne pense à personne maintenant ! Ne pense qu’à toi et moi ! » Et avant même qu’Ezzahiya ne finisse de parler, Tahar s’élança vers le cheval et le monta, puis il aida Ezzahiya à y monter derrière lui, et lui dit : « Tiens-toi droit ! », ce à quoi elle répondit : « Ne t’en fais pas pour moi ! Pars, tu me plais ! » Et comme Chama avant, Ezzahiya s’accrocha à lui ; elle l’enlaça et lui souffla à l’oreille : « On n’en est pas très loin ! Courage ! Nous y somme presque ! »

 

    En quelques instants seulement, le feu était devenu grêle. L’amour avait fait partir la haine. Ezzahiya était tout pour lui maintenant qu’il l’avait vue reflétée dans l’eau de l’oued en bas. Il n’oublierait pas cette image d’elle aussi longtemps qu’il vivrait. C’était son image à l’heure de son amour inébranlable, à l’heure de sa beauté qui n’était toujours pas déparée, une telle beauté qui n’avait guère besoin de fard. Qu’aurait-il pu imaginer de plus beau qu’Ezzahiya assise derrière lui à cheval, lui murmurant : ‘Ne pense à personne ! Ne pense qu’à toi et moi’ ? Comme il était libre ! Comme la vie était belle ! L’oued avec ses rives verdoyantes, le ciel bleu clair en haut, les oiseaux, le bruissement des feuilles d’arbres, les petits enfants béants tout au long du chemin… Si seulement ces moments étaient éternels !

 

    Mais –hélas ! – ce ne fut que trop courte leur escapade. A leur arrivée au domicile du Qadi, Ali en sortit et leur dit, en levant les sourcils :

    « Mais qu’est-ce que vous fichez là ? »

    « Nous sommes venus voir Âmmy Allal, » dit Ezzahiya. « Est-ce qu’il est rentré ? »

    « Non, pas encore. Pourquoi es-tu nu-pieds ? »

    « Tu n’as pas besoin d’essayer de comprendre nos intentions. Je vais t’expliquer ce qui s’est passé. Tahar s’est soudainement mis en tête de tuer quelqu’un, mais –Dieu merci ! – je l’ai retenu. J’ai eu peur qu’il aille commettre quelque chose d’horrible, mais j’ai si bien su l’enjôler qu’il a accepté de venir avec moi ici pour parler au Qadi d’abord. Est-ce clair maintenant ? »

    « D’accord ! Asseyez-vous ! Je vais vous apporter du thé. »

    « Nous ne pouvons pas rester là, tu sais ; mon père pourrait très bien être sur notre piste, et puis, tu sais, ce cheval n’est pas le nôtre, nous l’avons juste calotté ; et– »  

    « Ne vous inquiétez pas ! Ton père, toi, ne viendra pas te chercher, car il sait que tu rentreras chez toi saine et sauve. Le propriétaire du cheval, lui, ne se donnera pas la peine de vous suivre jusqu’ici, car il sait qu’il va récupérer son cheval tôt ou tard. Calmez-vous donc ! Je vais vous apporter du thé. Je ne prendrai pas trop de temps. »

    « Tu as failli devenir un assassin ! » dit Ezzahiya avec un large sourire, en regardant Tahar affectueusement.

    « Tais-toi, sinon je vais le faire ! »

    « Oseras-tu le faire ? »

 

    Tahar tendit la main comme pour attraper Ezzahiya, mais elle échappa à ses mains et s’éloigna de lui. Elle alla vers une vache qui broutait autour d’un arganier et s’accroupit près de sa mamelle et fit mine de la traire. Tahar la regardait d’un air songeur comme elle se tourna vers lui et sourit. Toujours debout, il resta là à la regarder. Elle se leva et avança d’un mètre en sa direction, puis elle s’arrêta. Elle était ravissante dans sa robe jaune d’une simplicité charmante. Ses pieds nus rehaussaient sa beauté naturelle. Mais, soudain, Tahar détourna les yeux. Le sang lui monta au visage au moment où il se rendit compte qu’il avait failli devenir un assassin. « Elle avait raison ! » soupira-t-il. « Oh, comme elle est belle ! »

     

    Ali sortit et les trouva chacun dans un coin.

 

    « Hé ! Venez prendre le thé ! » cria-t-il.

  

    Et puis tous les trois s’assirent sous l’ombrage d’un arganier et commencèrent à bavarder en prenant du thé.

  

    « Qu’y a-t-il de nouveau sur ton affaire ? » dit Tahar.

    « J’ai vu quelque chose en rêve, » répondit Ali en souriant.

    « Etait-ce un bon rêve ? »

    « Absolument ! »

    « Comment ? Dites-nous ! »

    « Eh bien, j’ai raconté mon rêve à trois personnes différentes et elles m’ont toutes dit que j’épouserais une femme divorcée qui a un enfant de la région de Âbda. »

    « Toutes mes félicitations ! »                         

    « Merci ! »

    « Est-ce que tu l’as vue ces derniers temps ? »

    « Eh bien, oui. »

    « De qui parlez-vous ? » dit Ezzahiya avec curiosité.

    « D’une belle femme blonde qui m’a sauvé du fils du Qaïd à Âbda, » répondit Tahar en frémissant.

    « Pourquoi ne l’as-tu pas épousée alors ? »

    « Ne m’as-tu pas dit de laver mon cœur et mon esprit de Zina ? »

    « Est-ce que tu la connaissais en personne ? »

    « Ecoute, Ali va te raconter tout. »

 

    Ali n’avait pas encore fini son histoire lorsque le cheval du Qadi hennit.

 

    Tous les trois se levèrent d’un bond et baisèrent la main du Qadi. De sa propre initiative, Ali se mit à expliquer pourquoi les deux autres étaient là en ce moment.

 

    « C’est vrai ce qu’il raconte ? » demanda le Qadi à Ezzahiya. « Est-ce que Tahar avait vraiment l’intention de tuer quelqu’un ? »

    « Oui, Âmmy Allal ! »

    « Gifle-le ! »

    Sans la moindre hésitation, Ezzahiya donna une gifle à Tahar.

    « Encore ! » dit le Qadi.

    Tahar refoula ses larmes et tendit l’autre joue, mais Ezzahiya hésita.

    « Je t’ai dit de le gifler ! » martela le Qadi.

    Et elle le gifla en plein visage.

    « Comment te sens-tu maintenant, eh ? » demanda le Qadi à Tahar.

    « Ca fait mal, Qadi ! » dit Tahar, presque pleurnichant.

    « Tu en as eu mal ? » dit le Qadi d’un ton ricaneur. « Ezzahiya, prends cette pierre ! »

    N’ayant aucun doute que le Qadi allait demander à Ezzahiya de le frapper sur la tête avec cette pierre, Tahar prit ses jambes à son cou.

 

    Un peu plus d’une heure plus tard, tous les quatre étaient à la maison d’Ezzahiya.

    « Aujourd’hui, » dit le Qadi, « je suis venu en ma qualité de qadi et d’ami de la famille. Vous savez tous ce que je fais tous les jours. J’écoute les gens de côtés opposés et puis je prends des décisions. Les gens m’appellent donc par mon métier. Un qadi est censé être juste, et c’est ce que j’essaie de faire. Alors, je suis venu aujourd’hui –je vous l’ai dit– comme qadi et ami de la famille. »

    « Soyez le bienvenu, » répondit le père d’Ezzahiya avec tiédeur.

 

    Le Qadi mit des heures à dissiper les soupçons du père d’Ezzahiya.

    « J’espère qu’il n’est un sorcier, » dit le père d’Ezzahiya enfin, avec un pauvre sourire. « Mais il n’en reste pas moins, Qadi, qu’il vous incombe d’intervenir auprès des gens qui pensent encore qu’il est un enchanteur. »

    « Je m’en charge ! » dit le Qadi. « Alors, est-ce qu’il y a quelque chose à manger ? »

    « Tout de suite ! »

    Une fois que le père d’Ezzahiya était sorti de la salle, le Qadi se tourna vers Tahar et lui dit :

    « Tu devras revenir à Mogador dès que possible. Je vais m’occuper des mauvaises langues. Et ne pense jamais à tuer quiconque ! Si on te fait tort, alors adresse-toi à un qadi. C’est ce qu’un bon musulman devrait faire. »

    « Entendu, Qadi ! Je suivrai votre conseil. »

    « Dis inchallah ! »

    « Inchallah ! »

 

    Et avant de partir, au milieu de la nuit, Tahar demanda à voir Ezzahiya. A sa belle surprise, elle se présenta à lui dans la takchita qu’il lui avait faite.

    « Il y a quelque chose qui ne va pas ? » dit-elle en le regardant tendrement.

    « Non, pas du tout ! Je voulais juste te dire ceci : merci de m’avoir protégé de moi-même ! A bientôt ! »

    « Inchallah ! Au revoir ! »

 

    Tahar retourna à Mogador. Dès son arrivée, le gérant du foundouq lui dit que Smaïl venait juste de le demander. Alors, Tahar mangea en vitesse et se dirigea vers la mosquée. Son cœur ne fit qu’un bond quand il vit Smaïl venir de l’autre bout de la ruelle.

 

    « Je pensais que le gérant du foundouq ne faisait que plaisanter, car aujourd’hui ce n’est pas jeudi, n’est-ce pas ? » dit Tahar.

    « C’est vrai. Aujourd’hui ce n’est pas jeudi, mais je ne suis ici que pour toi. »

    « Y a-t-il du nouveau ? »

    « Oui, de bonnes nouvelles, inchallah ! »

    « Vas-y, vite, dis-moi ! »

    « Eh bien, le Prince m’a sommé de te donner l’argent, et il t’a envoyé une lettre. Donc, quand nous nous rencontrerons tout à l’heure, je te remettrai aussi bien la lettre que l’argent. Tu es content maintenant ? »

    En guise de réponse, Tahar sourit d’un air heureux.

 

    Mais quand il lut la lettre du Prince, le bonheur disparut de son visage. « Il ne faut pas maudire son sultan, » dit la lettre. Pas plus de cette seule ligne.

    « Que dois-je faire maintenant ? » dit Tahar, effrayé.

    « Rien du tout ! » répondit Smaïl calmement. « T’a-t-il demandé de faire quelque chose ? Non. Il t’a simplement demandé de ne pas faire quelque chose. Il a dit : ‘Il ne faut pas maudire son sultan.’ Alors, veille à ce que tu ne maudisses pas les Sultans. C’est la meilleure réponse ! »

 

    Smaïl resta à Mogador jusqu’à ce que Tahar ait ouvert sa boutique.

    « Que pourrais-je faire d’autre pour toi maintenant ? » dit Smaïl sans prétentions le jour où Tahar commença à travailler dans sa boutique.

    « Tu m’as beaucoup aidé, Smaïl ! Je ne saurais assez te remercier. Le principal obstacle a été le lamine. Tu étais resté avec moi jusqu’à ce qu’il m’ait donné l’autorisation, et puis tu m’as aidé à trouver ce local. Je ne serais que plus heureux si tu me faisais la faveur d’aller avec moi chez moi pendant une journée ou deux. Bien que la boutique soit ouverte, tu vois, je ne peux pas vraiment commencer à travailler avant d’établir des relations d’affaires avec des gens ici. Tu sais, il faut beaucoup de travail par beaucoup de gens juste pour faire une seule lebsa. Tu ne peux pas faire tout le travail sous un même toit, ou tout seul, à moins, bien sûr, que tu ne travailles pour le fils d’un qaïd ! »

    « Il ne faut pas maudire son sultan ! »

    « Est-ce un qaïd un sultan ? »  

    « Chacun devrait être jugé sur ses actes, quelque soit son titre. »

    « Je suis désolé. »

    « Dis-moi, quand est-ce que tu comptes aller chez toi ? »

    « Je te laisse le soin d’arranger cela. »

    « Nous irons demain matin, inchallah, si tu le veux bien. »

    « Inchallah. »

 

    En quittant Mogador, Smaïl demanda à Tahar de lui chanter quelque chose. Surpris, Tahar se mit à chanter sans plus attendre.

 

    A leur arrivée, Smaïl demanda à Tahar de l’emmener chez le Qadi. « Prenons d’abord un verre de thé, puis nous irons au village du Qadi ! » dit Tahar.

 

    En allant au village du Qadi ils tombèrent sur Âmmy Daoud. « C’est ce qui m’a amené ici ! » s’écria Tahar joyeusement. « C’est l’homme que je cherchais ! »

    Âmmy Daoud aussi semblait heureux d’entendre des nouvelles de Tahar.

    « Tu peux compter sur moi, je vais certainement t’aider ! » dit-il. « Je te trouverai des apprentis. Je te trouverai même des clients. Je te trouverai tout ce dont tu auras besoin. Ne te fais pas de souci ! »

    « Merci, Âmmy Daoud ! Je t’attendrai à Mogador, alors. A bientôt ! »

    « Au revoir ! »

 

    Dès que Tahar et Smaïl se mirent en selle et prirent la route, le dernier dit d’une voix pleine de bonté :

    « Tahar, la dernière fois tu as tenté de m’expliquer le travail d’un tailleur. Je le savais avant. Je savais ce que demandait la confection d’une lebsa. Cela ne m’a pas froissé, personnellement. Mais quelqu’un d’autre aurait pu s’offusquer ! »

    « Mais tu sais pourquoi ? C’est parce que ma cervelle n’est pas aussi pleine que la tienne. J’aurais aimé avoir de la tête comme toi, Smaïl ! »

    « Je ne suis pas né comme ça, Tahar. J’ai appris des choses à l’école, et après l’école j’ai lu tant de livres. J’ai ensuite arrêté ma pensée sur des choses qui, normalement, ne préoccupent pas l’esprit de la plupart des gens. Et cela a eu un effet nocif sur ma santé. Ce ne serait pas facile pour toi d’avoir une tête comme la mienne. Ce que tu sais déjà c’est bien, seulement ne te donne pas l’air de quelqu’un qui sait tout ! Il n’y a personne dans ce monde qui sait tout. Nous sommes tous des apprenants. »

 

    Smaïl se tut soudainement. Mais Tahar, qui était tout sauf disposé à entendre des prédications maintenant, savait qu’ils s’acheminaient vers la demeure d’un autre prédicateur

 

    Et comme Tahar l’avait prédit, il n’y eut pas de sommeil cette nuit-là. Smaïl semblait avoir vite oublié son précieux conseil de ne pas se donner l’air de quelqu’un qui sait tout. A l’entendre parler, on aurait dit que, effectivement, rien ne lui échappait. Et le Qadi n’avait rien à lui envier. Une fois que leur bataille de grandes idées avait éclaté, Tahar ne put s’empêcher de s’endormir par intermittence, jusqu’à ce qu’il ait entendu le Qadi dire : « Smaïl, vous êtes un génie. Si vous n’étiez pas marié, je serais ravi de vous donner en mariage la plus jeune et la plus chère de mes filles ! »  

 

    Alors le Qadi réserva la plus jeune et la plus chère de ses filles pour quelqu’un d’autre, tandis que Tahar et Smaïl retournèrent à Mogador.

 

    Quelques semaines plus tard, Tahar s’était établi tailleur. Il était devenu un tailleur à part entière. On l’appelait désormais Mâallam Tahar. Ses apprentis l’appelaient Mâallam. Ses clients l’appelaient Mâallam. Même Mâallam H’sein l’appelait Mâallam Tahar.

 

    Mais peu de temps après tout devint routinier. Le travail devint ennuyeux. Il n’y eut plus rien pour Tahar qui soit de nature à le surexciter.

 

    Tahar savait pourquoi. Il était encore célibataire. Il se sentait seul. Les rêves ne lui suffirent plus. Les souvenirs, aussi vivaces soient-ils, ne lui dirent plus grand-chose. Rien ne valait une femme à tes côtés, une femme comme tu les aimes.

 

    Et ce fut ainsi qu’un jour Tahar laissa tout derrière lui et retourna au village à cheval. Il alla vers ce fameux palmier de la rive et joua de son outar. Ezzahiya refit surface. Il lui fit bonjour de la main et elle lui répondit la même chose. Et c’était tout. Tahar prit son cheval et retourna à son travail à Mogador. Mais ce fut avec un  cœur plein d’amour et d’espoir qu’il y retourna. Son travail devint passionnant comme il ne l’avait jamais été. Très vite il retrouva son sourire radieux. Et il reprit le chemin de la mosquée. Dorénavant, il y alla cinq fois par jour. Et plus il y allait plus il voyait combien il était chanceux.

 

    Et c’était ainsi que passaient les jours et les semaines jusqu’au jour où Tahar se fut plus ému qu’il ne pouvait le dissimuler à la vue du Qadi qui entrait dans sa boutique. « Reste où tu es ! » dit le Qadi. « Je viens m’asseoir à côté de toi. » Puis, le Qadi se tourna vers les apprentis et leur dit : « Bonjour tout le monde ! » « Vas-y, vite, va nous apporter du thé ! » dit Tahar à l’un des garçons.

 

    Le Qadi et Tahar se mirent ensuite à bavarder en prenant du thé.

    « Je n’ai jamais songé un instant que vous viendriez ! » dit Tahar. « Les mots me manquent ! »

    « Alors ne dis rien ! » dit le Qadi. « Concentre-toi sur ton travail ! Je vais te dire pourquoi je suis venu aujourd’hui. Eh bien, je suis venu voir l’homme bon qui a prié pour toi. Tu sais quoi, cet homme-là doit vraiment être un homme bon. Vois-tu cela ! Ses prières pour mon fils Ali aussi ont été exaucées ! C’est magnifique, non ? »

    « Si ! »

    Le Qadi soupira. Tahar hésita à lui demander pourquoi.

    « Ali va épouser Chama, » reprit le Qadi soudainement, en fixant le vide. « Pour te dire la vérité, je ne suis pas heureux de ce mariage. »

    « Pourquoi ? » dit Tahar, étonné.

    « Pourquoi ? » répéta le Qadi en soupirant. « Je vais te dire pourquoi ! Ali est mon seul fils, comme tu le sais. J’aurais bien voulu que mon seul fils ait choisi une jeune vierge. Malgré tout c’est mon fils. Je ne peux qu’être content de ce qui le rend heureux. Je dois prendre part à sa joie. Allez, je pars. »

    « Attendez ! Je viens avec vous ! »

    « Non, merci ! Reste où tu es ! J’ai quelque chose à faire en ce moment. Nous nous rencontrerons ce soir et nous irons ensemble voir l’homme bon. Salut ! »

 

    Tahar lui-même poussa un gros soupir maintenant que le Qadi était sorti de la boutique. « Disait-il la vérité ? » se demanda-t-il d’un air embarrassé. « Ou est-ce qu’il était seulement entrain d’extirper la jalousie de mon cœur ? Comment aurait-il pu savoir que je serais jaloux de son fils ? Mais pourquoi était-il aussi attristé ? Il devrait plutôt être aux anges de voir son fils épouser une telle beauté ! Mon père, serait-il si triste si je me mariais avec Chama ? C’est surprenant ça, c’est vraiment bizarre ! »

 

    Le soir arrivé, Tahar emmena le Qadi chez le vieil homme. Chemin faisant, il lui dit :

    « Excusez-moi, Qadi, mais –c’est–c’est–c’est plus fort que moi, je–je–je ne peux pas m’empêcher de vous poser une question, Qadi. »

    « Oui ? »

    « Moi, j’ai vu Chama de mes propres yeux ! C’était une femme de toute beauté. Je ne pensais pas que vous vous opposeriez à ce que votre fils se marie avec elle ! »     

    « Cette Chama-là fait le malheur de ses parents. Comment pourrait-elle faire le bonheur de ma famille ? »

    « J’en suis ahuri ! »

    « Alors tais-toi, s’il te plait ! »

 

 

    Tahar garda le silence pendant le reste de la soirée. Même quand il entendit le Qadi et le vieil homme parler de lui, il fit comme s’il n’était pas là.

 

    Le lendemain matin, Tahar mourut d’envie que le Qadi lui dise au revoir. Mais le Qadi, qui lui souriait maintenant d’un air béat, le regarda longuement avant de lui dire :

    « Est-ce que tu sais qu’Ezzahiya a entendu parler de Chama ? »

    « Oui, je le sais. »

    « Eh bien, Ezzahiya est maintenant une amoureuse passionnée. Elle ne peut plus attendre. »

    « C’est elle qui vous a dit ça ? »

    « Ce n’est pas exactement ce qu’elle a dit, mais cela revenait au même. »

    « Que suggérez-vous alors ? »  

    « Je pense que tu devrais venir avec moi maintenant pour demander sa main en mariage. »

    « Maintenant ? »

    « Oui ! »

 

    Une semaine plus tard, la famille d’Ezzahiya reçut celle de Tahar. Le Qadi aussi fut de la fête. Il fut convenu que Tahar et Ezzahiya se mariaient le même jour que les autres garçons et filles.

    « Maintenant tu peux aller où bon te semblera ! » dit Ezzahiya à la fin de la rencontre, quand elle et Tahar se trouvèrent seuls ensemble. « Je t’attendrai ! »

    « Oui, je vais, et où que j’aille je t’emmènerai là dans mon cœur ! »

    « Et Zina alors ? »

    « Toi et personne d’autre que toi ! »

    « Et Chama ? »

    « Toi et personne d’autre que toi ! »

    « Alors au revoir ! Va en paix ! »

 

    Et quelle paix cela était ! Chaque jour après ce moment-là n’était qu’aussi paisible que le sommeil d’un bébé bien nourri. Et ce n’était que maintenant que Tahar pouvait se concentrer lors de ses prières. Il pouvait donc être tout à fait conscient de ce qu’il disait dans ses prières. Il pouvait sentir que Dieu était avec lui. Il pouvait sentir maintenant que Dieu était constamment à sa droite et que Satan était toujours à sa gauche. « O Dieu ! » dirait-il. « Si j’avais mille dieux à vénérer, je ne vénérerais que Toi ! O Dieu, je t’implore de me pardonner ! »

 

    Mais Tahar continuait, quand même, à jouer de son outar. Qu’importe que ses chansons aient été écrites pour telle ou telle ! Une chanson reste une chanson. Elle dit simplement ce qu’il y a dans le cœur. Et que pourrait-il y avoir dans le cœur de Tahar maintenant sinon l’amour ?

 

    Finie l’époque où Tahar avait dormi sur une natte au foundouq. Désormais, il se couchait sur un lit confortable dans une petite maison près de Smaïl. Il n’était toujours pas propriétaire, mais locataire seulement. Smaïl lui dit un jour : « Crois-moi, cette maison sera la tienne ; elle t’appartiendra plus tôt que tu ne le penses ! » Pour Tahar, ces paroles eurent l’air d’un avertissement, mais qu’aurait-il pu faire sinon rêver, travailler dur et confier le reste à Dieu ?

 

    Et puis vint le jour où Smaïl frappa à la porte de Tahar au milieu de la nuit.

    « Qu’est-ce qu’il y a ? » dit Tahar d’un ton endormi.

    « Puis-je entrer ? »

    « Je t’en prie ! »

    Les deux s’assirent sur des tabourets dans la petite cour de la maison.

    « Je sais que tu vas dire qu’aujourd’hui ce n’est pas jeudi, » dit Smaïl. « Ce qu’il y a c’est qu’il est survenu quelque chose qui m’a empêché de venir hier. »

    « Il y a quelque chose qui ne va pas ? »

    « Oh, non, pas du tout ! Y a absolument aucun problème. Il n’y a que des solutions ! »

    « De bonnes nouvelles alors ? »

    « Tout à fait ! De très heureuses nouvelles, inchallah ! J’ai une lettre pour toi. »

    « Une lettre du Prince ? »

    « Une lettre du Prince, oui. »

    « Qu’est-ce qu’elle dit, cette lettre ? »

    « Eh bien, elle dit ceci : ‘Maintenant, je vous ai bel et bien débarrassé du venin qui était en vous ; vous pouvez donc travailler pour moi dans mon palais dès à présent.’ ! »

    « Génial ! Mais– »    

    « Mais quoi ? »

    « Je pense qu’il faut que je parle à ma fiancée d’abord. »

    « Très bien ! Tu peux lui parler, mais ne l’écoute surtout pas si elle dit non ! »

    « Je vais voir. »

    « Tahar, si tu dis non au Prince, tu ne feras que nuire à toi-même et à ta fiancée. Je suis venu à cette heure tardive parce que je pensais que tu faisais des rêves. Je pensais que la nouvelle te ferait grand plaisir. »

    « Smaïl, la dernière fois tu m’as déconseillé de travailler au palais du Prince, n’est-ce pas ? »

    « Oui, et je n’ai pas changé d’avis. Mais je t’ai également mis en garde contre la tentation de dire non au Prince, n’est-ce pas ? »  

    « Mais que se passerait-il si j’en parlais à ma fiancée d’abord ? »

    « Je ne peux pas t’en empêcher. Bonne nuit ! »

    « Tu ne restes pas à prendre du thé ? »

    « Est-ce qu’il est prêt ? »

    « Non, je vais le préparer tout de suite ! »

    « Merci en tout cas ! Mais je vais rentrer chez moi pour m’endormir ! »

 

    Il se peut que Smaïl ait bien dormi pendant le reste de cette nuit-là, mais pas Tahar.

 

    Quand enfin le matin arriva, Tahar laissa tout derrière lui et partit pour son village à dos de cheval. Il rencontra Ezzahiya et lui parla de l’offre du Prince, puis il lui dit :

    « Qu’en penses-tu ? »

    « Allons voir le Qadi! » répondit-elle. « C’est lui qui nous dira ce qu’il faudra faire. »

    « Pourquoi le Qadi ? Moi, je suis venu te demander ton avis, pas celui du Qadi ! »

    « N’est-ce pas le Qadi qui t’avait parlé de moi ? »

    « Oui, c’est lui. »

 

    Alors ils allèrent vers le Qadi et lui dirent tout à propos de l’offre du Prince, et il leur répondit : « Non, n’y va pas ! »

    Tahar fut atterré.

    « Ezzahiya, » dit-il en revenant chez eux, « un homme qui connait très bien le Prince m’a dit : ‘Il faut accepter l’offre sans hésitation !’. Et moi j’ai confiance en cet homme. J’ai peur, Ezzahiya ! »

    « Moi je te dis : n’aie pas peur si tu vas te marier avec moi ! Car s’il t’arrive un malheur, il arrivera à moi aussi. Nous sommes tous logés à la même enseigne, n’est-ce pas ? »

    « Mais cet homme a dit– »

    « Etait-ce cet homme-là qui nous avait fait nous rencontrer toi et moi, ou c’était plutôt le Qadi ? Toi, tu fais confiance à cet homme. Moi, j’ai confiance en le Qadi. Si tu penses que ta vie n’appartient qu’à toi, alors fais comme bon te semble. Mais si tu penses que ta vie m’appartient autant que ma vie est la tienne, alors écoute-moi ! On espère, quand même, que je vais devenir ton épouse et la mère de tes enfants ! »

    « Je n’ai plus qu’à m’incliner et obéir, ma chérie. Mais j’espère, moi aussi, que tu reviendras parler au Qadi et lui demander d’écrire une lettre en notre nom expliquant les raisons pour lesquelles je ne pourrais pas aller travailler au palais du Prince ! »

    « Je m’en charge ! »

 

    Cinq jours plus tard, Tahar rencontra Smaïl à son domicile et lui remit la lettre du Qadi d’une main tremblotante. « Très bien, » dit Smaïl calmement, bien que son visage ait trahi son anxiété.

 

    Tahar, lui, était presque fou d’inquiétude, et il n’y avait rien de nature à le rassurer, d’autant plus que Smaïl ne lui adressait plus la parole, sinon une salutation sans cordialité s’ils se croisaient dans la mosquée ou dans une ruelle avoisinante.

 

    Tout cela dura non seulement quelques jours, ou quelques semaines, mais pratiquement jusqu’à neuf jours avant le Jour du Mariage. Peu s’en était fallu que Tahar meure de joie à la vue de Smaïl qui entrait dans sa boutique en courant et l’empoignait par le bras en lui disant : « Viens ! » Alors Tahar lança quelques mots à ses apprentis et alla avec Smaïl à sa demeure.

    « Regarde ! » dit Smaïl, montrant du doigt un coffre au milieu de sa chambre d’amis. « C’est la dot de ta fiancée ! Le Prince en te fait cadeau ! »

    Tahar leva vers son ami un visage rayonnant de joie.

    « Tout cela pour moi ? » s’écria-t-il.

    « Non ! Ce n’est pas pour toi ; c’est pour ta fiancée ! Regarde ! Ça c’est pour toi. » (Il lui remit un porte-monnaie.) « C’est l’argent pour payer la maison. Ne t’avais-je pas dit qu’elle t’appartiendrait plus tôt que tu ne le penses ? »

 

    C’était comme dans un rêve. Tahar paya la maison et amena la dot à sa famille, laquelle en fut restée bouche bée. « Cette fille est une vraie bénédiction ! » s’exclama sa mère, tout en poussant des youyous.

 

    Puis vint le jour tant attendu, le Jour du Mariage. Il y eut une bruine ce jour-là. Et il y eut de la fantasia.

 

    Deux semaines plus tard, Ezzahiya était en train d’apprendre la broderie dans la petite maison de Tahar à Mogador. Lui, il était allongé juste à côté d’elle, et il lisait un livre.

    « Qu’est-ce que tu es en train de lire ? » dit Ezzahiya.

    « Je lis mon histoire, » répondit Tahar.

    « Ton histoire ? »

    « Oui. Elle a été écrite par l’écrivain du Prince. »

 

                                                                                   FIN


Mohamed Ali LAGOUADER
 

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Published by Mohamed Ali LAGOUADER
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